L'artillerie à jet

 

 Des Perses aux Romains

Depuis l'Antiquité, une lignée d'ingénieurs, de mathématiciens appliquent leurs  découvertes à des domaines très divers. Leur science les amène à s'intéresser à l'architecture, à la connaissance des matériaux, des vents, au génie civil et au génie militaire. Denys l'Ancien, roi de Syracuse, constitua, en 399 av. J.-C., une équipe d'ingénieurs pour concevoir de nouvelles armes.  Polyeidos, Diadès et Charias furent les concepteurs des engins des rois de Macédoine Philippe et d'Alexandre, au IVe siècle av. J.-C.

La première apparition des machines à balancier se fit dans l'armée mongole d'Attila au Ve siècle.

Plus tard lors de l'invasion de la Gaule, Jules César est confronté à un ennemi inattendu : le climat du Massif central. Les boucliers romains sont constitués de lamelles de bois croisées et collées, assurant ainsi une bonne résistance et une légèreté indispensable. Exposées trop longtemps aux brumes ou aux pluies auvergnates, les colles se dissolvent. Aussi, ces légionnaires sont  obligés de les couvrir avec des housses de cuir graissé qu'ils retirent au dernier moment. Il en est de même pour les catapultes. En effet, elles sont actionnées par des torsions de nerfs de boeuf et des arcs composites (bois plus tendons) comme tous les cuirs, dès qu'ils sont mouillés, ils se détendent. Aussi, les Romains utilisent-ils des balistes à torsion verticale, permettant ainsi de les protéger des intempéries en les plaçant sous des cloches de bronze. Ces machines de haute technologie, mal adaptées à nos climats, disparaissent définitivement avec l'Empire romain.

Au Ve siècle, après la chute de l'Empire romain, les luttes guerrières incessantes plongent la Gaule dans le chaos. Toute l'organisation politique et administrative mise en place par les Romains disparaît, ainsi que la connaissance liée aux machines.

Dès l'aube de l'an 1100, on retrouve un semblant d'échanges en matière de commerce, d'industrie et des idées.

 La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. Il en fut pour les armées comme pour la justice, les finances ou la religion l'encadrement devint plus complexe, plus rigoureux, plus serré. A une échelle plus vaste, les bureaucrates d'Édouard Ier (1272-1307) et de Philippe Le Bel (1268-1314) montrent un remarquable savoir-faire dans le domaine de l'administration militaire. [...] Comparées aux progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort raffinés, les perfectionnements de la castellologie et de la poliorcétique.

 

Des Croisades à la Renaissance

 Pour reprendre Angers, occupé par les Normands, Charles Le Chauve, en 873, fait appel à des ingénieurs de Byzance et attaque la ville avec des machines « nouvelles et raffinées » .Ces engins se révèlent inefficaces et, pour prendre la ville d'Angers, il faut recourir au détournement d'une rivière. Lors du siège de Paris par les Normands, en 886, parait la mention de machines faites avec des poutres accouplées et d'égale longueur lançant de grosses pierres. Mais là encore, le chroniqueur aurait exagéré la technique des Normands pour mieux valoriser l'action des défenseurs en reprenant des textes de l'Antiquité parce qu'il n'y a aucun renseignement sur ces machines, leurs performances, ou encore la taille des pierres.

Lorsque viennent les Croisades, elles contraignent les Occidentaux à entreprendre des opérations d'une grande ampleur. Dès lors, il s'agit de transporter en Terre sainte une véritable armée, et d'assiéger de grandes villes fortement peuplées et bien défendues comme Constantinople, Antioche ou Jérusalem.

Les Croisés découvrent sur place des engins de guerre performants, très supérieurs aux leurs. D'après de nombreuses descriptions, elles sont capables de projeter des boulets de pierre de 100 à 300 livres à plus de 100 toises (45 à 124 kg à 200 m). Le sire de Joinville, lors de la croisade d'Égypte (XIIIe siècle), note : « Nos engins tiraient contre les leurs et les leurs contre les nôtres, mais jamais je n'ouïs dire que les nôtres fissent beaucoup... »

Vraisemblablement, les Sarrasins savaient appliquer règles et calculs géométriques. Ce savoir-faire scientifique leur permit d'augmenter les performances de leurs machines en matière d'équilibre et de déplacement de poids énormes. Leur tradition scientifique, mathématique, géométrique tire son essence des travaux de savants grecs tels que Pythagore, et surtout Archimède, lequel montra, lors du siège de Syracuse par les Romains (212-211 av. J.-C.), l'étendue de son talent.

