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La grotte de Saint Remacle
Philippe GEORGE
Extrait du Catalogue-livre de l'exposition "Liège. Autour de l'an mil, la naissance d'une principauté (Xe-XIIe siècle)", Liège, 2000
Il est des journées qui comptent dans l'histoire d'une ville, même si l'impact de leur actualité s'est quelque peu estompé dans la mémoire collective. Le 9 mai 1071 fut de ces grandes journées liégeoises.
Ce jour-là la cour impériale est à Liège. Les jours suivants, dans une lettre à son collègue Imade de Paderborn, l'évêque de Liège Théoduin raconte le triomphe de saint Remacle à Liège et trois miracles survenus par l'intercession du saint. Saint Lambert a lui-aussi contribué au triomphe de Remacle. L'impact psychologique est très fort, la pression de la foule déterminante. Le vieil évêque est manifestement fortement impressionné.
Malmedy et Stavelot, deux monastères unis sous la crosse d'un même abbé
Fondée vers 650 par saint Remacle, moine aquitain à l'idéal bénédictino-colombanien, l'abbaye de Stavelot-Malmedy est située en Ardenne septentrionale. Elle se compose de deux monastères distants de quelques kilomètres : Stavelot sur l'Amblève, qui relève du diocèse de Tongres-Maastricht-Liège, et Malmedy, sur la Warchenne, qui ressortit à l'archevêché de Cologne. L'histoire des deux monastères unis sous la crosse d'un seul et même abbé se caractérise par une lutte quasi incessante de suprématie ou d'autonomie de l'un envers l'autre. Les passions quelquefois vives entre les deux établissements furent quelque peu muselées sous deux abbatiats majeurs, celui de Poppon au XIe siècle et celui de Wibald au siècle suivant.
Entre ces deux pôles une vraie guerre va se déclencher de 1065 à 1071.
Le schisme entre Stavelot et Malmedy (1065-1071)
La bulle du pape Léon IX du 3 septembre 1049 confirmait les possessions des monastères et règlait l'élection abbatiale; elle renouvelait en fait la bulle de Grégoire V du 2 juin 996. Thierry y est pour la première fois mentionné comme abbé de Stavelot-Malmedy, après la mort de Poppon. Réunis à Stavelot, les moines des deux communautés éliraient librement leur nouvel abbé. Ceux de Stavelot votant les premiers, on élirait de préférence un abbé issu de leurs rangs. La suprématie de Stavelot était donc clairement établie.
Annon de Cologne
Le 11 février 1056, l'empereur Henri III désigna comme archevêque de Cologne un clerc d'origine souabe : Annon. Né vers 1010 dans une famille modeste mais libre, Annon avait été formé aux chapitres de Bamberg et de Paderborn, et, après 1046, il était entré à la Hofkapelle, la chapelle impériale. Cette "école" de formation d'ecclésiastiques tout dévoués au système de l'Eglise Impériale lui ouvrit, malgré une vive opposition, les portes de l'archevêché de Cologne.
L'année-même de sa nomination, en octobre 1056, l'empereur Henri III mourait inopinément. Il laissait à la tutelle de l'impératrice Agnès, leur fils âgé de six ans, Henri IV.
Annon était à la fois prince et évêque. Ces deux aspects s'intégraient parfaitement dans sa forte personnalité : il se révélait à la fois pieux ascète, encourageant les idées de réforme religieuse,- en 1183, on en fera un saint -, mais aussi subtil et redoutable politicien. Il renforça d'abord son autorité dans son archevêché. Sa lutte contre les comtes palatins qu'il écrasa et dépouilla de leurs alleux, lui assura une position de force et de prestige. Sa politique d'envergure voulait concilier les intérêts de la Papauté et de l'Empire. En avril 1062, il tira profit de son autorité pour organiser le coup d'Etat de Kaiserswerth, en enlevant le jeune Henri IV, alors âgé de douze ans pour le garder auprès de lui à Cologne sous prétexte d'assurer son éducation et sa sécurité. Il devenait ainsi le premier personnage de l'Empire.
A Malmedy : vers l'autonomie, sous la protection des saints
Le 1er août 1061, la cour royale est à Stavelot : Henri IV, sa mère, des princes et des évêques parmi lesquels l'archevêque Annon. Ce fut l'occasion pour les moines de Malmedy de prendre contact avec leur métropolitain et de l'inviter à leur rendre visite. Sans doute pour éveiller son intérêt, lui que l'on savait particulièrement avide de reliques, ils lui racontent qu'ils possèdent le corps d'un certain Ailulfus/Agilolf, d'une sainteté attestée.
