L'artisanat textile flamand

 

La Flandre est avec l’Italie du Nord l’une des régions d’Europe occidentale où se marque le mieux le phénomène urbain durant le Moyen Age, croissance urbaine qui a tant marqué les contemporains . La Flandre, « pagus » carolingien riverain de la Mer du Nord et relevant de la Francie occidentale après 843 est érigée en comté par Charles le Chauve en faveur de son gendre Baudouin 1er Bras de fer. Le comte Baudouin 1er puis son fils profitent des invasions scandinaves et de l’effacement du pouvoir royal pour d’affirmer et fonder une dynastie locale. La principauté s’étend par la suite vers le sud et l’est. Depuis le 9è siècle, la Flandre est le théâtre d’une expansion rurale considérable. Il est probable que des densités humaines élevées dans les campagnes ont fourni une des bases de la croissance urbaine. Celle-ci est favorisée par le fait que la Flandre apparaît très tôt comme une des principautés les plus cohérentes du royaume.

Une certaine paix, toute relative, favorise la croissance de certaines bourgades établies près d’un château comtal comme Bruges ou Gand. Dés le 11è siècle, les comtes appuient ce début d’expansion urbaine en fondant de nouveaux centres urbains tels que Lille ou Ypres.

La Flandre produit, d’abord dans les zones rurales, puis en ville des textiles qui sont surtout destinés à l’exportation. La production du drap flamand, après avoir donc puisé sa matière première dans l’arrière pays, se tourne vers l’élevage lainier de l’Angleterre avec laquelle les ville flamandes entretiennent d’anciennes relations commerciales. La région s’impose comme le principal centre industriel de l’Europe du Nord au 12è et 13è siècles car le textile est l’objet du grand commerce international allant de l’orient à la mer du nord. Les villes de Flandre sont donc des pôles de production et d’échanges. Ainsi, le phénomène urbain de la Flandre est étroitement lié à la draperie durant tout le Moyen Age dans tous les aspects des villes : société, commerce, pouvoir politique - Les villes de Flandre à leur apogée sont toutes entières tournées vers ce commerce. La draperie tient justement sans doute trop de place au moment où l’Europe et la Flandre traversent des crises durant les siècles du bas Moyen Age.

 

La question de l’essor urbain en Flandre : commerce et urbanisation

 La Flandre n’apparaît pas simplement au Moyen Age comme le lieu de fabrication de draps. En effet cette région  ,durant la période gallo-romaine a une longue tradition de fabrication de toutes sortes de textiles. Ces tissus  sont exportés dans tout l’Empire Romain. L’essor des villes médiévales tenait essentiellement à l’essor du commerce européen notamment de textiles. Plus précisément , l’essor précoce des villes flamandes tenait son origine dans la fabrication des textiles vendus par les frisons en Angleterre et à la cour royale française.

Ces textiles auraient été fafriqués en Flandre ce qui expliquerait le développement précoce de cette région. Les recherches archéologiques tendent à confirmer cette hypothèse. Cependant, les frisons vendent des tissus issus de bien d’autres régions du nord de l’Europe. D’ailleurs, la Flandre n’a pas succédé immédiatement aux frisons dans le commerce des tissus et bien après l’apogée du commerce frison, la Flandre jouait un rôle mineur dans le commerce des tissus. Enfin, la colonisation intensive de la Flandre, signe d’une grande prospérité économique n’a commencé que trois siècles après la mise en place de l’armature urbaine dans la Flandre. Le commerce international de tissus n’est donc pas directement à l’origine de l’essor urbain de la Flandre même s’il a pu en  constituer une des bases .

 La plupart des grandes cités de l’occident médiéval se sont développés au 11è et 12è siècles à partir de cités gallo-romaines. La Flandre germanique est la seule région européenne où se développent de grandes villes dés le Haut Moyen Age sans aucune occupation romaine antérieure de grandes importances. Par ailleurs, alors que beaucoup de cités se sont développées autour d’un noyau primitif constitué autour d’une église et d’un emplacement commercial, la plupart des villes flamandes comme Gand se sont développées à partir d’un château comtal. Les noyaux de peuplement primitif se sont aussi développés plus particulièrement le long de cours d’eau dés le 9è siècle. A cette époque, des ports ou des marchés se sont multipliés dans le plat pays très rapidement, bien plus rapidement que partout en Europe. 

