La dénomination « Route de la Soie » ne désigne pas seulement une route mais un réseau de voies de communication à la fois terrestres et maritimes, ayant mis en contact dès l’Antiquité les contrées lointaines de l’Orient et de l’Occident. C’est au géographe allemand Ferdinand von Richthofen que l’on doit cette appellation qui témoigne de l’intérêt, au XIXe siècle, pour les routes reliant l’Extrême-Orient à l’Occident. La redécouverte, au XXe siècle, des sites et des temples bouddhiques, l’arrivée dans les musées occidentaux de documents et vestiges divers vont accroître l’engouement pour ces cultures.
Le réseau de voies qu’on appelle « Route de la Soie » est lié aux routes de l’encens, de l’ivoire et des épices et traverse de nombreux pays comme la Chine, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie, avant de traverser la mer Méditerranée et d’arriver jusqu’à nous. Ces réseaux, mettant en contact des peuples et des civilisations fort différents, permirent non seulement des échanges commerciaux mais aussi philosophiques, religieux, scientifiques, culturels, esthétiques et techniques.
Les routes de la soie empruntent divers chemins, elles évitent ou contournent les déserts, les hautes montagnes et les régions plus inhospitalières.
Les routes les plus importantes sont les suivantes :
1. Les routes les plus fréquentées partent de Xi’an en Chine et se dirigent vers l’Ouest en suivant différents itinéraires à partir de Anxi (Dunhuang). On contourne alors le désert de Taklamakan - un des plus hostiles de la planète- par le Nord ou le Sud.
La route septentrionale longe le bassin du Tarim et la chaîne montagneuse du Tian Shan et fait escale à Kucha et Aksu, deux grands centres administratifs. À Kucha, les nomades des steppes du Nord échangent leurs or, fourrures, peaux et chevaux contre des produits finis. La route méridionale, quant à elle, contourne par le Nord les monts Kunlun et rejoint Kashgar.
2. À partir de Kashgar, véritable carrefour de l’Asie, divers itinéraires s’offrent à nouveau aux caravaniers.
La voie septentrionale passe au Nord des monts Pamir pour aboutir à Samarkand ou traverse les monts Pamir pour aboutir à Bactres (Balkh), en Asie Centrale.
La voie méridionale traverse la chaîne du Karakorum et se dirige ensuite vers le Pakistan et l’Inde.
De là, des routes maritimes partent vers le golfe Persique et rejoignent ensuite la Syrie par voies terrestres. D’autres routes maritimes partent de l’Inde vers la mer Rouge et rejoignent Alexandrie et la Méditerranée.
3. Enfin, à partir de la Sogdiane (région de Samarkand), en Asie Centrale, deux options sont à nouveau possibles : l’une traverse l’Ouzbékistan occidental vers le Nord en suivant le cours de l’Amou Daria (Oxus) vers la mer d’Aral ;l’autre traverse les déserts de Kyzylkoum et Karakoum pour aboutir à la Perse. Cette dernière voie offre l’avantage de conduire les voyageurs jusqu’à Istanbul, par l’Irak et l’Arménie.
Au total, la Route de la Soie couvre une distance d’environ 7000 kilomètres depuis la capitale chinoise Xi’an jusqu’à la Méditerranée. En pratique, les caravanes empruntent le plus souvent une partie seulement de ce périlleux parcours. Les villes caravanières d’Asie Centrale, dont la prospérité dépend en premier lieu de l’intensité des échanges entre l’Orient et l’Occident, accueillent les caravaniers et leurs escortes armées dans des caravansérails gardés. Les précieuses marchandises y seront échangées et acheminées ensuite par d’autres marchands vers une destination plus lointaine-
Les premiers ponts furent jetés dans l’Antiquité lorsqu’ Alexandre le Grand engagea, vers le milieu du IVe siècle avant notre ère, des conquêtes qui le menèrent jusqu’en Asie Centrale. Son empire s’étendra du pourtour de la Méditerranée et de l’Égypte à l’Inde, au Pakistan et à l’Afghanistan. Son influence fut donc déterminante et permit peu à peu l’installation de routes caravanières reliant les pays du Proche et du Moyen-Orient.