Annon souhaite obtenir ces reliques et les moines de Malmedy suggèrent leur translation à Cologne, espérant par le fait même obtenir la protection directe de l'archevêque. L'abbé Thierry est abusé : il entre innocemment dans le jeu et tombe dans le piège en donnant son autorisation.
Le processus était irrémédiablement enclenché. La conjonction des visées politiques d'Annon et des tendances séparatistes des Malmédiens sera en effet à l'origine d'un schisme de six ans, de 1065 à 1071, entre les deux monastères. Opiniâtre et tenace, infatigable défenseur de l'union, l'abbé Thierry va remuer ciel et terre pour faire triompher sa cause, celle de la suprématie de Stavelot sur Malmedy telle qu'elle était établie au début de son abbatiat. Lorsqu'il mourra le 1er novembre 1080, il aura sans doute le sentiment du devoir accompli dans des circonstances particulièrement périlleuses.
A Malmedy, une hagiographie de combat
Le succès du pèlerinage de saint Remacle, dont le corps reposait à Stavelot et la renommée du trésor des reliques du monastère de l'Amblève incitèrent les moines malmédiens à emboîter le pas : s'assurer la protection de leurs propres saints et chercher à acquérir des reliques aussi prestigieuses.
Le phénomène est fréquent au Moyen Age. A Malmedy, l'entreprise était ancienne mais ses développements y devinrent tout à fait exceptionnels. Déjà, au début du XIe siècle, sous l'abbé Ravenger (+ 1008), un miracle de saint Remacle parlait des sacra pignora dont s'enorgueillissait Malmedy. Eriger leurs saints, en particulier Juste et plus tard Quirin, à l'égal de Remacle le Stavelotain, tel serait le but poursuivi.
En 1040, la présence de saint Juste, dont les reliques étaient à Malmedy, aux côtés de saint Remacle, honoré à Stavelot, allait déjà dans ce sens. C'était surtout pour Poppon donner quelque gage aux Malmédiens tout en les rappelant strictement à leur dépendance vis-à-vis de Stavelot.
La Passio Agilolfi
Avec la Passio Agilolfi, c'est l'hagiographie dans ses déviations multiples que l'on découvre. Pour soutenir leur cause auprès de l'archevêque Annon de Cologne, les moines de Malmedy inventèrent un pseudo-moine Agilolf, de surcroît archevêque de Cologne et prétendirent posséder son corps. Dans cette perspective bien mise en lumière par François Baix, Rita Lejeune et Jacques Stiennon, la Vie ou plutôt la Passion de saint Agilolf, - car Agilolf devint martyr -, est l'écrit donné en garantie à l'archevêque soucieux d'informations sur la carrière de son prédécesseur.
Histoire et épopée
A Amel (Amblève), à l'Est de Stavelot, domaine dépendant de Malmedy, s'était déroulée en 716 une bataille entre Charles Martel et les Neustriens. Ce combat eut un retentissement considérable dans plusieurs traditions écrites et même des survivances folkloriques jusqu'à nous. Par ailleurs il exista un évêque de Cologne du nom d'Agilolf vers 748.
C'est sur ces bases historiques qu'a travaillé l'hagiographe malmédien.
Du 1er août 1061 date le premier contact entre les moines de Malmedy et l'archevêque Annon qui séjournait à Stavelot avec la cour royale. Autour de cette date a dû germer l'idée de l'invention d'Agilolf et de la rédaction de la Passio.
L'hagiographe laisse entendre que le corps d'Agilolf est toujours vénéré à Malmedy; en 1062 Annon en obtint les reliques qu'il transféra le 9 juillet à Cologne dans sa nouvelle collégiale de Sainte-Marie-aux-Degrés. Ce qui fournit un jalon chronologique pour la rédaction du texte : vers 1061-1062. Avant 1062, le saint est inconnu dans les sources historiques.
L'art de la composition
La Passio Agilolfi est une oeuvre remarquable qui assimile parfaitement des traditions historiques et des récits hagiographiques au service d'intérêts politiques. C'est "le sertissage d'un adaptateur habile, cultivé, utilisant et parfois déformant avec science et calcul en vue de ses principaux lecteurs - l'archevêque Annon, le duc Godefroid et le jeune Henri IV - les événements politiques contemporains aussi bien qu'une tradition épique localisée".
