Code et utilité

 

 

 

 

 

 

A- Le blason, signe de la personnalité

Une armoirie révèle deux aspects de la personne qui en fait l'usage : son identité et sa personnalité. C'est à l'identité que s'intéresse l'héraldique traditionnelle et c'est sur elle que repose toute l'aide que cette science a jusqu'à présent apportée aux historiens et aux archéologues. Nous allons en parler brièvement. Mais, comme nous le montrerons ensuite, c'est surtout la personnalité qui devrait attirer les études à venir et faire définitivement sortir l'héraldique du cadre étroit de l'histoire généalogique et nobiliaire.

Code social, le blason, par le jeu de ses règles de composition, situe l'individu dans un groupe et ce groupe dans la société. Qui sait déchiffrer des armoiries peut souvent y lire la place d'un personnage au sein d'une famille, ses alliances matrimoniales, ses fonctions et son statut social ou professionnel ; il peut aussi y lire, parfois, la position d'une famille au sein d'un lignage, ses origines, l'histoire de ses alliances et de ses parentés, les rapports des différents lignages entre eux, l'histoire des fiefs, des principautés, des royaumes, des États. En effet, au sein d'une même famille, un seul individu (du moins en théorie), l'aîné de la branche aînée, porte les armes familiales pleines, c'est-à-dire entières. Les autres, tous les autres (par exemple les fils du vivant du père, ou bien les puînés du vivant de l'aîné) n'y ont pas droit et doivent introduire dans l'écu une légère modification. Cette modification s'appelle une brisure. Ce peut être un changement de couleur, l'addition ou la suppression d'une petite figure, un changement de disposition, etc. Les armoiries se transmettant héréditairement, il peut arriver après plusieurs générations et brisures successives que les armes des branches cadettes ne ressemblent plus guère aux armes de la branche aînée. Parfois, au contraire, c'est la ressemblance entre les armoiries de deux familles apparemment non parentes qui permet de reconnaître qu'elles sont issues d'un ancêtre commun. En outre, de son vivant, un individu peut faire subir à ses armoiries familiales, héritées de son père, un certain nombre d'autres modifications. Il peut, par exemple, associer à ses armes paternelles celles de sa mère si celles-ci lui semblent particulièrement honorifiques. Il peut également combiner ses armes familiales avec les armes d'un fief qu'il a acheté ou reçu en héritage, ou bien sur lequel il exerce certaines prétentions. De 1337 à 1801, les rois d'Angleterre ont ainsi porté des armoiries où étaient associées les armes de France et celles d'Angleterre parce qu'ils se prétendaient également rois de France. Enfin, un individu peut placer, de chaque côté ou derrière son écu, des marques para-héraldiques, qui lui sont personnelles et qui indiquent sa dignité, sa fonction ou sa condition sociale : ainsi le chapeau pour un cardinal, la crosse pour un évêque, la cordelière pour une veuve.

 

B- Derrière le choix d’un blason, des mentalités

Cela dit, pour expliquer le choix des figures et des couleurs qui composent telle ou telle armoirie, on peut distinguer quatre catégories de significations, mais la frontière entre les unes et les autres n'est pas toujours très nette.