En Chine, les premiers contacts avec l’Occident se feront indirectement à la faveur des incursions de Xiongnu. Ce peuple nomade originaire de Mongolie et assimilé aux Huns provoque des razzias de plus en plus fréquentes dans le nord de la Chine pendant la période des Royaumes Combattants (475-221).
Pour contenir ces incursions, des murailles défensives sont construites. L’empereur Qin Shi Huangdi de la dynastie des Qin (221-206) commence alors les travaux pour relier entre elles les différentes sections de ces murs défensifs. C’est ainsi que naît la Grande Muraille en 221 avant notre ère. Mais devant l’insuccès des solutions militaires, un système de traités de paix scellés par des alliances matrimoniales et par des cadeaux de soieries, est mis en place. Le surplus de ces textiles est troqué par les Xiongnu avec d’autres nomades et ainsi, par échanges successifs, certains d’entre eux arrivent en Occident
En 206, la dynastie Qin est supplantée par celle des Han qui, pour préserver l’unité de la Chine,continue à prolonger la Grande Muraille.
Lors d’une campagne contre les Xiongnu, l’empereur Wudi, contraint de chercher de nouveaux alliés, envoie, vers 138 avant notre ère, un jeune officier de la cour, Zhang Qian, sur les routes de l’Ouest.
Rapidement fait prisonnier par les Xiongnu, Zhang Qian s’évade dix ans plus tard et reprend sa quête qui le mène dans la vallée fertile du Ferghana où il admire pour la première fois les chevaux « célestes ». De retour à la cour impériale après treize ans, Zhang Qian vante les nouvelles contrées,les monnaies d’argent des Parthes d’Iran, les pierres précieuses du Khotan et les fabuleux chevaux. L’empereur comprend rapidement l’avantage militaire que ces chevaux rapides et résistants pourraient représenter dans sa lutte sans merci contre les nomades. Après s’en être procuré par centaines lors d’une seconde mission de Zhang Qian, la Chine soumet enfin les Xiongnu de l’Est et de l’Ouest en 51 avant notre ère. La Chine ne connaît alors plus d’obstacle à son désir d’entrer en communication avec l’Occident et lance ses marchands sur les routes commerciales déjà florissantes de l’Asie Centrale. Ils y échangent tout d’abord leurs soies fines contre des chevaux. L’interdiction séculaire d’exporter de la soie en dehors de la Chine est donc supprimée par l’empereur et la vraie Route de la Soie peut alors s’ouvrir. La soie devient un article important à la fois dans le commerce extérieur et dans la politique de présents instaurés sous sa dynastie.
Les Romains découvrirent la soie au Ier siècle avant notre ère. D’après la tradition, lors de la bataille contre les Parthes en 53 avant notre ère, les Romains admirèrent les magnifiques étendards de soie brandis par leurs ennemis. En réalité, ils ont dû la connaître un peu plus tôt parmi les autres marchandises lointaines rapportées par les commerçants. La soie devient très rapidement populaire à Rome. Les Parthes, installés en Iran (250 avant notre ère-227 après notre ère) sont alors, et depuis longtemps déjà, les intermédiaires privilégiés dans le commerce entre l’Europe, le Proche et MoyenOrient et l’Asie. Instantanément, la soie de Chine va devenir un produit de luxe exclusivement réservé aux classes romaines les plus aisées. Son commerce connaîtra l’âge d’or sous le règne d’Auguste.