C’est ainsi que par exemple lors du siège de Tyr en 1124 les Croisés firent appel à un « Arménien d’Antioche » qui était réputé dans la construction de machine de guerre. Ils lui fournirent des charpentiers et autant d’argent dont il avait besoin et des machines furent montées. Dès lors, les Croisés, grâce à leurs « ensgeniors » c'est-à-dire leurs ingénieurs, s'emparent de ces secrets géométriques, permettant ainsi de régler leurs machines et les rapportent en Occident.

Une des raisons qui imposent les recherches nécessaires à la conception de machines nouvelles et plus puissantes réside dans la radicale transformation des fortifications au début du Moyen Âge.

À partir de l'an mille, en effet, les palissades et les donjons en bois sont remplacés par des forteresses construites en pierre pour mieux résister au feu.

Les progrès réalisés dans l'art de fortifier les places, la connaissance plus répandue de certains ouvrages militaires de l'Antiquité, le long conflit qui oppose Capétiens et Anglo-Normands, l'ampleur croissante des ressources dont disposent ces rois, autant de facteurs qui amènent au XIIe siècle une renaissance de la poliorcétique et, de plus en plus, la conduite régulière d'un siège deviendra une opération savante et compliquée.

Lorsqu'on prévoit que celui-ci sera long et compliqué, les assaillants procèdent à des installations considérables que l'on n'avait pas revues depuis les Romains. Des tentes et des baraques de bois servent à loger les troupes, le bétail, les chiens de chasse ou de guerre et parfois de véritables marchés se tiennent une ou deux fois la semaine. À ce point de vue, le camp établi par les Croisés face à Ascalon en 1153 ou celui qu'Édouard III d'Angleterre dresse face à Calais en 1346 constituent des modèles du genre.

Les opérations militaires se déroulent conformément au schéma donné à propos de la poliorcétique romaine. Pour investir la place, on construit des palissades, des fossés, des terrassements renforcés par des redoutes de terre et de bois appelées bretèche, bastide, bastille.

Souvent, les ressources manquent pour établir des lignes continues et les effectifs pour les garnir font défection eux aussi. On se contente alors de fortins plantés de distance en distance, ce qui évidemment ne permet pas un blocus rigoureux.

Lors du siège d'Orléans en 1429, Jeanne et ses compagnons purent se jeter dans la place en passant sans grande difficulté entre les bastilles anglaises. Les travaux d'approche se réalisent avec des engins similaires à ceux des Romains. Pour écarter les défenseurs des créneaux, on place des arbalétriers, des archers, des frondeurs sur des tours de bois revêtues de matériaux non combustibles ou imbibés d'eau afin que les assiégés ne puissent les incendier. Les archers ou les arbalétriers se postent derrière des mantelets sur roues, de petites dimensions.

Les machines de jet constituent une véritable artillerie qui, comme celle des Romains, peut être utilisée soit pour un siège, soit en rase campagne. Ces armes lourdes demandent la mise en oeuvre de matériaux spécifiques et sont souvent construites en temps de paix. Villes et armées s'équipent et font appel, pour concevoir ces engins et fortifications, à des ingénieurs passés maîtres dans cet art.

La construction et le réglage de ces engins utilisent un principe géométrique assez sophistiqué qui semble avoir été ramené de ces expéditions au Moyen-Orient.

Les premiers engins de type mangonneau utilisent un contrepoids fixe. Celui-ci, dans le prolongement du mât, passe de l'horizontale à la verticale avec un déplacement irrégulier et brusque de la charge qui influe défavorablement sur la précision du tir.

Pour remédier à ce défaut, les « ensgeniors » de l'époque ont articulé le contrepoids, appelé aussi huche, qui peut contenir jusqu'à 10 tonnes de terre ou de pierres. Cette machine nommée trébuchet lance des boulets de pierre d'une centaine de kilos à plus de 200 m avec beaucoup de précision. Mais il s'agit de machines énormes, difficiles à déplacer et nécessitant une main-d'oeuvre excessive puisque des chroniqueurs parlent d'environ 120 hommes pour un engin.