Les cités flamandes ont connu leur croissance autour d’un commerce local et non international. Les plus importantes villes se sont développées à la jonction de terres fertiles et de terres beaucoup moins productives, sablonneuses de la côte et sur les axes de circulation de denrées alimentaires, surtout des grains. Les zones les plus importantes se situent  donc le long des rivières par lesquelles les habitants acheminent l’essentiel de leur ravitaillement -

La plupart du commerce pratiqué est donc interne, concentré sur les biens alimentaires et sur des tissus de moyenne qualité. Les échanges se font par le troc ou en monnaie étrangère. La Flandre est moins développée que le nord des pays bas et la vallée de la Meuse. Par ailleurs, bien que les tissus continuent à être fabriqués en Flandre, Les cités flamandes n’ont sans doute pas de véritable industrie drapantes avant le 11è siècle.

 Bruges s’est construite autour d’une ruine romaine. Les églises y ont été les noyaux de la  civilisation. Les deux églises primitives, celles du Saint Sauveur et de Notre-Dame étaient à 400 mètres au sud- ouest du château comtal qui fut établi près de l’église Saint Donatien. L’espace entre le château comtal et les églises furent appelés Oudebourg. C’est là que furent construits des bâtiments publics tels que la maison des tissus et la maison de la laine. Bruges comme Gand semble avoir son origine dans le commerce local. Mais ce commerce est très vite devenu d’échelle internationale bien que Bruges n’ait pas eu de port avant le 11è siècle. La cité médiévale s’est développée entre le château et le nouveau port. Bruges est ainsi devenue le seul port qui était directement orienté vers le commerce maritime et le commerce à longue distance.

Les flandres ont ainsi commencé à développer un important commerce au début du 11è siècle. Les cités croissent rapidement et considérablement mais il faut encore attendre pour voir se construire une véritable industrie drapante en Flandre

 

L’apogée des villes drapantes de Flandre au XIII è siècle.

Les comtes flamands ont vite compris que les dispositions du territoire  pouvaient contribuer à leur richesse et donc à leur puissance. C’est ainsi que certains ont crée des villes surtout dans l’ouest de la principauté. Deux d’entre elles, Ypres et Lille sont devenues de grandes villes. Les comtes ont aussi crée des foires pour faciliter le commerce - dés 1127 par exemple à Ypres et à Lille. La flandre est ainsi la région d’Europe qui a eu le plus tôt des foires organisées par les pouvoirs publics ce qui implique la sécurité des biens et certains avantages notamment fiscaux.  Mais surtout, les villes se tournent vers la fabrication de draps, fabrication qui devient une véritable industrie. En effet, la demande de tissus en France, dans les pays germaniques et Angleterre ont crée un vaste marché intérieur. Les industries des villes drapantes, notamment Bruges utilisent principalement de la laine issue de Flandre même s’il faut préciser que la laine provenant d’Angleterre, de meilleure qualité est aussi utilisée. Ce n’est qu’à partir du XIII è siècle que les villes de Flandre se sont vraiment tournées vers la laine d’Angleterre, les terres de Flandre étant de plus en plus consacrées à l’Agriculture. Et par conséquent les villes se sont progressivement tournées vers un commerce de draps de luxe, la laine d’Angleterre étant de meilleure qualité.

 Les citadins enrichis par le commerce se sont tout d’abord de plus en plus tournés vers les zones rurales qu’ils ont considéré comme des zones d’investissement. Ils ont ainsi acheté des terres mises en valeur par des paysans avec lesquels, ils ont conclu des contrats de bail. Ces citadins ont fait preuve d’un souci de conservation de la terre. Des consignes précises sont fréquemment données aux paysans qui cultivent la terre et qui doivent la rendre selon les contrats dans le même état sinon en meilleur état que lorsque que le bail a été conclu.