Comme on peut le lire dans les extraits, l’usage de la soie et les frais qu’elle occasionne sont désapprouvés par certains auteurs latins comme Pline l’Ancien ou Sénèque, mais aussi par le sénat romain. Celui-ci interdit, en 16 après notre ère, le port de la soie, mais sans vraiment obtenir de succès.… Je vois des vêtements de soie, si des tissus qui ne couvrent pas le corps, ni même la décence d’un homme, peuvent être appelés vêtements…Une fois qu’elle les a mis, une femme jurera, sans qu’on puisse la croire, qu’elle n’est pas nue. Voilà ce que, avec des frais immenses, on fait venir de pays obscurs… de sorte que son mari ne connaisse pas mieux qu’un étranger le corps de son épouse…— Sénèque, Ier siècle de notre ère, De Clementia-
….100 millions de sesterces, au calcul le plus bas, sont annuellement enlevés à notre empire par l’Inde, la Sérique, et cette presqu’île Arabique, tant nous coûtent cher le luxe et les femmes !...— Pline l’Ancien, Ier siècle de notre ère, Histoire Naturelle, Livre XII
Les Parthes comprennent rapidement les bénéfices qu’ils peuvent tirer de la soie qui transite sur leur territoire. Ils ferment soigneusement les accès pour se réserver le bénéfice des transactions commerciales. Ils affectent du même coup les marchandises traversant leur territoire d’une surtaxe qui fait de la soie, en particulier, un matériau hors de prix à son arrivée à Rome. Les Parthes ne purent toutefois pas empêcher les Romains d’utiliser les routes maritimes déjà existantes qui contournaient l’Iran. Dans les Annales chinoises de la dynastie des Han, est mentionnée l’arrivée d’une ambassade romaine en 166 de notre ère. Celle-ci n’avait utilisé que les routes maritimes empruntées par les Indiens depuis longtemps pour arriver dans les ports chinois, notamment à Guangzhou (Canton).
La suprématie des grands empires favorise ce commerce. La stabilité politique en Chine sous la dynastie des Han (Pax Sinica), en Asie Centrale avec le royaume Parthe, en Inde du Nord avec le royaume Kushana et la Pax Romana, sont autant de facteurs favorables pour la circulation des marchandises.
La Chine exporte vers Rome d’autres produits comme des peaux, du fer, de la laque et de la cannelle.
C’est cependant la soie qui représente la plus grande part de son commerce d’exportation (90 %). Les caravanes d’Asie Centrale transportent des bijoux, des perles venant de la mer Rouge, des épices, de la résine, du lapis-lazuli et bien d’autres richesses encore. En échange, les Romains exportent du vin, du papyrus, de la laine, du lin, de l’ambre, du corail, de l’amiante, du bronze, des lampes et, surtout, du verre. Enfin, il ne faut pas négliger l’apport commercial de l’Inde qui procure à l’Occident esclaves, animaux exotiques divers, domestiqués ou non, fourrures, cachemire, coton…
Le réseau de routes commerciales qui parcourent alors l’Asie Centrale va permettre aussi des échanges d’une tout autre nature : les esprits se rencontrent, les idées se confrontent, on découvre d’autres religions, d’autres cultures, des sciences nouvelles… Plusieurs religions vont ainsi se répandre, parfois bien loin de leur région d’origine, et trouver de nouveaux adeptes le long de la Route de la Soie.
Ce sera le cas pour le bouddhisme, l’hindouisme et, plus tard, le zoroastrisme, le manichéisme, le nestorianisme et l’islam.
Mais le IIIe siècle sonne le glas de la belle stabilité politique propice aux échanges sur la Route de la Soie. En 220, après la chute de la dynastie des Han, la Chine est divisée en différents États. En Iran, les Sassanides s’emparent du royaume parthe en 224 et du royaume Kushana en 320. L’empire romain subit les incursions des Germains sur sa frontière Nord et, lorsque l’empereur Constantin s’établit en 330 à Constantinople, il provoque la fin des ambitions commerciales de l’Empire Romain d’Occident.
Les Sogdiens, vivant dans une partie de l’actuel Ouzbékistan, et les Sassanides deviennent désormais les intermédiaires incontournables dans les échanges commerciaux en Asie Centrale.