Ces machines sont utilisées jusqu'au XVIe siècle alors que l'artillerie à poudre a fait son apparition au siège de La Réole au début de la guerre de Cent Ans entre Anglais et Français en 1324.

 

 Machines à balancier ou contrepoids

Ces machines consistent en une pièce mobile (ou verge) placée sur un échafaud et pivotant verticalement autour d'un axe qui partage la verge en deux branches d'inégale longueur. Lorsque la branche courte s'abaisse violemment, la branche longue se relève et entraîne une fronde chargée d'un projectile. [...] Il semble que la traction humaine fut la force que l'on employa en premier lieu pour obtenir l'abaissement de la branche courte de la verge ».

L'astuce du balancier consiste en une harmonisation des proportions géométriques à donner au balancier, au contrepoids et à la longueur des cordes.

La pierrière - XIe XVe siècle


 

Elle possède une portée de 40 à 60 m, lance des boulets de 3 a 12 kg et a besoin de 8 à 16 servants

Ces machines «à traction humaine » sont les moins puissantes, mais les plus anciennes . Elles apparaissent aussi sous l’appellation de « pierrière » ou « calabre. Les reconstituions ont démontré que si ces machines ne peuvent lancer que des projectiles légers de 2.5 kg a 10 kg à une distance d’une cinquantaine de mètres par contre avec une équipe bien entraînée on obtient une cadence de tir à la minute. Les boulets lancés par de tels engins n’ont aucun effet sur une muraille, mais sont d’une redoutable efficacité contre les charges de chevaliers en armures. UN boulet de 1kg atteint sa cible à 140 km/h. Simon de Montfort en fera, lors du siège de Toulouse, l’expérience mortelle

La Bricole - XIIe - XVe siècle


 

Portée : jusqu'à 80 m

Boulets : de 10 à 30 kg

Cadence de tir rapide : 1 tir/min

Servants : 16

Pour améliorer les performances des pierrières, on introduit un système de contrepoids en métal. La cadence de tir est élevée si les poids sont limités et les projectiles modestes. Cet engin défensif, ancêtre du mangonneau, est installé sur les remparts des forteresses.

Un chroniqueur d'époque cite le cas d'un homme fait prisonnier et « renvoyé dans son camp » à l'aide d'une bricole. C'est aussi cette machine qui est représentée sur un bas-relief déposé à l'église Saint-Nazaire à Carcassonne. Elles sont le plus souvent placées en haut des remparts comme à Castelnaud

Mangonneau à roue de carrier - XIIe - XVe siècle

 


 

Portée : 150 m

Boulets : jusqu'à 100 kg

Cadence de tir faible : 2 tirs/h

Servants : 12 + les artisans

Engin à contrepoids fixe, nommé par Gilles de Rome « trabatium ».

Les premières machines de jet ne sont pas très bien équilibrées. Les ingénieurs n'ont pas encore compris les avantages du poids articulé qui équipera plus tard les trébuchets. Aussi, faut-il, pour rabattre le mât, des efforts considérables, nécessitant un treuil entraîné par de grandes roues : celles-ci sont actionnées par des hommes soit de l'intérieur, soit de l'extérieur.

L'appellation « carrier » provient du fait que ces treuils à roues, connues depuis l'Antiquité, équipaient notamment les carrières de pierre.

Le mangonneau possède un contrepoids fixe de plusieurs tonnes. Des cordes sont parfois ajoutées pour donner plus de rapidité au mouvement et permettre un meilleur décrochement de la fronde.

Il faut un important système de poulies et de treuil pour le réarmer et sa cadence n'excédait pas deux à trois tirs à l'heure. Ces machines présentent un gros défaut: la masse de terre ou de pierre contenue dans la huche du contrepoids finit toujours par se déplacer, provoquant des à-coups et des vibrations. Ces effets sont néfastes pour la charpente et nuisent à la précision de tir.

Cette machine sera utilisée jusqu'au XVe siècle. L'inventaire de l'artillerie du prince de Savoie, en 1433-1437, nous livre le détail des pièces qui constituent la machine dite « la Ruine ». Dans cet inventaire, Pierre Masuerieus; chef des pièces d'artillerie du seigneur, précise que « ledit engin a et possède 2 colonnes pour les roues nécessaires au même engin [. . . ] , de même 48 barres pour faire tourner lesdites roues [...], de même une grande colonne de 28 pieds de long [...], de même 2 soles ou traves chacune de 32 pieds de long [ . . . ] , de même pour le dit engin 2 arches ou arcades dans lesquelles on pose les pierres... ».