Le destinataire de la Passio est Annon de Cologne et l'hagiographe est particulièrement soucieux de soigner dans son texte tout ce qui peut favorablement influencer l'archevêque.
La Passio Agilolfi n'est pas la seule oeuvre à mettre à l'actif des moines de Malmedy dans leur désir d'autonomie. Un autre récit hagiographique anonyme, la Translatio Malmundarium et Miracula sancti Quirini et aliorum, est à verser au dossier.
Translatio Malmundarium et Miracula sancti Quirini et aliorum
La Translatio Malmundarium et Miracula sancti Quirini et aliorum raconte l'arrivée à Malmedy des reliques de saint Quirin et de ses compagnons, à savoir le corps de Quirin, le bras droit de Nicaise, évêque de Rouen, des reliques du lévite Scuvicule, de l'évêque Mellance, et un fragment de la chasuble de saint Ouen, archevêque de Rouen.
La datation du texte peut être placée après 1062 puisqu'on y apprend que le corps d'Agilolf est déjà transféré à Cologne. Quant au terminus ad quem, il est difficile de l'imaginer après le triomphe de saint Remacle en 1071.
La Translatio est une production hagiographique de combat, élaborée à Malmedy; elle incorpore le souvenir d'Agilolf dont les reliques avaient été données à Cologne et met en valeur le nouveau trésor de Malmedy.
La Translatio en réfère au culte des saints du Vexin et de saint Ouen de Rouen.
Précisément, dans le cours du XIe siècle, la légende des saints Nicaise, Quirin et Scuvicule, se développe et en fait des compagnons de saint Denis. En quittant Paris, ils traversèrent l'Oise et arrivèrent à Vaux-sur-Seine où un dragon terrorisait la contrée. Nicaise donna son étole à Quirin pour l'attacher et le ramener. Après un discours, Nicaise fit le signe de la croix et le dragon disparut. Trois cent dix-huit personnes se convertirent et furent baptisées. Quant au corps de saint Nicaise et de ses compagnons, il est transféré jusqu'à Wambasio que l'on a identifié avec Ober-Wampach, actuellement au Grand-Duché de Luxembourg. Or il est intéressant de constater que Stavelot-Malmedy est précisément possessionnée à Oberwampach.
Toutes les traces du culte de saint Quirin et de ses compagnons à Malmedy ne remontent pas au-delà du XIe siècle.
En 1040, pour la dédicace de l'abbatiale de Stavelot, c'est le corps de saint Juste qui obtient tous les honneurs avec celui de saint Remacle. Même si l'argument a silentio est périlleux, il est difficile de croire que si les nouveaux saints normands avaient déjà été transférés à Malmedy, ils n'aient pas participé à cette cérémonie grandiose.
L'inventaire du trésor en 1042
Un inventaire du trésor de Malmedy, le 12 juin 1042, aurait été entrepris par Poppon, d'illustre mémoire - venerande memoriae Pater - , suite à des doutes qui s'étaient élevés parmi les fidèles à propos de l'authenticité des reliques. Dans ce texte, à la tradition manuscrite fort tardive, Poppon est considéré comme mort au moment de la rédaction de l'inventaire mais l'auteur dit avoir assisté à la reconnaissance des reliques. Il s'agit des grandes reliques du monastère : corpora integra, maxime reliquie... sans entrer dans le détail : et aliorum sanctorum nobis incognitorum. Le terminus a quo est donc la mort de Poppon (1048) mais il est tentant d'aller plus loin et de rapprocher cet inventaire des efforts des moines de Malmedy vers l'autonomie.
Au prestige de Stavelot, d'avoir pu procéder en grande pompe à la dédicace d'une nouvelle abbatiale en 1040 et d'avoir eu par la suite en 1042 la chance de retrouver le tombeau du fondateur, répondait la reconnaissance solennelle de reliques insignes - des corps complets - à Malmedy.
Le Triomphe de saint Remacle à Liège (1071)
Le terme de "triomphe", avec toute sa résonance antique, est-il particulier à nos régions pour désigner la victoire des saints lors d'épisodes particulièrement mémorables de la puissance de leurs reliques? Ainsi on parlera des différents Triomphes de saint Lambert.
Saint Remacle eut aussi son triomphe, antérieur à tous les autres, à Liège en 1071; son récit, à l'intitulé semblable, issu de l'atelier hagiographique de Stavelot est l'un des plus beaux écrits de nos régions au XIe siècle.