Une autre forme de modélisation des campagnes par les villes a été la construction de multiples canaux. Avant 1200, la plupart des canaux étaient creusés par l' initiative des comtes. Après cette date, ce sont de plus en plus les villes elles-mêmes qui prennent l’initiative de creuser des canaux. Par exemple, Gand a fait construire un canal reliant la ville à Damne. Conséquences du commerce, des liens étroits des villes entre elles et avec les campagnes, les villes connaissent une forte expansion au cours du XIII è siècle. Ypres, par exemple, en 1247 avait environ 40 000 habitants. Les villes drapantes ont ainsi annexé à leur juridiction des territoires suburbains au fur et à mesure de la croissance de la population et des faubourgs. Ces extensions ont posé de multiples problèmes notamment par la présence d’enclaves ecclésiastiques et nobles refusant la juridiction de la ville.

Les villes de Flandre ont très tôt été dominées par des guildes marchandes. En Flandre, des groupes et des associations de marchands se créent dés de 11è siècle. La guilde est avant tout une association d’entraide qui ne s’exerce qu’à l’intérieur du groupe. Ses statuts règlent en général les droits d’entrée et les conditions de travail. La durée de l’apprentissage varie de deux à huit ans. Elles essayent dans la mesure du possible de réserver en priorité l’accès au marché du travail aux membres des guildes. Les privilèges des maîtres sont considérables notamment à Gand où ils ont par exemple le droit de former eux mêmes leurs apprentis et de posséder leurs propres magasins. Les statuts des guildes interdisent toute action dirigée contre les autres membres de la guilde ou même contre d’autres guildes. Mais elles ont aussi un rôle de régulation. Effectivement, certaines guildes limitent la quantité de travail ou le nombres d’apprentis que peut avoir un maître. D’autres vont plus loin : elles suggèrent aux maîtres qui ont plus de travail de le transmettre à un autre maître qui en a moins.

Le caractère aristocratique de ces guildes a été accentué à la fin du XII è siècle. A Bruges les magistrats municipaux devaient appartenir à la Hanse de Londres. A Gand les places au conseil de la ville sont réservées aux membres de la guilde marchande qui importait la laine et fixaient les salaires des tisserands. Les artisans, quant à eux se sont organisés assez tardivement en guilde vraiment autonome. A Bruges, aucune guilde d’artisans n’a été vraiment autonome avant 1302. Conséquence de ces dépendances, il existe un potentiel subversif à l’intérieur des cités notamment de la part des tisserands et des foulons soumis aux guildes marchandes. Demeurer dans l’élite urbaine exigeait certaines conditions. Par exemple, à Gand, il faut détenir des terres et un office.

Les guildes tiennent même jusqu’au tribunaux en dehors de ceux institués dans leurs propres métiers. Les bourgeois ont d ‘ailleurs le privilège d’être jugés par leurs pairs en cas de crime de sang.

 

 Un déclin prononcé à partir du XIV è siècle

L’interprétation de nombreuses données nous donne une estimation de la population dans beaucoup de villes flamandes. Par exemple, Gand voit sa population passer de 50 000 habitants en 1357 à 25 000 en 1385. Ypres voit sa population passer de 20 000 habitants en 1311 à environ 10 000 un siècle plus tard. Quels sont donc les facteurs explicatifs de cette baisse de la population dans les villes drapantes de Flandre au 14 è siècle ?

C’est tout d’abord la fluctuation des migrations avec l’exemple de Bruges :

Période Moyenne de nouveaux habitants/an

1332-1338 :  49

1338-1346  : 242

1346-1348  : 120

1350-1362  : 72

1362-1376  : 158

(source : registres municipaux de Bruges)

 Les flux de migrants augmentent lors des périodes de guerres civiles. Beaucoup d’immigrants proviennent de l’ouest de la Flandre, d’où le caractère cosmopolite de certaines villes : c’est l’exemple de Bruges où 21% des nouveaux habitants entre 1281 et 1417 sont originaires des régions non flamandes.

Il y ensuite certains événements exceptionnels : c’est l’exemple de la destruction des banlieues non fortifiées d’Ypres par l’armée anglaise en 1383 qui oblige de nombreux travailleurs à émigrer, spécialement vers l’Angleterre.