En outre, les Chinois ne sont plus les seuls détenteurs du secret et de la culture de la soie. Les soieries les plus luxueuses et les plus réputées sont toujours réalisées en Chine. Si les fils de soie restent les plus purs et les techniques de tissage sans nul doute les plus raffinées, la Chine a désormais trouvé des concurrents de taille dans l’Empire sassanide et byzantin.
Sous la dynastie des Tang (618-907) un nouvel âge d’or s’ouvre pour la Route de la Soie.
Le VIIIe siècle marque à nouveau un changement politique dans toute la zone centrale de l’Asie.
L’arrivée de l’islam unifie pour la première fois ces régions qui continueront de prospérer pendant de longs siècles sur la Route de la Soie.
Si les invasions arabes ne mettent pas fin au commerce le long de ces routes, elles provoquent cependant l’explosion de l’islam au sein de nombreux peuples de la région. De plus en plus de négociants sont désormais des musulmans, hommes d’affaire avisés qui traitent des produits d’une grande diversité.
Le début du XIIIe siècle voit les invasions mongoles dirigées par Gengis Khan déferler sur de nombreuses régions. L’immense empire construit par Gengis Khan et ses successeurs s’étend des rives de la mer Noire jusqu’au Pacifique. Sous leurs règnes, le commerce de la soie et des autres produits de luxe est maintenu et connaît un essor toujours grandissant. Les caravanes peuvent circuler sur les grandes routes en dépit des conflits armés qui éclatent parfois. Les Mongols sécurisent les routes.
Divers khanats se succèdent. Le grand Khan, Kubilaï Khan (1260-1295), petit-fils de Gengis Khan, continue la conquête de la Chine. Il supplante la dynastie des Song (960-1279) et installe la dynastie mongole des Yuan (1279-1368). La Route de la Soie reste importante pour la communication entre les différentes parties de cet immense empire. Cette période connaît un rayonnement extraordinaire.
De plus, les Mongols sont ouverts aux nouvelles idées. Kubilaï Khan, en particulier, est réputé pour son égale sympathie envers les diverses religions. Dans les cités se trouvent des bouddhistes, des chrétiens, des nestoriens, des juifs et des musulmans. Pendant cette période, de nombreux voyageurs et commerçants européens arrivent en Chine. Le plus célèbre est sans doute le vénitien Marco Polo (1254-1324).
Mais les jours de la Route de la Soie sont désormais comptés. En 1368, la dynastie Ming prend le pouvoir en Chine et l’isole peu à peu de l’Occident. Sa politique n’encourage pas le commerce entre l’Orient et l’Occident. Finalement, la Chine ferme ses portes au XVe siècle. Parallèlement, la prise de Constantinople par les Turcs ottomans, en 1453, bloque les routes de la Méditerranée-
L’Europe produit peu à peu sa soie et plusieurs ateliers naissent en Italie. Cette interruption des contacts entre l’Orient et l’Occident sera cependant de courte durée. D’autres passages sont alors cherchés : c’est l’époque des Grandes Découvertes. Les routes maritimes existantes, et déjà concurrentes, l’emportent. Et la découverte de nouvelles routes maritimes permet l’acheminement de denrées exotiques telles que le thé ou la porcelaine. Les routes terrestres restent en usage, mais elles sont supplantées peu à peu par ces voies maritimes qui deviennent le privilège des puissances occidentales.
Les étapes sur la route
Voyager au sein d’une caravane est une aventure longue et périlleuse.