Les sources
Le Triumphus sancti Remacli de Malmundariensi Coenobio est une oeuvre hagiographique engagée, d'un très beau style. Ecrite à Stavelot, elle reflète son caractère partisan dans la lutte entre les deux monastères; les faits rapportés sont toutefois exacts dans leur déroulement et dans leur chronologie; ils sont recoupés par d'autres sources.
Le Triumphus comporte deux livres rédigés à des époques différentes : le premier relate les événements de 1061 à 1068 mais fut rédigé sans doute après la mort de l'abbé Thierry en 1080; il fut ajouté au second livre qui concerne les événements survenus en 1071. Ce second livre fut écrit immédiatement après les événements, sous l'impact et le choc de ceux-ci. Sans doute qu'après cette rédaction on crut bon d'expliquer les antécédents de toute cette affaire, qui, s'ils étaient bien connus des acteurs directs, auraient eu tendance à s'effacer de la mémoire avec le temps. Existe ainsi un hiatus de 1068 à 1071 où nous savons par Lambert de Hersfeld que l'archevêque Annon se rendit à Rome pour la seconde fois en 1070. Enfin trois chartes postérieures parleront des miracles survenus à Liège.
Le style du Triumphus est simple. A la fin ont été entremêlés des vers qui ne perturbent pas le récit; au contraire ils solemnisent davantage encore le triomphe lui-même et donnent lieu à quelques belles images, par exemple celle des élèves des écoles de Liège chantant sur les collines à la gloire de saint Remacle comme les anges au ciel. Par les citations et réminiscences, on sait que l'auteur connaît l'oeuvre d'Ovide et de Salluste; il cite aussi saint Grégoire.
Le climat des événements est très bien rendu et la chronologie est exacte.
Les faits
La veuve d'Henri III, l'impératrice Agnès, qui gouvernait en qualité de régente en lieu et place de son fils, fut aux prises avec plusieurs dignitaires ambitieux. En mars 1062, à Kaiserswerth, ils organisèrent un coup d'Etat pour soustraire le jeune Henri IV à la garde de sa mère et le placer sous la tutelle d'Annon et d'Adalbert, archevêque de Brême. Adalbert et Annon, tantôt associés, tantôt rivaux, assumèrent le gouvernement jusqu'à la majorité d'Henri IV en 1065. Pour rappel, le 9 juillet 1062, les reliques de saint Agilolf furent transférées solennellement à la collégiale Sainte-Marie-aux-Degrés à Cologne.
En 1065, Adalbert s'empara de plusieurs monastères et donna à Annon, son complice, les abbayes de Villich, Cornelimünster et Malmedy.
Le 29 juin 1065, Thierry, qui était aussi abbé de Saint-Maximin de Trèves, avait reçu Annon et le roi en son abbaye mosellanne; il avait obtenu d'Henri IV la confirmation du diplôme d'Henri III qui interdisait toute scission entre Stavelot et Malmedy et réaffirmait la primauté stavelotaine. Hôte de Thierry à Saint-Maximin, Annon n'avait rien tenté contre lui, mais, peu après cette entrevue de Trèves, il obtenait à son tour du jeune roi la confirmation de ses droits sur Malmedy.
Les escarmouches et les provocations
Thierry fit alors appel à son avoué, Frédéric de Luxembourg, duc de Basse-Lotharingie, qui fortifia Malmedy pour s'opposer à toute scission. Conrad de Luxembourg, le neveu de Frédéric, qu'Annon avait choisi comme avoué de Malmedy, n'intervint pas. Accusés de rébellion, Thierry et Frédéric furent convoqués à la cour. Finalement Thierry s'y rendit avec un représentant de Frédéric. Retenu un moment prisonnier, il resta inébranlable dans sa détermination de conserver unis les deux monastères; il fut relâché. Le décès de son avoué Frédéric, le 28 août 1065, priva l'abbé de tout soutien efficace. Annon en profita pour faire occuper Malmedy par Conrad; il reconnut l'indépendance du monastère de la Warchenne et le 8 septembre 1065 invita ses moines "opprimés" à se rendre à Cologne afin d'y élire un abbé. Des Stavelotains étaient partis à Malmedy avec le bâton de saint Remacle pour revendiquer en son nom leurs droits mais avaient été éconduits. Thierry ordonnna d'exposer le corps du saint patron au milieu de l'église et commença une veillée de prières.
Malgré la défense que leur en avait faite Thierry, les Malmédiens se rendirent à Cologne, et se choisirent un abbé, propre à Malmedy, en la personne de Tegenon, jusque là abbé de Brauweiler. Ce dernier prit immédiatement possession de sa charge.