D’autre part les épidémies font leur apparition. Le cas le plus connu est celui de la peste noire de 1348 qui touche inégalement les villes flamandes. Gand conserve ses 50 000 habitants mais Ypres perd 12 000 habitants. Ypres passe ainsi de 30 000 habitants à 18 000 habitants.

Les famines et les disettes sont liées aux événements précédents et accentuent les pertes de population. Elles sont associées à diverses calamités dont l’effet conjugué s’accentue pour cause de guerre, de destructions naturelles ou catastrophes climatiques. Elles ont touché les villes d’occident à la fin du 13è siècle, y compris les villes flamandes. Par exemple, de 2000 à 3000 personnes décèdent à Ypres entre mai et octobre 1316. La description de Gilles de Muisit, abbé de Saint Martin de Tournai est éloquente : « Je certifie qu’à Tournai, il mourait chaque jour tant de personnes, hommes et femmes, appartenant aux classes dirigeantes, moyennes et pauvres que l’air était pour ainsi dire complètement corrompu et que les prêtres des paroisses ne savaient souvent de quel coté se tourner.

On le voit, la population des villes flamandes décline du fait de nombreux facteurs. Un autre facteur de crise est constitué par une crise des institutions des villes drapantes notamment institutions industrielles.

 La rivalité entre les tisserands et les foulons est un exemple de conflit qui secoue les villes drapantes de Flandre au cour du XIVe siècle. Il convient d’abord de définir des deux termes. Le tisserand est celui qui fabrique les tissus à la main ou à l’aide d’outils tandis que le foulon donne au tissu de laine sa compacité et son épaisseur en produisant un feutrage plus ou moins important.

Ce sont les deux plus grandes guildes du secteur textile. Le problème est plus sensible dans les villes industrielles où la force de travail est concentrée dans une manufacture dominante. Pourtant, ils sont unis durant le XIII è siècle pour renverser le pouvoir des patriciens. Les tisserands (des drapiers prospères aux travailleurs pauvres dés métiers à tisser) sont beaucoup plus riches que les foulons. Mais leur rivalité est plus politique qu’économique-

La violence urbaine est une des conséquences de ces rivalités entre métiers et signes de tensions urbaines. Les conflits sont surtout plus nombreux et plus importants dans les grandes villes. La violence urbaine est le fait non seulement des conflits entre métiers mais aussi entre familles. Elle atteint des sommets à Gand par exemple entre les familles Borluuts et Van Sinte-Baafs. Les gens se font justice eux mêmes, l’aîné de la famille ayant le devoir de venger tout outrage. La plupart des désordres est le fait des familles dominantes plus qu’à une petite criminalité.

Si la cité flamande est le cadre au 14è siècle de violences urbaines et de rivalités entre les métiers, elle n’en est pas moins un lieu d’exercice du pouvoir.

L’objet des luttes entre tisserands et foulons est nous l’avons vu plus politique qu’économique. Les foulons sont favorisés par les comtes de Flandre car ils sont moins revendicatifs et instables politiquement que les tisserands. Ces derniers sont par exemple exclus de la participation politique de la cité à Gand en 1320. Pourtant, ils reviennent en grâce en 1335. En 1349, Louis de Male, Comte de Flandre institue partout dans la principauté des régimes excluant systématiquement les tisserands des gouvernements urbains et favorisent donc les foulons d’ou des révoltes en 1358 notamment à Ypres où la révolte est particulièrement sévère. Mais leur rivalité s’efface sur le plan économique : c’est au XIV è et XV è siècle que les villes de Flandre finissent par interdire tous les types de draps étrangers pour la protection de la production et des commerce locaux. A la fin du XIV è siècle, comme à Marseille, le gouvernement urbain autorise le recours à l’emprunt ou à la vente des rentes. Les riches négociants et les membres de l’oligarchie dirigeante jouant le rôle de banquier.