Trébuchet - XIIe - XVIe siècle


 

Portée : jusqu'à 220 m

Boulets : jusqu'à 125 kg

Cadence de tir faible : 1 à 2 coups/h

Servants et main-d'oeuvre spécialisée : de 60 à plus d'une centaine d'hommes, toutes fonctions confondues

De l'occitan « trebuca » (qui apporte les ennuis, ou par analogie avec la balance de précision.

Les ingénieurs pensent à articuler le contrepoids (pouvant aller jusqu'à 18 tonnes), créant une machine nommée la biffa mais aussi bride, brède, et plus couramment trébuchet.

Les rapports géométriques pythagoriciens sont appliqués de manière plus systématique à la construction de ces machines, et le génie militaire médiéval peut enfin considérer comme la « science exacte ».

Au cours d'essais récents, un trébuchet en charpente de chêne, d'une verge de 11,40 m et d'un contrepoids total de 5,6 tonnes, a projeté un boulet de 56 kg à 212 m et plusieurs projectiles ont atteint strictement le même point d'impact.

Une autre reconstitution réalisée en 1998 a projeté 125 kg à 170 m. Il était prévu d'atteindre 250 m mais des conditions climatiques particulièrement mauvaises n'ont pas permis d'aller jusqu'au bout de l'expérimentation. Toutefois, les boulets ne dépassaient pas les 300 livres (125 kg). Ceux qui ont été retrouvés à Carcassonne, Blanquefort (Gironde), à Montségur confirment cette affirmation. En revanche, il existe des boulets atteignant 300 kg au château de Saône, en Syrie, mais il s'agit là d'une exception.

 

La portée du tir courante est d'un peu plus de 200 m pour un boulet de pierre d'une centaine de kilos. L'objectif de cet engin est de marteler un endroit précis d'une muraille, de préférence un point faible, tel qu'une archère ou des latrines, dans le but d'ouvrir une brèche. La parade possible pour les défenseurs consistait à remplacer la muraille endommagée par une double palissade de madriers et de terre. Cet ensemble mou absorbe le choc des boulets et oblige l'assaillant à frapper à d'autres endroits.

Ces engins ont une cadence de tir faible, un à deux tirs à l'heure. Mais il s'agit d'une véritable arme de dissuasion, puisque de nombreuses places fortes ont capitulé à sa simple vue!

La verge d'un trébuchet, longue d'une dizaine de mètres, est faite d'un bois très dur, le sorbier, et que ces machines étaient consolidées par des tirants et des chevilles de fer, certaines pesant jusqu'à 20 livres (10 kg). Des détails sur les cordages, le cuir de la poche de fronde, sur les différentes pièces de la charpente et leur longueur ont permis par recoupement avec d'autres documents comptables, notamment ceux d'Aquitaine, de reconstituer fidèlement ces machines d'époque

Couillard - XIVe - XVIe siècle


 

Portée : jusqu'à 180 m

Boulets : de 35 à 80 kg

Cadence de tir: jusqu'à 10 coups/h

Servants : 4 à 8 + les artisans

C'est la machine à contrepoids la plus perfectionnée. Ses deux huches (ou bourses) articulées facilitent la manutention de l'engin en divisant par deux les charges à manier. La construction s'en trouve simplifiée, puisqu'un seul poteau suffit. Celui-ci est parfois solidement planté dans le sol ou, plus souvent, sur un châssis en bois. Les contrepoids des premiers couillards étaient des grands sacs en cuir remplis de terre. Plus tard, ils furent remplacés par des huches en bois et en fer riveté remplies de métal. Leur poids variait de 1,5 à 3 tonnes.

Les performances de cette machine sont inférieures à celles du trébuchet, mais sa cadence de tir, cinq à six fois supérieure, avec une équipe très réduite, lui a permis pendant longtemps de concurrencer l'artillerie à poudre.