Godefroid le Barbu, le nouveau duc de Basse-Lotharingie (1065), devint l'avoué de Stavelot. Sa connivence avec Annon le rendit inefficace pour les intérêts de Stavelot; de fait, son attitude ambigüe permettra à Annon de gagner du temps.
Coup manqué à Aix
L'abbé de Stavelot, pourtant, ne se résigna pas. Après une première démarche à la cour de Goslar, au début d'octobre 1065, accompagné de la châsse de saint Remacle et du bâton pastoral du saint patron, il se rendit à Aix en mars-avril 1066 auprès d'Henri IV.
Premier avertissement : selon le Triumphus, ceux qui avaient manqué de respect aux reliques de Remacle tombèrent malades, à savoir le roi, Annon et l'évêque de Spire. A Aix, Annon avait défendu à son clergé diocésain de rendre honneur au saint; les moines passèrent à l'église Notre-Dame. Plaintes et lamentations accompagnent leur cortège à travers toute la ville, et au palais, devant le roi, l'archevêque se disculpe de toute injustice envers eux; l'examen du dossier est reporté au lendemain. L'évêque de Spire s'emporte alors contre les moines qui emmenèrent leur châsse à la chapelle Sainte-Aldegonde qui leur appartenait.
Il faut croire que le châtiment de saint Remacle n'était pas suffisant car l'affaire en resta là.
En mai 1066, la cour est à Fritzlar. Le roi malade y est bloqué. D'après l'hagiographe, on murmurait déjà qu'il s'agissait des premiers signes de châtiment divin. Le 15 avril 1066 mourut l'archevêque de Trèves et Annon promut à sa succession son prévôt et neveu Conrad de Pfullingen, suscitant ainsi des haines dans l'évêché. L'évêque de Spire et d'autres partirent alors pour régler la succession. Arrivés à Bitburg ils y furent surpris la nuit, alors qu'ils dormaient, par le comte Thierry, l'avoué de Trèves, et ses hommes qui saccagèrent tout. L'évêque, qui s'était réfugié à l'autel de l'église, en fut arraché "comme un chien immonde" et renvoyé chez lui; quant à Conrad, il fut finalement tué.
L'affaire traîne
A la Noël 1066, à Bamberg, Thierry renouvela sa démarche auprès de la cour. Il croyait sa cause gagnée. Dans le courant de l'année le jeune Henri IV, maintenant majeur, et son épouse Berthe, n'avaient-ils pas visité Stavelot et restitué à l'abbaye ses droits en déposant symboliquement le bâton de Remacle sur la châsse du saint exposée au milieu de l'église?.
De retour, au début de l'année 1067, Thierry arriva à Malmedy avec la châsse de saint Remacle pour y célébrer une messe solennelle. Mais l'église fut désertée par les moines et les laïques, toujours soutenus par Annon dans leur schisme.
Par deux fois, Thierry eut ensuite recours à Rome.
L'abbé partit alors pour Rome au printemps 1067 où il fut entendu par le pape. Alexandre II exhorta par lettre l'archevêque à la restitution de Malmedy. Annon restait sur ses positions; il confia l'avouerie de Malmedy à un certain Frédelon qui s'en prit à ceux de Stavelot.
A son tour, après le 2 février 1068, l'archevêque partit pour Rome. Pour la seconde fois, Thierry se mit également en route pour la ville sainte pour tenter de contrecarrer les manoeuvres de l'archevêque. Il y devança les envoyés royaux. Au cours de leur voyage, Annon et son entourage avait été en contact avec des excommuniés, l'archevêque Henri de Ravenne et l'évêque de Parme, l'antipape Cadalus. Pour cette raison, à son arrivée à Rome vers le 23 mars, il se vit tout d'abord refuser l'audience papale. Il dut demander pardon et c'est pieds nus que l'archevêque se présenta au pape. La marquise Béatrice, l'épouse de Godefroid le Barbu, était à ses côtés pour le soutenir dans cette épreuve. Alexandre II avait entendu les plaintes de Thierry. L'archevêque promit seulement de porter le litige devant le roi. L'affaire traînait depuis trois ans déjà, malgré les efforts de Thierry pour récupérer Malmedy, "le bien de saint Remacle". L'abbé avait même engagé de l'argent pour obtenir des alliés. Comme gage de bonne volonté et de conciliation, il avait pourtant admis de recevoir la profession des novices de Malmedy dans leur monastère. En 1070 Annon fit une seconde fois le voyage de Rome mais on ignore si le dossier malmédien y fut évoqué.