Durant la période bourguignonne (1384-1477), les pouvoirs des guildes demeurent considérables mais les charges fiscales en faveur de l’autorité souveraine de plus en plus fortes. En Flandre, malgré le dynamisme des villes drapantes, il n’a jamais été question de s’affranchir totalement de la tutelle d’une autorité supérieure. A la fin du Moyen Age, les villes comme Bruges ou Gand sont impliquées dans l’essor de l’Etat bourguignon. Les officiers les plus hauts placés dans certaines cités flamandes forment un groupe à part, bien instruit et associé à la cour du prince. Ils usent de leur position prédominante pour obtenir des avantages. Certains magistrats par exemple à Gand, utilisent leurs charges en vue d’avantages financiers. Gand possède un « grand conseil » composé notamment des doyens de petites guildes, de propriétaires fonciers. Il se réunit en cas d’urgence . Les principaux magistrats de Gand observent une rotation fréquente et la constitution de la cité laisse aux membres des guildes une grande possibilité de s’exprimer. Quant aux finances, la base pour la cité continue d’être les taxes indirectes sur la consommation. Mais, elles se révèlent insuffisantes par rapport aux charges de l’administration bourguignonne qui deviennent insupportables pour les villes. Bruges, par exemple doit donner 1/7è des revenus de la cité en 1407.

 

Alors que la plupart des activités artisanales urbaines ont pour débouché le marché local, la ville et sa campagne environnante, l'industrie drapière flamande, productrice de draps de grande qualité, est tournée dès le début du XIIIe siècle vers le commerce à longue distance : Italie, France, Espagne et par l'intermédiaire des marchands italiens, vénitiens ou génois, les pays de l'Adriatique et l'Orient.

Cette industrie est, d'autre part, caractérisée par une très grande spécialisation des opérations : triage, filage, ourdissage, tissage, teinture et opérations d'apprêt : foulage, tendage, lainage, etc. Les historiens pu recenser plus de 30 intervenants différents dans la fabrication d'un drap. Cette atomisation du travail est une garantie de qualité mais, surtout, elle permet à un petit nombre de détenteurs de capitaux de dominer l'ensemble de la production. Ces marchands qui ont accaparé le marché de la laine anglaise et celui du commerce des draps à longue distance et ces entrepreneurs drapiers qui "font faire draps" et tendent à contrôler toute la chaîne de production, accaparent aussi le pouvoir urbain par l'intermédiaire de l'échevinage. Cette mainmise économique et politique d'un petit nombre sur l'ensemble de la population, mais aussi la compétition entre les divers types d'entrepreneurs sont un facteur d'agitation sociale. L 'histoire de la draperie flamande au XIIIe siècle et au XIVe siècle est émaillée de "takehans", émeutes, grèves dans lesquelles la part des drapiers est importante.

Douai est l'une des cinq grandes villes drapières flamandes. Bâtie sur la Scarpe à la frontière de l'Artois, son importance stratégique lui vaut d'être pendant presque trois siècles le théâtre d'une lutte d'influence acharnée entre le roi de France et son vassal, le comte de Flandre. La prospérité économique de la ville, qui ne fut guère affectée par les conflits politiques, repose sur la vitalité et la richesse de sa bourgeoisie commerçante et sur la qualité de son industrie drapière. La commune de Douai jouit, dès avant 1188, d'une large autonomie municipale. L'échevinage, dont les fonctions sont tout à la fois de justice, de police et d'administration, légifère au moyens de bans. Les premiers règlements connus concernant l'industrie textile datent de 1229, mais la période de plus grande activité de l'échevinage en matière de draperie est le milieu du XIII e siècle : plus de 30 bans, dont certains sont très longs, touchant tous les aspects de la draperie. Si cet ensemble fut un peu remanié et complété vers 1276-1280, puis au tournant du XIVe siècle, il resta la base de la législation du métier de la draperie douaisienne au Moyen Âge. Pour garder leur clientèle, l'un des premiers soucis des marchands drapiers de Douai, comme d'autres villes drapières, fut de produire des draps d'une qualité toujours égale. C'est par l'intermédiaire de l'échevinage et de son activité législative qu'ils étendent à tous les artisans de la ville et de la banlieue les mêmes principes de fabrication.