… Par cette plaine on va chevauchant douze journées et elle est appelée Pamir. Pendant ces douze journées, on ne trouve ni habitation ni auberge, mais c’est un désert tout le long de la route, et l’on n’y trouve rien à manger : les voyageurs qui doivent passer par là, il convient qu’ils emportent avec eux leurs provisions. Là ne sont aucuns oiseaux, à raison de la hauteur et du froid intense, et pour ce qu’ils n’y pourraient rien trouver à manger. De plus, je vous dis qu’à cause du grand froid, le feu n’est pas aussi clair et brûlant, ni de la même couleur que dans les autres lieux, et les viandes ne peuvent pas bien cuire… — Marco Polo (1254-1324), Le livre des merveilles-
… Non loin de la quatrième tour, il entra dans le désert appelé Mo jia yan, qui a une longueur de quatre-vingts li et que les anciens appelaient Sha he ou le Fleuve de sable.
On n’y voit ni oiseaux, ni quadrupèdes, ni eau, ni pâturages. Pour se guider, il s’étudiait à observer, en marchant, la direction de l’ombre, et il lisait avec ferveur le livre de la sainte sagesse bouddhique… Après avoir fait une centaine de li, il s’égara…
… Là-dessus, il détourna la bride de son cheval et, priant avec ferveur Guan yin, il se dirigea vers le nord-ouest. Il regarda de tous les côtés et découvrit les plaines sans bornes où l’on ne voyait aucune trace d’hommes ni de chevaux. Pendant la nuit, des esprits méchants faisaient briller des torches aussi nombreuses que les étoiles ; le jour, des vents terribles soulevaient le sable et le répandaient comme des torrents de pluie…
… Les esprits des montagnes sont méchants et cruels, et causent souvent de grands malheurs. On n’y entre qu’après avoir offert un sacrifice ; on peut alors aller et venir en toute sûreté, mais si on ne leur adresse point de prières, on est assailli par le vent et la grêle. Le climat est froid ; les mœurs sont vives et emportées ; les hommes sont d’un naturel pur et droit…
… À cette époque, plusieurs dizaines de marchands étrangers qui voyageaient ensemble, poussés par le désir cupide de faire leur commerce avant les autres, partirent secrètement pendant la nuit. À peine avaient-ils fait dix li qu’ils furent assaillis par des brigands qui les pillèrent et les tuèrent jusqu’au dernier…— Xuanzang, célèbre pèlerin bouddhiste du VIIe siècle, dans Marco Polo et la route de la soie-
Il faut combattre à la fois les obstacles naturels tels que déserts, cols, tempêtes de sable, gel, éboulements… mais aussi se heurter fréquemment aux dangers que représentent les hommes.
Guerres civiles, banditisme, tribus nomades rivales… sont des dangers permanents. La sécurité des marchands et de leurs biens précieux est donc une préoccupation de tous les instants.
Néanmoins, on ne part pas non plus à l’aventure : des postes de garde militaire sont établis le long des routes et les voyageurs doivent montrer leur laissez-passer. Ces documents donnent le signalement, le nombre d’animaux qui accompagnent la caravane, la date, le motif et la destination du voyage.
Nous ne disposons que de peu de renseignements sur l’hébergement des voyageurs aux époques les plus reculées.
Les voyageurs font halte à intervalles réguliers ou se réfugient dans des cités-oasis situées entre les montagnes et les déserts. Ces oasis servent de lieu de ravitaillement et de lieu d’échange pour les marchandises. Peu à peu, ces cités deviennent d’importants centres commerciaux et économiques.
Le long de ces axes se créent aussi progressivement de grands relais bouddhiques. Ces monastères bouddhistes offrent l’hospitalité aux voyageurs et aux marchands qui pour les remercier, donnent des cadeaux. Les monastères se constituent ainsi des fonds qu’ils reconvertissent en œuvres d’art. Les grottes de l’oasis de Dunhuang en sont un bon exemple.
Si l’on en croit l’historien grec Hérodote (Ve siècle avant notre ère), c’est aux rois achéménides (559-331) que l’on doit la création des premiers gîtes d’étape offrant aux fonctionnaires du réseau des postes la possibilité de se nourrir et de se procurer des chevaux frais. Surveillés par des patrouilles, ces routes et gîtes étaient destinés à des fins militaires et administratives plutôt qu’aux marchands et voyageurs.