A Liège, vers un dénouement
Après avoir célébré les fêtes de Pâques (24 avril) 1071 à Cologne, Henri IV et sa cour séjournaient à Liège.Malgré les échecs successifs, l'abbé Thierry tenta une nouvelle fois de faire entendre sa cause en emmenant avec lui le corps de saint Remacle. Ses chances de succès seraient peut-être plus grandes dans une ville, Liège, dont Remacle avait, selon sa légende, occupé le siège épiscopal. Ici commence le second Livre du Triomphe de saint Remacle.
Depuis 960, les moines de Stavelot avaient un refuge à Liège. Thierry partit pour la cité épiscopale et le cortège des moines avec la châsse se mit en route avec une ardeur extraordinaire. Les porteurs du corps saint étaient incapables de modérer leur allure. Manifestement saint Remacle s'empressait d'aller à la rencontre de saint Lambert, sûr de pouvoir gagner son soutien dans la reconnaissance de son bon droit.
A Louveigné, domaine de l'abbaye, les reliques de saint Simètre de Lierneux, possession de l'abbaye, vinrent renforcer le cortège et, au dire de l'hagiographe, leur présence ne fut pas inutile au succès de l'entreprise. La nuit se passa à Louveigné. Le lendemain, au chant du coq, un rai de lumière unissait dans le ciel les églises de Stavelot et de Liège, signe prémonitoire du triomphe. Les moines et leurs châsses approchaient de Liège.
L'évêque Théoduin craignait, s'il allait à leur rencontre, la colère de son métropolitain, mais les archidiacres et son entourage persuadèrent le vieux prélat de se porter au devant de saint Remacle pour l'honorer dignement; le clergé liégeois l'accueillit en grande pompe. Annon, quant à lui, resta au palais; l'évêque Grégoire de Vercelli, Chancelier d'Italie, le seul évêque transalpin présent à Liège, tenta en vain de persuader l'archevêque de revenir sur sa décision.
Forcer les portes de la cathédrale
Le lendemain, dimanche 8 mai, était célébrée l'octave de la dédicace de l'église Saint-Jean en Ile. Les princes et les évêques avaient été convoqués par le roi pour un plaid, en présence de l'abbé Thierry et de l'archevêque Annon. Plutôt que d'attendre devant les portes, les moines de Stavelot décidèrent d'entrer dans la cathédrale pour prier. La châsse de saint Remacle fut déposée sur l'autel de la Sainte-Trinité au son du Veni Creator. Le corps de saint Lambert reposait dans la crypte du chœur occidental sous l'autel de la Sainte-Trinité fondé par Richer en 932. Les moines chantèrent les sept psaumes de la pénitence et des litanies. Une procession s'organisa jusqu'à la crypte de la cathédrale où l'on entonna, en l'honneur de saint Lambert, l'antienne Magna Vox, antienne bien connue de l'office de saint Lambert par Etienne; ils gagnèrent ensuite le chœur oriental où se dressait l'autel de la Vierge - ad sanctam Mariam - en chantant le respons Christi Virgo dilectissimi. Le cortège regagna enfin l'autel de la Sainte-Trinité au chant de l'antienne Te Deum unigenitum. Les moines terminèrent par quelques oraisons pour demander l'aide de la sainte Trinité.
Alors qu'ils entouraient le roi pour le supplier, soudain, la châsse placée sur l'autel s'éleva bruyamment en l'air. Le prodige stupéfia les assistants qui s'empressèrent de le rapporter à l'hagiographe comme signe indubitable de la volonté divine en faveur de Stavelot.
Un déjeuner mouvementé
Le roi et les princes s'étaient mis à table dans le jardin du palais pour déjeuner.Pomarium est un "espace arboré, la cour intérieure verdoyante et fleurie" du palais de l'évêque. Les dîners princiers pris en plein air, au milieu de la multitude, étaient de tradition au Moyen Age; un acte de Théoduin (1057) est dit passé in viridario episcopi. Le Triumphus donne quelques indications sur la configuration du palais de Notger : la salle où Henri IV avait réuni son conseil était peut-être la salle d'audience habituelle de l'évêque, à l'étage; le palais épiscopal contenait aussi un dortoir (hospitium) et des communs pour le personnel.
