Chronologie des grandes migrations

Les Alamans

Les Alamans sont, comme les Francs, un peuple apparu tardivement à la suite du regroupement de plusieurs tribus usées par des combats prolongés contre les Romains le long de la frontière entre le Rhin et le Danube supérieur ; d'où leur nom, qui signifie « tous les hommes ». Après avoir pris une part très active aux tentatives de percée duIIIe siècle, et notamment à celle de 260, ils se calment un peu auIVe siècle et se fixent sur la rive droite du Rhin, face à l'Alsace et à la Suisse actuelles, tandis que leur aile orientale, les Juthunges, prend position entre Ulm et Ingolstadt. Sous une dynastie solide, ils forment une entité politique assez forte et très combative. Ils paraissent avoir constamment entretenu le projet de pousser vers les Alpes centrales et, au-delà, vers l'Italie.

À la différence des Francs, les Alamans prirent part, avec beaucoup de mordant, à l'offensive de 406, mais ils ne s'éloignèrent guère de leurs bases. Ils commencèrent à s'établir sur la rive gauche du Rhin en Alsace et dans le Palatinat, sans éliminer d'ailleurs tous les anciens habitants, puis tentèrent de descendre le fleuve vers Cologne. Les Francs les arrêtèrent à la célèbre bataille de Tolbiac (Zülpich), sans doute en 495, puis Clovis prit la contre-offensive, anéantit la dynastie alamane et obligea le reste du peuple à solliciter la protection des Ostrogots.

Renonçant désormais à toute progression, les Alamans du Nord-Ouest passèrent sous le protectorat des Mérovingiens et furent lentement assimilés. Ceux d'Alsace gardèrent une plus large autonomie ; enfin ceux du Sud-Est formèrent un « duché national » à peu près indépendant jusqu'au début du VIIIe siècle puisqu'ils ne furent soumis par Charles Martel qu'au cours de ses campagnes de 709-712.

Ce dernier groupe garda très longtemps un état d'esprit offensif. Au début du VIe siècle, il entama la colonisation de la plaine suisse, bousculant l'encadrement assez mince que les Burgondes y avaient mis en place, puis s'en prenant aux avant-gardes franques. Certains détachements, par la porte de Bourgogne ou le Jura, pénétrèrent même en Franche-Comté. De temps à autre, des corps isolés réussirent à atteindre l'Italie, mais sans pouvoir s'y établir. La poussée des Alamans s'exerça finalement surtout dans l'ingrate région alpine, où ils ne rencontrèrent pas de concurrence. Elle y fut singulièrement tenace, se prolongeant, sous des formes pacifiques, jusqu'au XIIIe siècle, notamment dans les Grisons et le Valais, et même sur le versant piémontais (Val Gressoney). Ce n'est guère que vers la fin de l'époque carolingienne que les Alamans assimilèrent des régions comme l'Oberland bernois ou le canton de Saint-Gall. Les Grisons, avec leur frontière linguistique extrêmement confuse, offrent encore aujourd'hui l'exemple d'une région disputée entre la population indigène romanisée (Rhéto-romans) et l'élément alémanique.

Contrastant avec ce dynamisme de la colonisation, la vie politique des Alamans paraît assez atone. Après Clovis, ils ne purent reconstituer d'État solide, regroupant toutes les branches du peuple. Ils furent convertis lentement au catholicisme par des missionnaires venus aux VIIe et VIIIe siècles du pays franc. Mais leur sentiment particulariste, exprimé dans une « loi nationale » rédigée au VIIe siècle, demeura très vif jusqu'au IXe siècle. Les Alamans, aux côtés des Francs, apportèrent une contribution appréciable à la formation de l'« aristocratie d'empire » carolingienne.

• Les Bavarois

De tous les envahisseurs de l'Empire romain, les Bavarois sont les plus tardivement attestés dans l'histoire, mais il est probable, notamment pour des raisons étymologiques et linguistiques, qu'ils se rattachent aux Germains qui occupaient la Bohême au début de notre ère. On ne les connaît vraiment qu'à partir du moment où, franchissant le limes romain du Norique, le long du Danube, ils s'établirent au sud du fleuve, à la fin du Ve ou au début du VIe siècle. Comme les Alamans, ils laissèrent d'abord subsister un important peuplement romain dans les interstices de leurs colonies ; certains de ces îlots survivaient à l'époque carolingienne.

Ils ne prennent quelque cohésion qu'au milieu du VIe siècle, avec l'apparition de la dynastie des ducs agilolfingiens. D'abord soumis à un protectorat franc assez lointain, ils conquirent leur pleine indépendance à la fin du VIIe siècle, jouèrent pendant quelque temps un rôle considérable dans les affaires du royaume lombard d'Italie et devinrent même au VIIIe siècle des rivaux des souverains francs dans l'Allemagne du Sud. Charlemagne mit fin à ces velléités en déportant le duc Tassilon III et en annexant la Bavière en 788.