Les armoiries parlantes sont celles dans lesquelles certains éléments sont mis en relation avec le nom de celui qui en fait usage. Ce nom est généralement le nom de famille, mais peut être parfois le nom de baptême, un surnom, ou, pour les possesseurs de fiefs, un vocable terrien. La relation peut être directe (une famille Lecoq qui porte un coq dans ses armes), phonétique (une famille Lepaure qui porte un porc), constituée par un rébus (Racine portait un écu composé d'un rat et d'un cygne !) ou bien allusive (un mouton dans les armes de la famille Pastoureau, ce mot évoquant la profession de berger). La relation peut se faire dans des patois ou des dialectes, ou bien être construite sur des termes aujourd'hui disparus ou difficilement intelligibles. L'usage de ces figures parlantes a probablement été hérité des sceaux. Il est déjà présent dans l'héraldique primitive, et se développe grandement au XIIIe siècle, lorsque les armoiries s'étendent à toutes les classes sociales. L'étude des armes parlantes présente un triple intérêt. Sur le plan de l'anthroponymie, elle permet d'analyser la formation et le devenir de certains patronymes, ainsi que leurs rapports avec l'emblématique. En ce domaine, il apparaît que le nom n'a pas toujours précédé les armes parlantes, mais que c'est parfois l'habitude d'user de telle ou telle figure qui a créé le nom. Sur le plan de la psychologie et de la culture, il peut être intéressant de rechercher pourquoi et comment certaines figures ont été volontiers adoptées comme emblèmes parlants (le coq, le corbeau, le mouton, par exemple) et d'autres, au contraire, tout à fait délaissées même lorsque l'anthroponymie s'y prêtait fort bien (ainsi le chat et le renard au Moyen Âge). Enfin, sur le plan des traditions et du folklore, les armes parlantes peuvent apporter à l'historien d'utiles témoignages. C'est ainsi qu'aux xiiie et XIVe siècles, dans les pays germaniques, plusieurs familles dont le nom évoque l'idée de roi (Königsbach, Königsberger...) portent un ours dans leurs armoiries. À première vue énigmatique, cette relation parlante cachée s'explique par le fait que dans le folklore occidental l'ours a joué, à la place du lion, le rôle de roi des animaux jusqu'aux environs de l'an mille. L'héraldique a perpétué ici une tradition à peu près totalement oubliée de la littérature et de l'iconographie zoologiques.

Les armoiries allusives sont celles qui, d'une manière ou d'une autre, rappellent non pas un nom mais un fait ou un état en rapport avec l'individu, la famille ou la collectivité qui en fait usage : événement historique, passé glorieux, origine géographique, fonction administrative, prétentions territoriales, etc. Les exemples en sont nombreux et variés. Chez les roturiers, ces armoiries font souvent allusion à une profession, soit de manière directe (un maçon qui porte une truelle), soit de manière indirecte (un berger qui porte une étoile). Les armoiries des villes sont elles aussi fréquemment allusives : allusion à l'activité économique dominante (telle la nef dans les armes de Paris), à une situation géographique (un ours blanc dans les armes de plusieurs villes sises au-delà du cercle polaire), à une origine historique (la salamandre, emblème personnel de François Ier, rappelle dans les armes du Havre que ce roi fut le fondateur de cette ville), à un saint patron (le lion de saint Marc dans les armes de Venise).

Les armoiries politiques (le terme étant pris dans un sens très large) sont celles qui soulignent le lien du possesseur avec un groupe, quelle que soit la nature de celui-ci : clientèle féodale, corps de métier, ordre religieux, faction politique, etc. Les villes de la Hanse allemande, par exemple, portent toutes des armoiries dont les couleurs sont argent et gueules, afin de souligner leur cohésion.

Les armoiries symboliques, enfin, sont celles qui ont pour fonction d'évoquer une idée, un concept, une entité appartenant au monde non sensible. Ici comme ailleurs, c'est surtout la figure principale, et non pas l'écu dans son ensemble, qui est chargée de signification. En règle générale, la symbolique héraldique est simple, s'appuyant davantage sur un vieux fond de symbolique occidentale que sur des constructions ésotériques ou hermétiques. Au reste, jusqu'au XVe siècle, parmi les figures du blason, seuls les animaux semblent réellement posséder un contenu symbolique, lié, d'une manière accessible à tous, à une qualité ou à une vertu : le lion représente la vaillance et la générosité, l'aigle la puissance souveraine, le sanglier le courage, la licorne la pureté, l'agneau l'innocence, etc. Ce n'est qu'à la fin du Moyen Âge que les hérauts d'armes ont commencé à donner aux couleurs et aux figures des sens cachés et des valeurs hiérarchiques, sans grand rapport avec l'héraldique primitive. L'erreur des héraldistes des XVIIe et XVIIIe siècles a été de suivre ces hérauts dans la voie dangereuse et vaine d'un symbolisme plus ou moins hermétique. Les armoiries sont des emblèmes avant d'être des symboles. Ce faisant, elles n'en intéressent que davantage l'historien.