Ce concept fut repris et développé par les Parthes dans le but, cette fois, d’améliorer les relations commerciales. S’inspirant du plan des forts militaires et s’adaptant sans cesse au cours des siècles,on retrouve néanmoins jusque dans les caravansérails islamiques une structure identique : une cour intérieure entourée de bâtiments, un portail d’entrée unique et des murs d’enceinte.
L’aspect défensif du caravansérail est essentiel pour assurer une sécurité optimale pour les voyageurs, leurs biens et leurs montures. Dans le même souci de sécurité, l’accès se fait par une porte unique et gardée. On accède alors à une cour intérieure. Les bâtiments qui bordent la cour accueillent les écuries,les réserves à provisions, les installations destinées à l’escorte, aux gardes et, bien sûr, les chambres des voyageurs. Comme nous le décrit Ibn Battuta, rien n’est laissé au hasard dans l’organisation de ces lieux.
Les caravaniers n’accomplissent qu’une partie du trajet. On distingue les caravansérails ruraux qui se relaient le long des routes caravanières à une distance d’environ 30 km et les caravansérails urbains.
Ces derniers sont construits dans de grands centres commerciaux et accueillent les caravanes arrivées à destination. Ces endroits débordent de vie et d’animation et les transactions y vont bon train. Ils sont aussi le théâtre d’un immense brassage de peuples et de cultures. Des milliers de marchands indiens, asiatiques, européens, arabes, persans… s’y rencontrent. Ces grands centres économiques et commerciaux affichent une énorme prospérité qui contribue à la richesse et au développement de toute une région. Ils reflètent l’importance du commerce caravanier en Asie.
… La Chine est la plus sûre ainsi que la meilleure de toutes les régions de la terre pour celui qui voyage. On peut parcourir tout seul l’espace de neuf mois de marche sans avoir rien à craindre, même si l’on est chargé de trésors. C’est que dans chaque station il y a une hôtellerie surveillée par un officier, qui est établi dans la localité avec une troupe de cavaliers et de fantassins. Tous les soirs, après le coucher du soleil, ou après la nuit close, l’officier entre dans l’auberge, accompagné de son secrétaire ; il écrit le nom de tous les étrangers qui doivent y passer la nuit, en cachette la liste, et puis ferme sur eux la porte de l’hôtellerie. Le matin, il y retourne avec son secrétaire, il appelle tout le monde par son nom, et en écrit une note détaillée. Il expédie avec les voyageurs une personne chargée de les conduire à la station qui vient après, et de lui apporter une lettre de l’officier proposé à cette seconde station, établissant que tous y sont arrivés ; sans cela ladite personne en est responsable. C’est ainsi que l’on en use dans toutes les stations de ce pays… —Ibn Battuta, XIV e siècle, Voyages
… Les Tartares [nom donné aux Mongols] communément nourrissent des troupeaux de vaches, cavales et brebis, à raison de quoi jamais ne demeurent en même lieu, mais se retirent l’hiver ès plaines et lieux chauds où ils trouvent riches herbages et bons pâturages pour leurs bêtes ; et en été s’en vont vivre ès froids lieux, en montagnes et vallées, là où ils trouvent eau, bois et bons pâturages pour leurs bêtes ; … et ils vont ainsi deux ou trois mois, montant toujours plus haut et paissant, car en restant toujours sur place, ils n’auraient jamais assez d’herbes pour la multitude de leurs bêtes. Ils ont petites maisons en forme de tente, en longues perches couvertes de feutre, et elles sont rondes ; et toujours ils les emportent avec eux là où ils vont, sur des chariots à quatre roues. Ces longues perches, ils les rassemblent si bien en ordre qu’ils les font tenir ensemble comme un fagot, et les transportent très aisément où leur plaît. Et toutes les fois qu’ils tendent et dressent leur maison, ils placent toujours la porte vers le Midi…— Marco Polo, (1254-1324), Le livre des merveilles-
Des cités plus ou moins importantes jalonnent la Route de la Soie.