L'expansion des Bavarois prit presque autant d'ampleur que celle des Alamans. Elle se fit d'abord aux dépens des Romains du Norique, décapités par la décision officielle d'évacuation prise en 488 par Odoacre, et de ceux de Rhétie. Les îlots de populations romanes, réduits à un statut social inférieur, ne furent complètement assimilés au nord des Alpes qu'au IXe siècle. Puis la poussée se dirigea vers le sud, au-delà du col du Brenner, et germanisa du VIIIe au Xe siècle la région du haut Adige. Simultanément les Bavarois se heurtaient à l'est aux Avars et aux Slaves dans ce qui est aujourd'hui la Basse-Autriche ; après des vicissitudes contradictoires, ils réussirent encore dans cette direction un remarquable bond en avant au cours du IXe siècle.

Les Bavarois connurent sans doute d'abord le christianisme par les îlots romans qui subsistaient dans leur pays, notamment celui d'Augsbourg, mais ils ne furent méthodiquement convertis qu'aux VIIe et VIIIe siècles, par des missionnaires venus de la Gaule mérovingienne. Ils gardèrent une vigoureuse originalité nationale qui, appuyée sur la « loi des Bavarois », trouva une nouvelle expression dans le duché national de Bavière à l'époque ottonienne.

• Les Visigots en Espagne

La défaite catastrophique subie par Alaric II à Vouillé en 507 obligea, après un siècle de stabilité, le peuple visigot à reprendre le cours de sa migration. Dès la fin du Ve siècle, des avant-gardes s'étaient établies en Espagne, alors pays de protectorat plutôt que partie intégrante du royaume de Toulouse. L'effondrement de celui-ci obligea à précipiter et à généraliser le mouvement. Dans des conditions très difficiles et grâce à l'intervention salvatrice de Théodoric le Grand, les Visigots quittèrent la Gaule quand, en 511, on décida d'y fermer les églises ariennes. De la région toulousaine, le gros du peuple se transporta en Vieille-Castille, entre Tolède et le versant méridional des monts Cantabriques. En même temps, le centre politique de l'État gotique quitta Toulouse et, après des étapes à Barcelone et à Mérida, se fixa vers 555 à Tolède, au cœur le mieux défendu des hauts plateaux ibériques. Sauf la Septimanie (Roussillon et Bas-Languedoc d'aujourd'hui), le nouveau royaume ne conserva rien en Gaule : il fut limité à la péninsule Ibérique et à une petite tête de pont en Afrique autour de Ceuta.

Malgré l'arianisme où ils se retranchèrent jusqu'en 587, les Visigots firent preuve à Tolède d'un sens politique comparable à celui de Théodoric le Grand en Italie. Leur État, remarquablement organisé malgré son incapacité à se donner une dynastie royale stable, sut s'appuyer sur un sentiment très vif du particularisme ibérique qui fut le terrain de rencontre des Gots et des Hispano-Romains. C'est ce qui – avec l'éloignement géographique – les sauva de la reconquête romaine entreprise par Justinien vers 552 ; les armées byzantines ne purent établir qu'une tête de pont au sud, en Bétique, et autour de la base navale de Carthagène. Cette menace fut éliminée vers 620-630. Parallèlement, les Visigots mettaient fin en 585 au partage de la péninsule établi au début du Ve siècle, en annexant et en assimilant rapidement le royaume suève de Galice.

Ces succès furent consolidés par la volte-face religieuse du roi Reccarède en 587. Son père Léovigilde, déjà animé par la passion de l'unité ibérique, avait voulu la réaliser au sein de l'arianisme. Les résistances furent trop fortes. Reccarède se fit donc catholique, et obtint assez vite l'adhésion de presque tout son peuple. Toute l'Espagne communia bientôt dans une observance intransigeante, dont les conciles nationaux siégeant périodiquement à Tolède furent les surveillants très vigilants. L'unification religieuse permit l'unification juridique, accomplie au plus tard en 654 par la promulgation du Liber judiciorum par le roi Récesvinthe.

La monarchie visigotique ainsi transformée vécut jusqu'à la conquête arabe de 711. Volontairement repliée sur elle-même, elle n'exerça guère d'influence à l'époque sur ses voisins. Mais elle est à l'origine de quelques-unes des idées-forces du monde médiéval, notamment celle de la coopération entre l'Église et l'État (sacre des rois, attesté pour la première fois en 672 pour le roi Wamba). Elle connut au VIIe siècle une renaissance littéraire, marquée surtout par la grande figure d'Isidore de Séville, cet évêque profondément loyal envers les rois gots, dont l'œuvre encyclopédique fut l'assise de la culture médiévale. Ces réussites n'empêchèrent pas de très graves faiblesses qui conduisirent le royaume de Tolède à sa ruine brutale : la division de la classe dirigeante en clans furieusement hostiles, l'instabilité dynastique, l'oppression d'importantes minorités d'esclaves et de juifs, l'insoumission chronique des Basques.

Malgré tout, le souvenir des rois de Tolède guida et éclaira constamment, du VIIIe au XIe siècle, l'effort obstiné de la reconquête chrétienne qui repoussa les musulmans vers le sud. Le droit gotique resta la base du droit médiéval espagnol. Si la langue gotique avait disparu très tôt – sans doute avant le passage en Espagne sauf dans l'Église arienne –, l'onomastique gotique est encore usitée de nos jours. Avec celle des Francs en Gaule, la réussite des Gots en Espagne est la plus profonde qu'aient enregistrée les envahisseurs du monde méditerranéen.