Les moines s'adressèrent à nouveau au souverain pour qu'il rétablisse les privilèges de leur abbaye. L'évêque Herman de Bamberg leur promit de remettre au lendemain l'examen de leur cas. Mais les moines furent incrédules et, d'un commun accord, ils vinrent déposer le corps de saint Remacle sur la table du roi. Ils réclamèrent justice avec insistance. Lassé de cette nouvelle intrusion, le roi adressa des reproches à l'archevêque et s'engagea à rendre justice le lendemain. Il demanda que le corps saint soit ramené dans la cathédrale. Les moines restèrent malgré tout quelque peu sceptiques. La reine pleura et supplia le roi de se rendre à leurs prières. L'archevêque, dans un sursaut, s'insurgea contre l'assaut paysan de ces moines impudents.
Le souverain quitta la table du banquet. Les moines tentèrent de le suivre. Ecartés par les officiers auliques, ils ramenèrent la châsse au même endroit sur la table royale. Il faut croire que ce n'était pas la volonté du saint car cette table, un trépied très solide, s'effondra immédiatement, les supports se cassant comme des bâtonnets de cire. La châsse tomba à terre. De toute la ville et des faubourgs, la foule remplissait le verger.
Gonterulus injustement puni
Gonterulus, un jeune domestique, eut la jambe écrasée sous la masse de la châsse. Dégagé, le pied ne tenait plus à la jambe que par la peau. Gonterulus voulait qu'on le lui sectionnât et se lamentait, reprochant même à saint Remacle de l'avoir choisi pour victime. A peine achevait-il sa plainte que les fractures se résorbèrent et qu'il se releva guéri. Beaucoup étaient sortis du palais pour voir le miracle et pour confirmer l'intervention divine : à la place des lésions, une cicatrice en un mince filet rouge entourait le tibia. Les faits furent rapportés au roi mais, à cause de la foule, Gonterulus ne put lui être présenté.
Entretemps survint un nouveau miracle : une femme aveugle des environs de Liège passa la nuit en prières auprès de la châsse et retrouva la vue. Empoignant une croix qui se trouvait là, elle se mit à la baiser avec respect et à raconter à tous sa guérison.
Les nouvelles parvinrent au roi qui, au dire de l'hagiographe, craignait une vengeance divine à son égard. Il s'en ouvrit à l'archevêque mais ce dernier le flatta et le convainquit de faire renvoyer le corps de saint Remacle dans l'église. Les officiers auliques transmirent l'ordre du roi aux moines et, comme ceux-ci refusaient de l'exécuter, ils se précipitèrent sur la châsse pour l'enlever. Malgré tous leurs efforts, ils ne purent la soulever de terre et elle resta en place innébranlable comme un rocher. L'archevêque envoya alors en renfort des hommes du palais, auxquels s'opposèrent les moines; de toute manière, c'était en vain. Le roi chargea l'évêque d'exprimer formellement sa volonté aux moines; il souhaitait que ses ordres fussent respectés. Théoduin se fraya difficilement un passage dans la foule et envoya devant lui le chancellier du roi, Adalbéron, avec l'abbé de Saint-Laurent Wolbodon. Si le roi a peur, disaient les moines, il n'a qu'à changer son jugement.
Invective des moines envers saint Remacle
A ce récit de miracles, la lettre de Théoduin ajoute que, durant la nuit du 8 au 9 mai, les moines, fâchés de leurs échecs successifs, invectivèrent leur saint patron : "Paresseux vieillard, lui dirent-ils, on voit maintenant ce que tu vaux! Ton arrivée ici n'a réussi qu'à irriter le roi!".
Malgré la cohue des gens qui s'agglutinaient autour de la châsse, poussés par leur dévotion au saint, aucun incident n'eut lieu. Au crépuscule, l'abbé Thierry et l'évêque Guillaume d'Utrecht purent constater l'affluence de la foule.
Les moines commencèrent la veillée nocturne. Deux aveugles étaient en prière devant la châsse. Des offrandes faites au saint, une pièce de monnaie tomba devant eux. L'un des aveugles la ramassa et l'examina avec attention. Il avait retrouvé la vue.
Pendant la nuit, on vit une colombe blanche sortir de la châsse, comme celle qui était sortie de l'arche de Noé; après un vol en circuit, elle revint s'y poser. C'était encore un signe prémonitoire du triomphe.
Topos hagiographique que cette colombe blanche; ici, l'hagiographe la rapproche de la colombe de Noë. Un oiseau intervient aussi dans les Miracula Remacli. L'âme d'Agilolf s'était échappée sous la forme d'une colombe blanche. Dans la Vie de saint Cunibert de Cologne, une colombe vient se poser sur la tête du pontife tandis qu'il célèbre la messe. Le thème est emprunté à Grégoire de Tours dans l'histoire de saint Aridius de Limoges.