Xi'an
Départ des grandes caravanes de la Route de la Soie vers l’Ouest, Xi’an, l’antique Chang’an, a été,à diverses époques, la capitale de l’empire chinois. Son apogée se situe du VIIe au Xe siècle sous la dynastie des Tang qui ouvre ses portes aux influences culturelles et économiques variées venant de Byzance, d’Arabie, de Perse, d’Asie Centrale, du Tibet, d’Inde, de Corée, du Japon…Elle comptait, à cette époque, plus d’un million d’habitants. Xi’an était une ville de réputation internationale où se négociaient des articles exotiques venant de tout le pays mais aussi de régions éloignées de l’Occident.
Une foule bigarrée et très diversifiée de Chine et d’ailleurs s’y côtoyait. Dans les rues, Turcs, Arabes, Mongols, Arméniens, Indiens, Sogdiens, Coréens, Japonais, Malais… s’y croisaient. Cette ville attirait marchands, soldats, pèlerins mais aussi ministres et ambassadeurs de pays étrangers ou de minorités chinoises, artistes, amuseurs et sages. De nombreuses communautés religieuses, dont les nestoriens,manichéens, zoroastriens, hindous, juifs, musulmans, chrétiens et, bien entendu, bouddhistes, y avaient construit temples, autels, églises, mosquées. Ces diverses cultures exerçaient aussi à l’époque une véritable fascination sur la Chine. Ainsi, par exemple, les pâtisseries perses étaient-elles très appréciées dans la capitale chinoise, les orchestres turcs relevaient l’éclat des fêtes et la mode « étrangère »déteignait sur la mode chinoise.
Ce monde pittoresque fut une source d’inspiration pour les sculpteurs qui ont traduit dans leurs œuvres les petits détails de la vie quotidienne.
L'oasis de Dun huang
Après des jours et des jours….
…Quand on a chevauché les trente journées de désert que je vous ai dites, alors on trouve une cité qui est appelée Saci [Dunhuang] et qui est au Grand Can. Elle est en une province appelée Tangut [provinces actuelles de Kansou et Ning-hia]. Les gens de ce pays sont tous idolâtres, quoiqu’on y puisse bien voir quelques Chrétiens nestoriens et quelques Sarrazins…
Ils ont maints moustiers [monastères bouddhiques] et abbayes, lesquels sont tous pleins d’idoles de toutes façons auxquelles font riches sacrifices, grands honneurs et grande révérence….— Marco Polo (1254-1324), Le livre des merveilles
(Les Tangut, peuple d’origine tibétaine, se sont établis au VIII e siècle à l’intérieur de la grande boucle dessinée par le fleuve Jaune. Ils pratiquent le bouddhisme sous sa forme tibétaine.)
Appelée « Perle de la Route de la Soie », cette ville-oasis est la porte occidentale de la Chine, elle est le passage stratégique et commercial vers les trois branches de la Route de la Soie qui longent le terrible désert du Taklamakan en direction des pays de l’Ouest. Dunhuang est la première étape de la pénétration du bouddhisme en Chine au Ier siècle de notre ère. C’est l’un des premiers centres bouddhiques de Chine. Mais d’autres cultes seront également présents dans cet oasis comme nous le montrent les découvertes archéologiques.
Kashgar
… « la plus importante et noble cité est Cascar [Kashgar]… Il y parvient nombreux vêtements et marchandises. Les gens vivent de métiers et commerces, et surtout de travailler le coton… Ils ont de très beaux jardins et vignes et beaux vergers d’arbres fruitiers. La terre est fertile, et produit tout ce qui est nécessaire à la vie… De cette contrée partent beaucoup de marchands, qui s’en vont commercer par tout le monde… » — Marco Polo (1254-1324), Le livre des merveilles
Ville du Turkestan chinois, la ville de Kashgar se situe à l’ouest du désert de Taklamakan, au pied des montagnes du Tian Shan. Point de rencontre très important et plaque tournante des routes de la soie ayant contourné le désert de Taklamakan ou après les montagnes du Pamir pour ceux venant de l’ouest, cet oasis est remarquablement située, notamment lorsqu’il fallait échanger les yaks contre les chameaux. Aujourd’hui encore, Kashgar continue d’exercer sa vocation commerciale. Cette ville est réputée pour être le plus gros marché d’Asie Centrale où viennent des marchands de tous les pays alentours.