On voit que la deuxième vague des invasions a laissé finalement plus de traces durables que la première, dont presque toutes les créations avaient été détruites par la reconquête romaine de Justinien. Son apport principal fut la fondation du royaume franc, destiné à devenir la puissance la plus considérable de l'Europe au haut Moyen Âge. Accomplie dans des conditions relativement pacifiques, la soumission des Gallo-Romains par les Mérovingiens fut le premier élément stable de la synthèse romano-germanique d'où est issue la civilisation médiévale.

 

4. La troisième vague (VIe-VIIe siècle)

La mise en place des peuples de la deuxième vague n'avait été, en quelque sorte, qu'une liquidation et une régularisation des séquelles des invasions brutales de la première. Aucune nouvelle impulsion n'était venue des foyers traditionnels de l'expansion barbare : la Scandinavie ou la steppe eurasiatique. Vers le milieu du VIe siècle celle-ci recommença à s'agiter. Comme, à l'autre bout de l'Europe, la reconquête de Justinien avait créé un vide en Italie, un nouveau mouvement d'ensemble se trouva amorcé. Mais il se déclencha dans un ordre inverse de celui du Ve siècle : ce fut d'abord l'irruption des Lombards en Italie ; puis, sur leurs traces, celle des Avars dans le bassin du moyen Danube ; et enfin, tout à fait à l'arrière-plan, l'entrée en Europe des Bulgares et des Khazares. L'ultime conséquence de ces invasions sera l'irruption des Slaves dans la péninsule des Balkans, mais celle-ci sera étudiée ailleurs, avec l'ensemble des migrations slaves.

• Les Lombards

Peut-être originaires de Scandinavie, les Lombards sont mentionnés pour la première fois au début de notre ère sur le cours inférieur de l'Elbe. Puis, au IIe siècle, ils se déplacent vers le sud : on les rencontre en 167 sur le Danube moyen ; après quoi il n'en est plus question pendant près de trois siècles. C'est seulement en 489 qu'ils se décident à entrer dans un ancien territoire romain, d'ailleurs évacué depuis longtemps, que les textes nomment Rugiland, du nom d'un occupant germanique antérieur, le peuple des Ruges (sans doute vers la Basse-Autriche). Ils y font une nouvelle station assez prolongée. Leur élan n'avait rien de précipité. Au début du VIe siècle, ils sont encore tout près de là, en Pannonie (Hongrie actuelle), où ils deviennent des cavaliers semi-nomades et commencent à compter sur le plan politique, jouant un jeu complexe entre les Francs, les Ostrogots et l'Empire d'Orient, au service duquel s'engagent de nombreux chefs. C'est alors qu'ils adoptent l'arianisme. Un foedus avec Justinien est conclu peu après 540 ; en conséquence, les Lombards coopèrent à l'anéantissement des Ostrogots en Italie. Mais, du coup, ils découvrent la richesse et la faiblesse de ce pays.

Le roi Alboin (vers 560-572) sut exploiter cette découverte. Inquiété sur ses arrières par la progression d'un nouveau peuple de la steppe, les Avars, il joua le tout pour le tout : en 568, il céda la Pannonie aux Avars, avec droit d'y revenir en cas d'échec, et lança son peuple, augmenté de nombreux aventuriers issus de toutes les tribus qui depuis un siècle avaient hanté ces régions, à la conquête de l'Italie. Une avant-garde militaire couvrit la migration civile. En mai 568, les défenses romaines du Frioul furent enfoncées et les Lombards se répandirent à travers la Vénétie. Les habitants de celle-ci se réfugièrent au milieu des lagunes côtières : c'est l'origine lointaine de la ville de Venise. En 569, Alboin occupait la plaine du Pô et Milan ; il se considéra désormais comme le maître de l'Italie.

 

En fait, la conquête était loin d'être achevée. Un grand nombre de places fortes et presque tous les ports restaient aux mains de l'Empire d'Orient. Il fallut des générations pour les réduire : les Lombards n'entrèrent qu'en 640 environ à Gênes, en 752 à Ravenne, et Rome leur échappa toujours, ainsi que les îles et l'extrême Sud. Ils ne purent donc s'établir qu'à l'intérieur : c'est le début du morcellement politique de l'Italie qui a duré jusqu'au XIXe siècle ; et leur domination fut toujours inquiète, menacée par les Byzantins que servait leur maîtrise totale de la mer.

 

Pour l'Italie du Nord, la conquête lombarde, survenant quelques années seulement après la fin des luttes épuisantes de Justinien contre les Gots, fut une catastrophe. La marque de l'Antiquité fut définitivement effacée, et pendant une génération les nouveaux venus, qui n'avaient eu aucun contact antérieur avec la société romaine, furent incapables de construire sur les ruines accumulées. Sans ordre, les armées lombardes se répandirent partout où aucune résistance sérieuse ne leur était opposée : d'abord, à travers les Alpes, vers la Gaule méridionale, d'où les Francs les repoussèrent vigoureusement ; puis le long des Apennins, au-delà de la route militaire byzantine de Rome à Ravenne, vers Spolète et Bénévent ; où elles fondèrent vers 575 des duchés autonomes. Toute à la joie de cette curée, l'aristocratie lombarde crut même, pendant dix ans (574-584), pouvoir se passer de rois. Il subsista de cette période un fort sentiment d'autonomie dans les diverses armées régionales.