Un des engins, servi par une simple équipe de quatre hommes, projette des boulets de pierre de 35 kg à 180 m à une cadence de dix tirs à l'heure! On imagine aisément les ravages que pouvait provoquer un tel engin fonctionnant jour et nuit-


Arbalètes à tour


 

D'origine romaine, ce sont les engins que nous nommons couramment « catapultes ». Ils tombent dans l'oubli avec la chute de l'Empire romain. Ils sont remplacés, à partir du XIe siècle, par l'arbalète à tour ou à treuil qui tire son nom du mécanisme qui sert à bander l'arc. Celui-ci est composite bois, nerfs, tendons - jusqu'au milieu du XVe. Ces arcs très puissants ont l'inconvénient majeur de voir ces composants de distendre par temps humide.

Plus tard, ils seront remplacés par l'arc en acier, plus fiable. Deux hommes sont nécessaires pour tendre l'arc en acier forgé et trempé. La portée de tir, avec un carreau de 1 m de long et d'une centaine de grammes, dépasse les 300 m. En l'absence de vent, cette baliste reste très précise à ces distances.

Une chronique rapporte le cas de l'un de ces traits qui transperça trois hommes et un cheval avant de se ficher dans une porte, à 300 m de là. Joinville rapporte, dans son s Histoire de Saint Louis », que les Croisés essuyèrent des traits aux têtes garnies d'étoupe imbibée de matières inflammables.

L'arbalète géante de Quedlembourg, construite en 1336 pour le château de Gresburg (Allemagne), dépassait les 360 m de portée et empêcha toute approche ennemie pendant plus de dix ans.

Le traité de l'Arabe Murdâ ben Ali (1137-1193) décrit des arbalètes à tour où plusieurs arcs sont fixés à un même affût. Tendus simultanément par un même treuil, ils peuvent décocher une ou plusieurs flèches en même temps. Ce procédé favorise le rayonnement et le balayage d'un large secteur en une seule fois.

Certains traits étaient spécialement construits pour être enflammés.

D’un point de vue plus archéologique, on a retrouvé des traces de plusieurs choses à commencer par les boulets lancés depuis les machines de jets. On peut diviser les boulets en deux catégories :

Les boulets de moins de vingt livres

Les boulets pour les machines à traction humaine, pierrière et bricole, sont issus de la pierre taillée ou d'agglomérats, également appelés pâtons.

Plusieurs techniques apparaissent dès le XIIIe siècle.

Les assiégeants préparent de la castine (calcaire blanc) pilée mélangée à de la chaux et séchée au soleil . Cette technique nécessite peu de moyens. Ce pâton peut aussi être cuit au four. Pour obtenir des boulets suffisamment gros, on les repasse au four en y ajoutant une couche supplémentaire. Fabriqués en temps de paix, ces boulets sont stockés. Dans la même région, à Saint-Sardos (1324), on a retrouvé des boulets composés de galets pilés additionnés de chaux et de sable jaune (« lapin ») et séchés au soleil.

Les boulets de plus de vingt livres

Lors d'un siège, les pierres sont taillées sur place par une équipe d'ouvriers. Lorsque la situation n'est pas urgente, la taille des pierres se fait grâce à des gabarits. Cette technique permet d'obtenir des boulets bien sphériques et de même calibre pour une précision optimale. Les boulets sont pesés et éventuellement affleurés, comme le recommande Gille de Rome dans son traité, « car il faut toujours peser les pierres si l'on veut atteindre sûrement un but donné ».

Ainsi, trois boulets, pesant de 95 à 96 kg, ont été retrouvés au château de Blanquefort. De plus, des pierres de même nature que celles des murailles attaquées ont un impact plus important et elles n'explosent pas.

Par contre, en l'absence de carrières de pierre, on utilisera les pierres des bâtiments environnants. La forme du boulet s'en trouve parfois modifiée. Des projectiles en forme de disques épais ont été retrouvés à la citadelle de Namur et au château de Caerlaverock (Écosse).

Le boulet, pour qu'il s'éjecte correctement de la poche en cuir ou en ficelle tressée, doit posséder une face taillée régulièrement. Au cours de certains sièges, pressés par le temps, les tailleurs se contentaient de tailler la moitié de la sphère du boulet, l'autre moitié restant brute. Si le trébuchet tire un boulet à l'heure, il faut cinq à six heures de travail pour tailler un boulet.

Pour améliorer la régularité du tir, le boulet est calé dans la poche avec de l'herbe ou du foin. Le livre de comptes de jean Chousat stipule que lors du siège de Dijon, il a été acheté « deux charretées de foing [...] pour faire des chapeaux autour des pierres des engins, afin qu'ils n'allassent point loquant par-dedans les bourses des frandelles ». (« Artillerie du duc jean sans Peur »).