L'un des bans réglementant les étapes de la production concerne l'ourdissage . Cette opération, qui consiste à réunir les fils de chaîne avant le tissage, est une des étapes clés de la fabrication du drap : la qualité des fils de chaîne conditionne la qualité du drap fini. Les bans échevinaux fixent aussi les conditions d'embauche et les horaires de travail journalier des salariés, de ceux qui, faute de moyens, doivent louer leur force de travail et dépendent de l'embauche. La désignation d'une place d'embauche est d'autant plus nécessaire qu'il existe un réel marché du travail, c'est-à-dire une offre et une demande de main-d'ouvre importantes mais élastiques.

Cette publicité, cette délimitation de l'espace a pour but de faciliter la tâche aux demandeurs de bras mais aussi de contrôler les conditions d'embauche, salaires et durée du contrat. Le règlement de 1299 , plus tardif que les autres, interdit que les salariés travaillent pour plusieurs patrons et à plusieurs tâches dans une même journée. Une telle mesure, prise à un moment de resserrement du marché, montre bien qu'il existe, dans la réalité, une souplesse dans les spécialisations des salariés et que l'un des moyens pour les salariés d'accroître leurs gains est d'outrepasser les horaires imposés. Les entrepreneurs en teinturerie, plus fortunés que les autres métiers de la draperie, ont joué le rôle d'intermédiaires donneurs de travail entre les drapiers et les autres artisans, tisserands, pareurs, etc. À Douai, en janvier 1245, en réponse à une émeute avec grève opposant les tisserands et les donneurs d'ouvrage, un ban échevinal avait interdit les coalitions de petits patrons. Trois ans plus tard), ce sont les associations de drapiers et teinturiers qui sont proscrites. L'un des principaux dangers d'une telle association ne serait-il pas de créer, par une situation de monopole, une trop forte pression économique sur les petits patrons et d'augmenter encore les risques d'émeutes ?

L'exercice de certains métiers n'est pas sans poser de graves problèmes de pollution. C'est le cas des pelletiers, c'est aussi le cas des teinturiers. La concentration de l'industrie le long de la Scarpe et de ses canaux pose de réels problèmes d'hygiène. Preuve en est le conflit qui, dès 1220, avait opposé les chanoines de la collégiale Saint-Amé et les teinturiers au sujet d'un des moulins de la collégiale situé en aval des ateliers de ces derniers. L'échevinage, à son tour, tente de réglementer le dépôt des résidus de l'industrie drapière comme celui des particuliers (texte e). Mais, malgré la lourdeur des peines prévues, quelle efficacité peuvent avoir des règlements qui ne proposent pas de mesures concrètes pour résoudre ce problème ?



Ban échevinal sur le tissage et l'ourdissage des draps, 1250 environ

Sachent tous que tel est le ban et l'assise de la draperie de Douai :

C'est à savoir qu'on fasse tous les draps blancs d'une trame et d'un étaim. Et on peut, si on veut, tirer l'étaim de la trame.

Que nul ne tisse en drap blanc de muison qui ne soit d'étaim, sous peine du forfait de 100 sous.

Qu'on fasse tous les draps teints, cains, fleurs de vèce et tous autres draps teints de telle manière que l'étaim soit tiré de la trame. Et qui ferait ou ferait faire autrement. tomberait au forfait de 100 sous.

Que ni homme ni femme ne soit assez hardi pour commencer à faire des draps, couvertures ou tiretaines, avant d'avoir juré qu'il fera de la bonne et loyale draperie conforme aux bans. Et ceux qui feraient autrement, tomberaient au forfait de 100 sous. Et si quelqu'un connaît un homme ou une femme qui commence le travail avant d'avoir juré, il doit le dire aux esgardeurs sur son serment.

Que nul homme ou femme ne soit assez hardi pour avoir une clavière qui ne soit droite et loyale et marquée de la marque de la ville. Et que chaque clavière ait 5 aunes et son cordon 1 quartier. Et quiconque aura une clavière qui ne sera ni droite ni loyale ni marquée de la marque de la ville, tombera à 50 livres et sera banni un an de la draperie.

Qu'aucun homme ou femme ne soit assez hardi pour ourdir un drap ou une couverture qui ne soit à la droite muison et à la droite assise de la ville, sous peine du même forfait s'il avérait qu'il l'a fait faire sciemment.