La construction d'un État commença lentement sous le roi Authari (584-590) et s'accéléra sous son fils Agilulf (590-616). Ils s'appuyèrent sur les villes : la capitale fut fixée à Pavie (définitivement vers 626) et les survivants de l'aristocratie et du clergé romains furent invités à y reconstituer les éléments d'une bureaucratie. Le palais royal de Monza devint un centre de vie artistique et littéraire. Une certaine réconciliation des Lombards et des Romains s'esquissa, rendue possible par la conversion au catholicisme (tentée en 607 par Agilulf, mais parachevée seulement en 671). Elle intervint juste à temps pour empêcher de nouveaux envahisseurs de s'intéresser à l'Italie : des Avars et des Slaves poussèrent plus d'une fois, au début du VIIe siècle, des reconnaissances en Frioul et sur la côte adriatique de l'Italie méridionale. Le nouvel équilibre fut consacré par la rédaction d'un droit : l'édit de Rothari (643), d'ailleurs singulièrement archaïque.

Quelle a été l'importance de l'apport des Lombards ? Dans la plaine du Pô, où ils ont rejoint ce que laissaient les Gots, on peut l'estimer considérable, plus spécialement dans la région de Milan et de Pavie, autour desquelles se localise la Lombardie médiévale et moderne. Sans doute leur présence se fit-elle aussi beaucoup sentir dans la Toscane, autour de Sienne, et dans la Campanie intérieure, autour de Bénévent. Mais, même dans le Nord, les Lombards ne furent qu'une minorité qui perdit vite sa langue. Ailleurs, ce ne fut qu'un encadrement par l'armée et l'aristocratie. En raison du repli de la classe dirigeante romaine sur les enclaves impériales de Ravenne et de Rome (aucun évêché catholique n'avait d'abord subsisté en zone lombarde), il n'y eut pas entre les Lombards, même devenus catholiques, et les Romains la même fructueuse symbiose qu'entre les Francs et les Gallo-Romains. Cependant, le VIIIe siècle fit beaucoup pour rattraper le temps perdu ; Pavie fut alors probablement la capitale la plus brillante de l'Europe occidentale, et Paul Diacre, l'historien national des Lombards, fut un des meilleurs esprits de son temps.

L'autonomie politique des Lombards fut supprimée par Charlemagne en 774, mais leur sentiment national resta très puissant et contribua pour une grande part à la naissance de l'idée italienne au IXe siècle. Des institutions très originales, en particulier dans les domaines du droit, de l'administration locale, de l'armée et des classes sociales, se prolongèrent jusqu'au XIe siècle, et l'onomastique italienne a gardé une sensible empreinte lombarde. Le duché de Bénévent resta, jusqu'à la conquête normande du XIe siècle, le conservatoire de traditions lombardes un peu sclérosées, mais fort intéressantes.

Les Avars

Quand les Lombards leur cédèrent la Pannonie, en 568, les Avars étaient en Europe depuis fort peu de temps. Venus presque certainement de l'Altaï, et Turcs en majorité, ils avaient peut-être recueilli les débris d'une peuplade toungouse, les Jouan-Jouan, qui avaient formé au Ve siècle un empire allant de la Corée du Nord au Turkestan oriental. On entend pour la première fois parler des Avars dans l'historiographie byzantine en 558, époque où ils vivaient encore dans la steppe caspienne. Vers 561, leur chef, le khagan Baïan, apparaît déjà sur le bas Danube ; en 567, il écrase un petit peuple germanique, les Gépides, dans la région de Belgrade. Le départ des Lombards leur donne alors sans combat tout le bassin pannonien. En 582 enfin, Baïan occupe Sirmium, clef des défenses byzantines sur le moyen Danube et porte des Balkans.

Implantés désormais au cœur de l'Europe, les Avars, pendant deux cents ans, constituèrent pour leurs voisins un danger permanent. Chaque printemps leur cavalerie lançait des raids vers les Balkans, l'Italie du Nord ou la Bavière. C'est dans la première direction que leur activité, purement négative, est surtout reconnaissable : ils y ruinèrent de fond en comble les structures byzantines, préparant ainsi les voies à l'immigration silencieuse des Slaves. La route commerciale de l'Adriatique à la Baltique, si active depuis le début de l'ère chrétienne, était définitivement coupée. Vers l'ouest, leur protectorat facilita aussi l'installation des Slaves en Bohême.

Ce peuple cavalier ne fut sans doute qu'une classe dirigeante, dominant des masses slaves, germaniques ou turques ; ainsi s'explique son effondrement sous les coups de Charlemagne entre 791 et 811, presque aussi rapide et tout aussi complet que celui des Huns. L'État avar, dont le centre était la steppe entre le Danube moyen et la Tisza, n'était pourtant pas inorganisé. Il avait pour capitale une ville de tentes, connue sous le nom germanique de ring, il eut une diplomatie et frappa même des monnaies. Mais sa trace, malgré le zèle que les archéologues hongrois ont mis à la rechercher, est très difficile à retrouver.