 

Avec l’étude des textes, des tapisseries, ou encore des enluminures, le bois prenait une place importante dans la réalisation de ses machines, la plus grande même.

Les bois utilisés pour la fabrication ces machines proviennent d'arbres assez jeunes et de diamètre moyen. Il semblerait que la forte densité des forêts médiévales a influencé la morphologie des arbres. En effet, leur fût était plus fin, plus rectiligne et présentait moins de basses branches qu'aujourd'hui. Les arbres étaient abattus entre le solstice d'hiver (21 décembre) et l’équinoxe de printemps (21 mars), à la vieille lune, période au cours de laquelle l'arbre a le moins de sève.

Lorsque cela était nécessaire, on débitait la grume en quatre dans le sens de la longueur, parfois à l'aide de scies hydrauliques dont certaines étaient tellement efficaces qu'elles furent interdites pour cause de déforestation, mais aussi parce que la scie au Moyen-Age n’était pas considérée comme un objet noble puisqu’elle déchiquetait le bois et les fibres nécessaires a bonne solidité du bois.

On débite ensuite les troncs en tenant compte du sens de la fibre et on immerge le bois au fond d'une mare pendant des années pour dissoudre la sève. On le fait ensuite sécher à l'air et à (abri pendant plusieurs décennies. Pour le rendre imputrescible, le bois est soumis à faction de la fumée ou badigeonné d'une solution d'alun ou de sel.

Les charpentiers militaires évitent les arbres de plus de cent ans, dont le coeur commence à se piquer. Ils préfèrent assembler plusieurs brins relativement minces trouvés en abondance dans la forêt. Ils sont plus faciles à mettre en oeuvre et offrent, une fois réunis, une meilleure résistance aux déformations (fresque de Simone Martini, 1328). Le chêne est à cette époque le bois de construction par excellence, mais la qualité de son bois est différente de celle d'aujourd'hui. Ce chêne médiéval n'a pas à être refendu à la scie pour que l'on puisse en tirer entraits, arbalétriers, poinçons ou toutes autres pièces constituant une charpente, un engin civil ou militaire.

On se contente de l'équarrir avec soin; le tronc n'étant pas refendu, le coeur n'est pas mis à découvert et le bois est donc moins sujet à se gercer, et il conserve toute sa force naturelle. La légèreté, la résistance et l'homogénéité du chêne d'antan permettaient de résoudre les nombreuses difficultés de construction, surtout sur les machines qui étaient équipées d'un contrepoids.

Pour mettre en forme ces immenses pièces des bois un outillage spécifique était nécessaire ainsi sur la célèbre broderie de Bayeux figurent des bûcherons au travail, armés de la doloire, une hache à long tranchant, court collet et douille. L'outillage du charpentier médiéval est relativement simple : outre la doloire, il utilise diverses sortes de hache (herminette, la tarière, la bisaiguë, le ciseau, le compas et le fil à plomb. Le rabot, déjà connu des Gallo-Romains, semble réapparaître sur les chantiers dès le XIIe siècle. Pour les assemblages courants, les clous ou les ferrures sont rares : on utilise plutôt des clés de bois, des queues d'aronde ou des clavettes. On peut ajouter une couche de colle.

Il en est tout autrement pour les machines de guerre, puisque les moyens mis en oeuvre sont d'un autre ordre, beaucoup moins mesurés. Cependant, les pièces de fer restent coûteuses et en temps de paix, elles sont soigneusement entreposées, à part, dans des remises ou des tours sûres. Le château de Provins, avec sa « tour aux engins », nous offre un bel exemple de ce type d'entrepôt jalousement protégé.

La ville de Saint-Flour, propriétaire de deux trébuchets, les prête à la demande de Duguesclin pour le siège de Chaliers. Il y a une grande et une petite machine et, pour transporter la plus grande, il ne fallut pas moins de seize boeufs. Détail amusant et révélateur, plusieurs ferrures tombent des chariots pendant le transport du retour; les consuls de Saint-Flour doivent alors les racheter à ceux qui les ont récupérées afin de pouvoir remettre les machines en état.