Sous la dynastie des Han, un général chinois fut envoyé pour soumettre Kashgar et la région. Du IIe siècle jusqu’à l’arrivée de l’Islam au IXe siècle, le bouddhisme domine. Parallèlement aux tentatives chinoises pour s’implanter dans cette zone, la région connaît une turquisation progressive de sa population dès le Ve siècle. L’islamisation de la région est progressive. Ce sont notamment les Karakhanides (840-1212) première dynastie islamique turque, qui propagent l’Islam et combattent les bouddhistes de Kashgar. Sous la dynastie mongole des Yuan, cette région fait brièvement partie de l’Empire chinois. Mais au début du XIIIe siècle, Gengis Khan et ses successeurs reprennent le contrôle de la région. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la Chine retrouve la maîtrise de Kashgar et de sa région.
Les transactions commerciales
La grande diversité des monnaies trouvées sur les sites archéologiques et dans les tombes témoigne de l’importance des activités commerciales. On y reconnaît des monnaies chinoises circulaires en bronze percées d’un trou central. Celles-ci sont apparues à la fin des Royaumes Combattants. La normalisation et l’imposition à toute la Chine sont probablement issues de la volonté d’unification de l’empereur Qin She Huangdi.
On trouve également des monnaies étrangères, notamment des drachmes sassanides ou des pièces byzantines mais aussi des imitations locales. Celles-ci s’inspirent soit de la tradition chinoise, soit de la tradition occidentale, soit sont une combinaison des deux. Certains textiles pouvaient aussi faire office de monnaie, notamment pour payer un impôt.
« Elles sont fabriquées avec autant de garanties et de formalités que si c’était or pur ou argent, car maints officiers nommés pour cela écrivent leur nom sur chaque billet, y apportant chacun sa marque et quand tout est bien fait comme il faut, leur chef, commis par leur Seigneur, empreint de cinabre le sceau qui lui est confié et l’appuie sur le billet ; et la forme du sceau humecté de cinabre y demeure imprimée : alors cette monnaie est valable, et si quelqu’un s’avisait de la contrefaire, il serait puni de la peine capitale jusqu’à la troisième génération. » — Marco Polo (1254-1324), Le livre des merveilles-
« Les habitants de la Chine n’emploient dans leurs transactions commerciales ni pièces d’or ni pièces d’argent. Toutes celles qui arrivent dans ce pays sont fondues en lingots. Ils vendent et achètent au moyen de morceaux de papier, dont chacun est aussi large que la paume de la main, et porte la marque ou le sceau du sultan…
…Lorsque quelqu’un se trouve avoir entre les mains de ces billets usés ou déchirés, il les rapporte à un palais dans le genre de l’Hôtel de la monnaie de notre pays, où il en reçoit de nouveaux en leur place, et livre les vieux. Il n’a de frais d’aucune sorte à faire pour cela, car les gens qui sont chargés de confectionner ces billets sont payés par le sultan. La direction dudit palais est confiée à un des principaux émirs de la Chine. Si un individu se rend au marché avec une pièce d’argent, ou bien avec une pièce d’or, dans le dessein d’acheter quelque chose, on ne la lui prend pas, et l’on ne fait aucune attention à lui, jusqu’à ce qu’il l’ait changée contre le bâlicht ou les billets, avec lesquels il pourra acheter ce qu’il désirera. » — Ibn Battuta, XIVesiècle, Voyages
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