 

Les Bulgares

Les Avars furent suivis à quelque distance par un autre peuple cavalier, les Bulgares, peuple turc qui se forma sur le Don, vers le début du VIe siècle, par l'union de deux tribus, les Outigours et les Koutrigours. Ils recueillirent peut-être aussi quelques éléments échappés au désastre de l'empire hunnique. Durant le VIe siècle, ils furent plus ou moins en contact avec les avant-postes byzantins au nord de la mer Noire, tout en gardant le contact avec les Turcs d'Asie centrale. C'est seulement vers 600 qu'une partie des Bulgares commença une migration vers le sud-ouest, en direction du Danube inférieur, laissant une arrière-garde sur la moyenne Volga. Le khan Kouvrat puis son fils Asparuch conduisirent leur peuple au sud du Danube, franchi vers 680. Les Bulgares se fixèrent alors en Mésie, dans le pays qui porte aujourd'hui leur nom. Les raids avars et la progression des Slaves y avaient complètement effacé l'héritage romain, mais il subsista un peuplement rural slave assez dense. À son contact, les nouveaux venus se slavisèrent lentement ; ils semblent avoir renoncé à leur langue turque vers leXe siècle.

Les Bulgares constituèrent rapidement un État solide, avec une capitale, Pliska (près de Choumen) et un souverain très obéi, le khan suprême, entouré d'une hiérarchie militaire de boyards. Les structures semblent parfois inspirées de modèles iraniens, mais les inscriptions rupestres gravées par les khans, d'un orgueil incomparable, sont en grec. Au début, l'empire bulgare resta cantonné au nord de la chaîne du Balkan, et c'est dans ce cadre étroit qu'il se consolida. La suite de son expansion, devenue explosive sous les terribles khans du IXe siècle, Kroum, Omourtag et Boris, appartient à l'histoire de Byzance plus qu'à celle des Grandes Invasions. Mais c'est à cette période que le nom national des Bulgares doit d'avoir survécu, fièrement appliqué dans la suite à des constructions politiques dont le lien avec ce premier empire est très indirect.

Les Khazares

Un nouveau peuple turc, celui des Khazares, forme l'arrière-garde de la troisième vague ; il ne dépassa pas le seuil de l'Europe. Après des débuts assez brillants au VIIe siècle, entre le Caucase et la forêt sibérienne, les Khazares se fixèrent dans le bassin moyen et inférieur de la Volga. Leur carrière différa fort de celle des autres peuples de la steppe : à demi sédentarisés, ils fondèrent le long du fleuve un chapelet de villes que vinrent fortifier des ingénieurs byzantins. Ils jouèrent un rôle important d'intermédiaires commerciaux entre l'Europe et l'Asie, ce qui valut à leur classe dirigeante une destinée unique : vers la fin du VIIIe siècle, elle se convertit au judaïsme. L'État khazare dura jusqu'à sa destruction par les Russes à la fin du Xe siècle. Son importance historique réside surtout dans l'influence indirecte qu'il exerça sur la Russie kiévienne naissante.

 

 

On arrête assez arbitrairement les Grandes Invasions vers la fin du VIIe siècle, rejetant ainsi les Hongrois dans une autre tranche de l'histoire européenne, mais la continuité entre leur migration et celles que l'on vient d'exposer est évidente.

5. Les invasions maritimes

Le milieu maritime de l'Europe du Nord-Ouest, si éloigné de la steppe eurasiatique, théâtre des premières invasions, se trouva aussi très précocement affecté par des migrations de grande envergure. Les peuples germaniques riverains de la mer du Nord en furent les initiateurs. On peut penser à de lointaines répercussions des mouvements qui touchaient alors leurs proches parents en Europe centrale. Mais l'onde d'agitation atteignit très vite également des populations du nord-ouest des îles Britanniques, pré-celtiques comme les Pictes d'Écosse, ou celtiques comme les Scots d'Irlande. On saisit mal comment ces deux convulsions se relient, sinon par les faiblesses de leur commune victime : l'Occident romain. Par ricochet, elles entraînèrent un dernier déplacement de peuples : les Bretons quittèrent en masse leur île pour gagner l'Armorique et la Galice.

 


 

Se déroulant dans des régions marginales de l'Empire, ces divers mouvements n'ont guère attiré l'attention de l'historiographie latine et restent fort peu connus. Des faits aussi essentiels que les premiers établissements saxons en Angleterre ne sont éclairés par aucun texte solide antérieur au VIIIe siècle. Force est donc de recourir très largement aux données plus conjecturales qu'offrent la linguistique, la toponymie et l'archéologie. Elles renseignent utilement sur les changements de civilisation, mais non sur les événements politiques ou militaires qui restent le plus souvent inaccessibles.

Cependant, les migrations maritimes sont parmi celles dont les conséquences ont été le plus durables. Le peuple écossais, le peuple anglais, le peuple breton leur doivent l'existence. Elles ont aussi compté parmi les plus destructrices : l'Angleterre est la seule des provinces romaines d'Europe où aucun parler roman ne s'est formé sur les ruines du latin et où le christianisme a été presque effacé au Ve siècle. Il est vrai que c'était aussi la province la plus excentrique et celle où la marque de Rome sur les masses avait dû être la moins profonde.