Enfin des ouvriers qualifiés dont on retrouve la trace dans les écrits étaient également nécessaires. Ainsi, on assiste à la divulgation des ouvrages musulmans, les connaissances des Croisés acquises lors du siège de Constantinople annoncent une nouvelle ère en matière de savoir et de conception.

En Europe, dès le XIIe et le XIIIe siècle, la fondation d'universités par les grands ordres monastiques permettra la qualification d'ouvriers « sélectionnés » par le clergé: les premiers compagnons. En matière de géométrie, plusieurs traités attestent son importance au Moyen Âge ; il s'agit dès lors d'un art majeur, à la base de toutes les connaissances pour les corporations de bâtisseurs ou d'« ensgeniors ». Ainsi, dès 1125, Hugues de Saint Victor écrit le « Practica Geometria ». Deux autres ouvrages, le « Artis cuius libet consummatis » et le « Pratike de géométrie » sont rédigés par deux mathématiciens inconnus, le premier à la fin du XIIe siècle, le second, paru en langue picarde, au XIIIe siècle..

Ce savoir-faire jalousement gardé, transmis d'initiés à initiés au sein d'une même corporation, échappe au contrôle des seigneurs et peut changer de ville. Ainsi, ces derniers, incapables de faire construire, de faire régler ces machines par leurs hommes, louent très cher les services de ces ingénieurs et les font déplacer de très loin. En 1368, les consuls de Rodez décident de la construction d’une bride. Mais les ouvriers, totalement inexpérimentés en matière de construction des machines de guerre, échouent dans leur entreprise. Aussi, l'année suivante, font-ils appel à un spécialiste, Me Joh Massais, charpentier d'Argentant.

À la fin du XIIIe siècle, l'ingénieur picard Villard de Honnecourt transcrit sur des planches les connaissances les plus remarquables qu'il ait acquises au cours de ses voyages et nous donne la description d'un engin fort complexe, d'un contrepoids d'environ 20 tonnes, avec sa recette géométrique transmise par les moyens mnémotechniques de l’époque. Dès lors, il transgressait le secret auquel s'astreignaient les constructeurs du Moyen Âge.

Cependant si ces machines de jet en bois continuent d'avoir les faveurs des chefs de guerre pendant encore deux siècles, c'est que la mauvaise maîtrise de la poudre rend la précision et la cadence très aléatoires. Des résidus de poudre incandescents restent dans le tube, demandant une attente d'une heure entre chaque chargement. De plus, la poudre est très chère. Le couillard, lui, avec une équipe entraînée, peut faire dix tirs à l'heure et avec une main-d'oeuvre réduite.

Léonard de Vinci vantera encore à François Ier ces magnifiques engins puis ceux-ci tomberont dans l'oubli jusqu'à ce que Napoléon III, passionné par le Moyen Age, tente la reconstitution de l'une d'elles en 1851.

Ce fut le début d'une longue recherche qui a trouvé son apogée de nos jours grâce à des passionnés de tous horizons et qui a abouti à la reconstitution de machines aux performances similaires à celles du Moyen Age, comme au château de Castelnaud en Dordogne.

 

Les machines statiques telles que les machines à balancier et à ressort.

Elles servaient à percer, à briser ou à ébranler les constructions.

Les machines d'approche telles que les tonnelons, beffrois, tours en bois. Ces engins pouvaient ainsi nuire aux défenseurs en permettant l'approche des murailles.

Les plus intéressantes et les plus méconnues restent les machines à balancier.

Il semblerait que (homme ait surtout été inventif dans le domaine guerrier. Pourtant, les répercussions sur l'amélioration de la vie quotidienne des civils sont vitales.

 

Entre la première apparition connue en Europe de l'artillerie à poudre au siège de La Réole en septembre 1324 et la dernière mention d'une machine à contrepoids au siège de Mexico en 1521, il y eut deux siècles de cohabitation due aux lents progrès des canons et de la poudre, mais surtout à la très grande technicité atteinte par ces engins. S'ils sont tombés dans l'oubli, les principes géométriques, le savoir-faire et l'expérience se sont perpétués dans les machines du génie civil utilisées jusqu'à la fin du XIXe siècle.

De même, de nos jours, les recherches et les mises en application militaires entraînent, dans des domaines aussi variés que la médecine ou la conquête spatiale, des retombées souvent bénéfiques qui bouleversent notre vie quotidienne.

Source

Philippe Contamine La Guerre au Moyen Age, PUF.

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