Que ni homme ni femme ne soit assez hardi pour ourdir un drap ou une couverture avant d'avoir juré aux esgardeurs de la draperie qu'il ourdira bien et loyalement à la manière de la ville et qu'il n'ourdira pas en clavière qui ne soit pas droite et loyale et marquée de la marque de la ville et mise en l'écrit des esgardeurs. Et celui qui ourdirait autrement, tomberait au forfait de 50 livres et serait banni un an de son métier.

Que nul ourdisseur ou ourdisseuse, ni homme ni femme, ne soit assez hardi pour ourdir drap ou couverture d'homme ou de femme qui ne sont pas bourgeois ou bourgeoise de la ville, sous peine du même forfait à moins que ce soit par le conseil et le congé des échevins, en la halle.

On doit ourdir tous les draps de 42 aunes de fil au moins. Les draps cains et les draps teints doivent être ourdis à 8 loiens au moins, soit 1600 fils pour les 8 loiens, ils doivent avoir 3 aunes de large en ros au moins, à 3 ros près de plus ou de moins. Et les draps blancs doivent être ourdis à 10 loiens moins 40 fils au moins soit 2000 moins 40 fils et avoir 3 aunes et un quartier de large en ros au moins à 3 ros près de plus ou de moins.

Que nul oudisseur ni ourdisseuse, homme ou femme, ne soit assez hardi pour ôter le drap ou la couverture de la clavière s'il n'a pas ourdi pleinement la muison et le bon compte à moins qu'il ne le fasse par le conseil des esgardeurs de la draperie, sous peine du forfait de 100 sous.

On doit ourdir toutes les couvertures teintes à 8 loiens au moins. Celui qui ourdirait de faux draps tomberait au forfait de 50 livres et serait banni 5 ans de son métier.

Que nul homme ou femme ne soit assez hardi pour ourdir de la même manière son drap ou sa couverture, sous peine du forfait de 50 livres et du bannissement d'un an de la ville.

Qu'aucun homme ou femme n'ourdisse de trame en drap ou en couverture, s'il ne le fait par le congé des esgardeurs de la draperie. Et l'autorisation que les esgardeurs peuvent donner, est d'ourdir 10 fils de trame sur le dernier drap d'une sorte. Et les ourdisseurs qui ourdiraient plus tomberaient au forfait de 10 livres. Et le telier qui le tisserait tomberait à ce même forfait.

L'autorisation que peuvent donner les esgardeurs pour les couvertures est de 50 fils de trame aux gens qui font 2 sacs de laine par an ou plus. Et celui qui ourdirait plus que 50 fils de trame à la couverture, devrait 10 livres. Et le telier qui le tisserait, ayerait ce même forfait.

Que nul ourdisseur ou ourdisseuse n'habite avec homme ou femme qui fasse laine sous peine du forfait de 100 sous et que nul homme ou femme qui fasse laine ne soit assez hardi pour l'héberger sous peine du même forfait.

Que nul ne fasse de couverture à orières qui ne soit tout d'un étaim sous peine du forfait de 100 sous.

S'il arrivait qu'un homme ou une femme avait un surplus d'étaim tout d'une même qualité ou de trame tout d'une même qualité, ils peuvent bien chercher un fil équivalent et faire couverture à listel. Et qui ferait autrement, tomberait au forfait de 100 sous.

Qu'aucun homme ou femme n'ourdisse de couverture plus longue que 34 aunes de fil sous peine du forfait de 100 sous.

Les ourdisseurs et ourdisseuses qui ourdiraient moins les draps et couvertures que ce qui est dit ici, tomberaient au forfait de 10 livres et seraient bannis de leur métier.

Que nul telier ne soit assez hardi pour commencer à tisser drap ou couverture s'il n'y a ourdi le bon compte sous peine du forfait de 100 sous et du bannissement du métier.

Que nul telier ni personne ne soit assez hardi pour aller contre la droite assise de la ville sous peine du forfait de 50 livres et sous peine du bannissement de la ville.