Les Saxons

Les populations germaniques des côtes de la mer du Nord ont commencé dès le milieu du IIIe siècle à montrer une turbulence agressive, peut-être favorisée par un certain mouvement de submersion des plaines littorales qui avait commencé vers le début de notre ère. Le branle fut donné par une petite tribu, fixée sans doute au Danemark, les Érules, qui se lança avec une témérité inouïe, sur les deux itinéraires que suivirent plus tard les Vikings, vers la mer Noire à travers la Baltique et la Russie, vers la Gaule et l'Espagne à travers la mer du Nord et l'Atlantique (267-287). Les résultats directs de ces raids exploratoires furent à peu près nuls.

 

 

Le relais fut pris presque aussitôt par un peuple d'une tout autre importance, les Saxons, issus au cours du IIe siècle du regroupement de diverses tribus de Germains de la mer du Nord entre le Jutland et la Weser, et par leurs proches parents, les Angles, vivant vers la racine de la péninsule jutlandaise (pays d'Angel), et les Frisons, établis plus à l'Ouest sur les côtes entre l'Ems et le Rhin. Quelques Francs du Rhin participèrent aussi aux premières entreprises, d'une envergure que l'archéologie montre avoir été plus considérable que les historiens ne l'ont pensé pendant longtemps. Ces peuples découvrirent les routes de l'ouest au plus tard dans les années 280 et ne cessèrent plus de les parcourir avant le milieu du VIe siècle.

 

Dans une première phase, ils explorèrent à peu près toutes les côtes de la Bretagne insulaire et de la Gaule. Vers 286, le danger devint tel que Rome prit des mesures pour tenter de leur barrer le pas de Calais. Il fallut bientôt élever contre eux tout un système de défense, constitué de petits corps de troupes appuyés sur des forts littoraux : ce fut le litus saxonicum, homologue plus souple du limes rhénan. Il couvrit le sud-est de la Bretagne, du Wash à l'île de Wight, et, avec une armature beaucoup plus légère, le nord de la Gaule, du Rhin à la Gironde. Bien entendu les garnisons y furent composées en majorité de Barbares, le plus souvent des Germains continentaux : leur rôle dans la germanisation finale de la Bretagne ne doit pas être sous-estimé.

Bientôt les Saxons constatèrent que ces défenses avaient leurs points faibles. Ils en profitèrent d'abord pour se livrer à des pillages assidus ; le nombre immense des trésors monétaires enfouis le long des côtes à la fin du IIIe siècle donne une idée assez exacte de la panique qu'ils causèrent. Puis, dans des conditions très obscures, ils fondèrent quelques établissements. On soupçonne plus qu'on ne connaît ceux de Gaule ; et leur date exacte (avant le VIe s.) nous échappe. Il y en eut un en bas Boulonnais, bien attesté par la toponymie, qui fut peut-être un relais sur la route de l'Angleterre, peut-être aussi un appendice de la colonie fondée dans le Kent sur l'autre rive du détroit. Un autre établissement apparut, plus fugitivement, en basse Normandie, sur la côte du Bessin, et vécut jusqu'à l'époque mérovingienne. Les archéologues croient en déceler aussi sur le littoral saintongeais. Tout cela resta d'une signification purement locale et sans portée politique.

L'essentiel fut évidemment la colonisation de la Grande-Bretagne. Malgré la mise en œuvre de tous les moyens d'approche possibles, l'histoire de cet événement majeur reste très incertaine. Vers la fin du IVe siècle, les Saxons commencèrent à se rendre compte que les structures romaines étaient bien plus faibles en Bretagne qu'en Gaule et ils y portèrent désormais leurs principaux efforts. L'armée était médiocre, l'administration civile insuffisante, et il fallait aussi faire face à la menace des Scots et des Pictes. En 407, pour tenter de colmater la brèche ouverte dans les défenses du Rhin par les Barbares de la deuxième vague, l'armée de campagne fut envoyée en Gaule et n'en revint jamais. Le pays resta aux mains d'une aristocratie municipale à demi indigène, loyale envers Rome, mais sans moyen de lutte. Les quelques mercenaires barbares qui restaient pactisèrent vite avec les envahisseurs. Les flots des Saxons, des Angles, des Jutes et des Frisons commencèrent à déferler en masse dans les années 430-440 sur les côtes orientales et méridionales. Bientôt l'administration s'effondra et tout le pays s'engagea dans une récession économique profonde.

La colonisation fut sans doute assez lente : des moyens nautiques médiocres (des navires à rames, à la quille insuffisante) ne permettaient la venue que de petits effectifs. On compta, semble-t-il, trois zones principales de débarquement : du pas de Calais à la Tamise ; le golfe du Wash ; l'estuaire de la Humber. Mais il ne faut pas croire à l'image d'une avance cohérente de groupes organisés, donnée par les chroniques postérieures. Des éléments très divers, mêlant les différents peuples en proportions variables, se concurrençaient pour prendre possession des bons terroirs agricoles en progressant le long des vallées. Selon les cas, la population romano-bretonne fut massacrée, submergée ou repoussée vers l'ouest. Les villes disparurent entièrement, sauf Cantorbéry et Londres, réduites à des squelettes.