 

C- L’utilité de l’héraldique

Mais il y a plus utile encore. Dans bien des cas, les armoiries confèrent une sorte d'état civil aux objets, aux documents et aux monuments sur lesquels elles sont apposées. Leur identification est souvent un des rares moyens pour situer ces objets dans l'espace et dans le temps, pour en retracer l'histoire et les vicissitudes. Si elles ne sont pas fantaisistes (cas qui se produit plus souvent qu'on ne l'imagine), les armoiries fournissent en effet des noms de personnes et, de ce fait, des dates et des provenances géographiques.

C'est en matière de datation que cet apport de l'héraldique est le plus précieux : les dates extrêmes du port d'une armoirie par un personnage forment, grâce aux règles de brisure et de composition, une fourchette de dates plus réduite que celle qui est constituée par ses dates de vie et de mort. Et lorsqu'il s'agit d'un prince ou d'un grand feudataire, dans les armoiries duquel chaque quartier représente la possession d'un fief ou d'une principauté, il est possible d'obtenir une précision plus grande encore, en recherchant les motifs et les moments qui ont pu justifier la composition armoriée devant laquelle on se trouve. Parfois, la fourchette de dates peut ainsi être réduite à quelques semaines. Dans le cas d'un objet ou d'un monument orné de plusieurs écus appartenant à des personnages différents, on peut également parvenir à une grande précision en établissant une date « résultante » à partir des dates de naissance, de mariage, de début de règne ou de titulature et de décès de chacun de ces personnages. Innombrables sont les objets, les œuvres d'art et les monuments qui ont pu ainsi être datés par leurs armoiries.

Outre des indications de dates, les armoiries fournissent aussi des indications de provenance. Elles peuvent aider à retrouver le premier propriétaire d'un objet, parfois ses possesseurs ultérieurs. Les armoiries apportent ainsi une aide précieuse pour retracer l'histoire de certaines pièces, pour reconstituer certaines collections (notamment les bibliothèques), pour éclaircir les circonstances de leur rassemblement et de leur dispersion, et, sur un plan plus général, pour étudier le mécénat, la politique artistique, la diffusion des modèles culturels, les problèmes de propriété, d'héritage et de transmission de biens meubles.

Tout cela ne concerne évidemment que des armoiries qui ont pu être identifiées. Or l'identification des armoiries pose toujours de gros problèmes. D'une manière générale, plus un écu est chargé et compliqué, plus il est aisé de retrouver son possesseur. Ce sont les armoiries simples qui sont les plus difficiles à identifier. Si l'on rencontre, par exemple, sur un objet des armoiries d'argent au lion de gueules, il faut tout de suite renoncer à en retrouver le propriétaire car, du XIIe au XVIIIe siècle, environ deux mille familles européennes ont porté de telles armoiries.

Cette question mise à part, les difficultés pour identifier des armoiries anonymes viennent essentiellement de l'insuffisance des répertoires existants. La plupart sont conçus pour aller du nom à l'armoirie mais pas de l'armoirie au nom. Beaucoup sont lacunaires et de médiocre qualité (notamment pour l'Europe méridionale : chercher à identifier des armoiries italiennes, par exemple, est un exercice pratiquement impossible). En fait, il apparaît bien que la seule solution au problème de l'identification des armoiries anonymes sera le recours (encore balbutiant en 1988) à l'informatique.

 

Source

 Michel Pastoureau, Traité d'héraldique, Paris, Picard, 1993

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