Conditions de travail des ouvriers tisserands, 1250 environ

On fait le ban que nul telier ni aucun autre ne soit assez hardi pour louer un ouvrier tisserand sans s'assembler en place à la Neuve Ville ou ailleurs dedans le pouvoir de cette ville sous peine de 20 sous de forfait. Et quiconque se louerait sans s'assembler devrait 10 sous.

Que les ouvriers commencent leur travail quand la première messe sera chantée à Saint-Pierre ; et qu'ils cessent le travail quand les esbouresses le cesseront. Le samedi et les veilles de fête, ils cessent le travail à none sous peine de 20 sous.



Conditions de travail des laineurs, tondeurs et cotonneurs, mars 1299

On fait le ban que désormais nul maître ou valet tondeur, cotonneur ou laneur ni aucun autre du métier ne travaille le dimanche et les jours de fête sous peine de 20 sous de forfait.

Qu'aucun cotonneur ne puisse cotonner plus que ce qui appartient à sa journée, c'est-à-dire un drap par jour sous peine du même forfait. De plus, les jours où il cotonnera, aucun ne pourra faire d'autre travail ni travailler plus que ce qui appartient à la journée. Et durant ce même jour et dans ce même hôtel, il peut gagner 4 deniers mais sans aller travailler ailleurs sous peine du forfait de 20 sous.

De même, les laineurs ne peuvent que lainer à l'exclusion de tout autre travail qui appartienne au métier mais ils pourront lainer autant qu'il leur sera possible dans la journée sous peine du forfait de 20 sous.

Que ceux qui auront du travail pour le métier ne s'amusent point dans les rues sous peine de 20 sous. Et ceux qui n'auront pas de travail et qui veulent aller dans la rue se présentent devant la maison de Bernard de Goy et nulle part ailleurs sous peine du même forfait.

Ce règlement fut fait en l'an de l'incarnation Notre-Seigneur 1298, au mois de mars.

Interdiction des associations commerciales entre marchands de drap et teinturiers, décembre 1248

On fait le ban que nul marchand de drap, drapier ou homme ayant part à l'activité de drapier ne soit assez hardi, en toute la ville, pour avoir part ou compagnie avec un teinturier ou à toute autre manière de teinture, aussi longtemps qu'il voudra être marchand, drapier ou avoir compagnie avec un drapier.

Qu'aucun teinturier n'ait part ou compagnie avec un marchand ou un drapier pour la teinture.

Et celui qui outrepasserait, tomberait au forfait de 50 livres et sera banni 5 ans de la ville.

Et quiconque chercherait par un artifice ou une ruse à aller à rencontre de ce ban, tomberait au même forfait.

Et ce ban doit durer de la prochaine fête saint Jean-Baptiste jusque à 5 ans. Ce fut fait et crié en l'an 1248, au mois de décembre.



Activité artisanale et pollution à Douai, vers 1250

On fait le ban que personne ne soit assez hardi pour vider garance en la rivière, sinon dans une corbeille.

Que l'on porte les flaels dans des lieux tels que ni la rue ni la rivière n'en soient grevées. Et si on les met dans la rue, qu'on les fasse vider à la demande des connétables, sous peine de 10 livres de forfait et du bannissement de la ville.

Que les teinturiers de guède ne puissent vider leurs cuves en les tournant, mais qu'ils vident le clair, s'ils veulent, dans la rivière et portent la pâtée dans un lieu tel que la rivière n'en soit pas grevée, sous peine du forfait de 10 livres et du bannissement de la ville.

Que nul foulon ne soit assez hardi pour jeter ses cendres de tourbe dans la rivière sous peine du forfait de 10 livres et du bannissement de la ville.

Que personne, ni les uns ni les autres, ne soit assez hardi pour jeter les détritus de son hôtel en la rivière de jour sous peine du forfait de 40 sous et de nuit sur celui de 100 sous.

Les guetteurs ont le tiers de ces forfaits.


Sources

G. Espinas, H. Pirenne, Recueil de documents relatifs à l'histoire de l'industrie drapière en Flandre, Bruxelles,1924, t. lI.  


BUBY, George (Sous la direction de), Histoire de la France urbaine, des Carolingiens à la Renaissance, Editions du Seuil, Paris, 1980. 

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