Ce n'est guère qu'au début du VIe siècle, après de nouveaux débarquements, que les assaillants et les indigènes se trouvèrent séparés par des « fronts » plus ou moins cohérents. À l'arrière de ceux-ci, les Anglo-Saxons, en s'enracinant, organisèrent les premiers embryons d'États monarchiques. Alors que les « Vieux-Saxons » restaient fidèles sur le continent à une organisation « républicaine », les circonstances de la conquête imposèrent des royaumes militaires, dont les souverains invoquaient pour ancêtre Woden, le dieu de la guerre. Vers 550, quand plus de la moitié de l'ancienne province romaine était déjà perdue, la résistance des Bretons se durcit, le long d'une ligne allant à peu près d'Édimbourg au nord à Portland au sud.

Refoulés ainsi dans les régions occidentales, les moins transformées par Rome, les Bretons revinrent à leur civilisation celtique indigène, ne gardant de leur ancienne appartenance à l'Empire que la religion chrétienne. Cependant leur fidélité à l'idée romaine fut parfois touchante : au milieu du VIe siècle des notables gallois se paraient encore de titres romains sur leurs épitaphes ! Privés de villes et de contacts avec l'extérieur, réduits à une structure tribale, ils s'émiettèrent sans offrir de résistance d'ensemble. Reculant pied à pied, ils se concentrèrent dans trois refuges à l'extrême Occident : le Cornwall au sud, le pays de Galles au centre, le Strathclyde (Lake District d'aujourd'hui) au nord. Vers la fin du VIIe siècle, les Saxons cessèrent à peu près de les y poursuivre : leur force d'expansion était épuisée.

À l'obscure phase de la conquête succède une phase d'organisation. Au-dessus ou à la place des groupements tribaux de la première heure naissent chez les envahisseurs des royautés régionales. Leur nombre, qui varie souvent, va de six à douze environ. Parfois l'un d'entre les souverains reçoit des poètes de cour le titre honorifique de bretwalda, « maître de la Bretagne », mais cela n'implique aucune suprématie politique, aucun début d'unification. Les royaumes les plus proches de la côte orientale, vite privés de possibilités d'expansion, n'ont eu qu'une importance secondaire : Sussex, Kent, Essex, Estanglie. En revanche, ceux de l'Ouest, plus tardivement constitués, firent preuve de beaucoup de dynamisme et étendirent tant qu'ils le purent leur domination aux dépens des Bretons : ce sont le Wessex, la Mercie et la Northumbrie.

Le Wessex, né de l'union des Saxons venus de la moyenne Tamise et de ceux venus de la côte méridionale (Hampshire), se caractérise par des entreprises guerrières constantes et heureuses contre les Bretons ; à la fin du VIe siècle, il atteint le premier la côte ouest au fond de l'estuaire de la Severn, séparant les Celtes de Galles de ceux du Cornwall. Son expansion dura jusqu'à la soumission de cette dernière région au IXe siècle, mais l'élan colonisateur avait pris fin et le pays garda sous la domination saxonne sa population celtique. C'est autour du Wessex que devait se faire, beaucoup plus tard (IXe s.), l'unification des Anglo-Saxons.

La Mercie – la « marche » –, dans les Midlands d'aujourd'hui, se signala au début du VIIe siècle en atteignant la mer d'Irlande, enfonçant ainsi un coin entre les Celtes du pays de Galles et ceux du Strathclyde.

La Northumbrie, formée de l'union des deux petits royaumes de Deira et de Bernicie, se chargea à son tour d'isoler de l'Écosse les Celtes du Strathclyde ; elle se distingua par sa civilisation, plus accueillante que celle des autres royaumes aux éléments celtiques.

Païennes, uniquement rurales et guerrières, les royautés anglo-saxonnes n'avaient guère de relations avec l'extérieur. L'extraordinaire tombe à navire découverte en 1939 à Sutton Hoo en Suffolk atteste cependant des contacts gardés en plein VIIe siècle avec la Scandinavie ; la Northumbrie en avait avec l'Écosse et, à travers celle-ci, avec l'Irlande. Le Kent, à la civilisation complexe, amalgamant éléments saxons, jutes et francs avec quelques rares survivances romaines, entretenait, par-delà le pas de Calais, des liens avec la Gaule mérovingienne. C'est par cette voie qu'à la fin du VIe siècle le christianisme fit sa réapparition : le roi Aethelberht de Kent accepta le baptême en 597. On peut considérer cette date comme marquant le terme de la période des invasions en Angleterre.

Formant une unité, malgré des nuances locales, la civilisation anglo-saxonne est presque entièrement le résultat d'une importation. Certes, les recherches les plus récentes parviennent çà et là à déceler quelques lointains héritages, presque impalpables, du monde romano-breton. Mais il faut constater que, hors quelques noms de lieux, d'anciennes villes en général et surtout de rivières, la langue ne doit à peu près rien au latin ou au celtique ; elle resta jusqu'au IXe siècle très proche de celle des Vieux-Saxons du continent. La société est encore du type germanique, avec des monarchies instables s'appuyant sur une classe militaire où règne le compagnonnage guerrier. La vie urbaine reste pratiquement inconnue, mais l'agriculture connaît un développement remarquable. Une classe servile assez fournie représente peut-être les descendants des vaincus. Mais la vie intellectuelle n'est pas négligeable : des milieux étroits utilisent l'écriture runique, il existe une importante poésie orale, qui sera mise par écrit ensuite (notamment le récit épique appelé Beowulf), et un droit de type archaïque, transcrit au IXe siècle. Le moine chroniqueur northumbrien Bède le Vénérable (673-737) est arrivé à temps pour recueillir des souvenirs historiques étendus et relativement précis sur l'époque païenne.

Les Pictes et les Scots

Les voisins septentrionaux et occidentaux de la Bretagne romaine, quoique tout à fait inorganisés sur le plan politique, furent également assez vite conscients de sa faiblesse. Les Pictes, habitants pré-celtiques de l'Écosse, et les Scots d'Irlande commencèrent à ravager les arrières de la province dans la seconde moitié du IIIe siècle. On mit sommairement en état de défense les côtes occidentales, avec une efficacité réduite.

Le danger picte ne fut vraiment grave que vers la fin du IVe siècle et dans la première moitié du Ve siècle. Il fut bientôt neutralisé, les Pictes étant attaqués dans leur propre pays par les Scots.

Le mordant des pirates scots s'accrut sensiblement au Ve siècle. Peu avant 500, ils commencèrent à établir sur la côte du pays de Galles et du Devon des têtes de pont, à la fois foyers de peuplement et sièges de petits royaumes. Sauf peut-être sur le plan religieux, ces fondations n'eurent guère de rayonnement ; on leur reconnaît toutefois un rôle dans la diffusion de l'écriture ogamique. Beaucoup plus importante fut la pénétration scottique chez les Pictes. Partant de la côte occidentale d'Irlande et des îles Hébrides, elle submergea presque entièrement le pays entre le VIe et le IXe siècle. En 843, le roi scot Kenneth Mac Alpin unifia toutes les principautés conquérantes : c'est alors que le pays prit le nom d'Écosse. Il adopta une langue celtique importée d'Irlande, le gaélique, et se rallia aux formes originales du catholicisme irlandais.

La principale conséquence de ces migrations fut de renforcer l'onde de panique causée par les Saxons dans les populations romano-bretonnes et d'en décider une grande partie à l'exil.

• La migration bretonne

Incapables de s'organiser sérieusement pour résister à leurs assaillants, les Bretons commencèrent dans la seconde moitié du Ve siècle à émigrer en Gaule. Certains profitèrent du désordre qui y régnait pour s'y faire mercenaires ; mais la plupart, encadrés par leur clergé, songeaient seulement à s'y établir en paix loin de leurs agresseurs. S'embarquant sur toutes les côtes méridionales de l'île Britannique, mais surtout dans le Sud-Ouest, ils prirent terre en Armorique, dans la région qui s'est depuis appelée la basse Bretagne. La péninsule, à peu près abandonnée par l'administration romaine et qui n'intéressait pas les Francs, fut vite submergée par les Bretons. Vers la fin du VIe siècle apparurent des formations politiques assez rudimentaires ; la première fut le Broweroc, sur la côte sud. Les renforts continuèrent à arriver tout au long du VIe siècle, selon un rythme qui correspond sans doute à la progression vers l'ouest des Saxons du Wessex.

On ignore le détail des conditions dans lesquelles les Bretons celtisèrent la péninsule, jusqu'à une ligne allant approximativement de Dol à Vannes, ainsi que les îles Anglo-Normandes. Peut-être retrouvèrent-ils quelques traces encore vivantes des parlers gaulois. Ils profitèrent à coup sûr d'une dégénérescence de la vie urbaine et de l'absence d'intérêt des Mérovingiens pour les choses de la mer. Sans doute n'éliminèrent-ils les derniers îlots romans qu'au cours du IXe siècle.

Avec eux, les Bretons avaient amené leur Église ; elle affirma rapidement son originalité en s'organisant sur la base de monastères-évêchés et de vastes paroisses appelées plou. Son activité intellectuelle ne fut pas négligeable, mais elle fut à peu près effacée au Xe siècle par les Vikings. Jusqu'à leur irruption, la petite Bretagne participa pleinement à la civilisation celtique insulaire, avec des affinités spéciales pour le Cornwall et le pays de Galles.

Un petit groupe de Bretons poussa beaucoup plus loin vers le sud, jusqu'en Galice, à l'extrémité nord-ouest de la péninsule Ibérique ; depuis la fin du Ve siècle s'y était installé l'évêché de Britoña, enclavé dans le royaume suève.

On voit à quel point le mouvement des Grandes Invasions a transformé la face de l'Europe occidentale. Tandis que l'ancien Empire d'Orient se raidissait à Byzance dans un relatif immobilisme, l'Occident accomplissait une évolution précipitée, absorbant de force une multitude d'apports venus tant de l'est que du nord. Sur le coup, il faillit en périr. Mais comme la très grande majorité des envahisseurs n'avait pas de programme véritable et n'aspirait qu'à jouir de ses conquêtes, l'Europe occidentale réussit, en s'appuyant fortement sur l'Église, à surmonter presque partout les effets de choc ; bientôt elle fut en mesure d'élaborer, avec les éléments qu'on lui avait imposés avec les derniers restes de son héritage romain et avec quelques résurgences indigènes mises au jour par l'effondrement de l'Empire, une synthèse féconde, qui conduit directement à la civilisation médiévale.

 

Lucien MUSSET

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