Un jongleur, qui dormait avec son ami près de l'hospice, fut tiré de son sommeil par saint Remacle qui lui enjoignit d'aller chanter à la veillée avec les moines. Il vint ainsi renforcer leurs choeurs. Ce cas prouve que certains poèmes hagiographiques étaient populaires et qu'un chanteur professionnel pouvait improviser sur leur thème
Le roi passa une nuit blanche; couvert d'un vêtement de laine et les pieds nus, il regardait par la fenêtre du palais, avec peur et obsécrations.
Le lundi matin, le corps de saint Remacle fut reporté à la cathédrale. Le saint avait suffisamment manifesté sa puissance : il fallait qu'il retournât dans l'église, au risque de mécontenter le roi et de desservir les intérêts stavelotains.
Après la messe, l'abbé demanda audience au roi. Le souverain était sur ses gardes; sur le conseil de l'archevêque, il avait fait mettre en place des hommes d'armes. Il ne se laissa pas si facilement convaincre. Il menaça même de confier à l'évêque de Bamberg les reliques de saint Remacle avec lesquelles les moines n'arrêtaient pas de le harceler.
C'était la sixième année du schisme entre Stavelot et Malmedy et ce 9 mai 1071 fut le jour de la restitution du monastère.
Alors que les moines se trouvaient dans la cathédrale, entourés d'une foule importante venue de partout, un bruit violent se fit entendre, comme si un esprit remplissait tout l'édifice. Une forte secousse s'était produite là où reposaient les ossements du saint. On vit alors la châsse se mouvoir et s'élever en l'air à la hauteur d'une coudée. Au même instant, dans la crypte où étaient conservées les reliques de saint Lambert, on entendit un bruit semblable. L'évêque Lietbert de Cambrai qui y psalmodiait avec ses clercs, en fut très perturbé et son entourage prit la fuite. Il raconta qu'une épaisse nuée remplit l'espace, aussitôt dissipée par une lumière plus éclatante que le soleil. Comme en extase, le prélat vit apparaître dans cette clarté magnifique les deux évêques Remacle et Lambert, et il entendait un murmure, comme si les deux saints s'entretenaient entre eux des événements.Les rapports de Lietbert de Cambrai avec Théoduin furent suivis : en 1066 ils avaient procédé ensemble à la dédicace de la nouvelle église de Huy. L'un comme l'autre semblent être des hommes doués d'esprit critique et notamment adversaires de l'hérésie. Le témoignage de l'évêque de Cambrai, mis en évidence ici par l'hagiographe, paraît d'autant plus fort.
Ph. GEORGE, Vies & Miracles de saint Domitien (ca. 535-549), évêque de Tongres-Maastricht et patron de la ville de Huy, ANALECTA BOLLANDIANA, t. CIII, 1985, p. 305-351.
Bien sûr, dans l'interprétation de ce texte que nous n'aborderons pas ici, on ne peut s'empêcher de penser à un tremblement de terre, mais les recherches spécialisées sur ce sujet de Pierre Alexandre ne donnent pour cette époque aucun élément corroboratif. Nous en resterons pour l'instant, comme pour l'interprétation de l'ensemble des miracles décrits par le Triumphus, à une simple relation des faits.
Encore des miracles
Entretemps fut amenée devant la châsse une créature monstrueuse quasi sans apparence humaine. C'était une femme du diocèse de Paris. La paralysie l'avait contractée en forme de boule : les deux talons, ramenés en arrière, adhéraient aux reins, les ongles des mains étaient retournés dans la paume, les nerfs resserrés; elle n'avait plus que la peau sur des os désséchés. Amenée dans l'église, ses membres avaient commencé à revivre et son corps reprenait peu à peu ses formes. Elle parvint à étendre ses membres et palpa son corps : seule une jambe restait débile.
L'église ne parvenait plus à contenir tous les pèlerins qui arrivaient; les portiques étaient ouverts et les cloîtres remplis. Toute cette foule criait d'une seule voix les louanges du Christ dont la puissance se manifestait par l'intermédiaire de son confesseur saint Remacle.
Voulant participer à la glorification du saint, la grosse cloche se mit soudainement à sonner toute seule, suivie par toutes les autres cloches pour annoncer solennellement les miracles. L'esprit humain est de nature soupçonneux et l'on s'interrogeait pour savoir s'il n'y avait pas là quelque subterfuge; mais, en montant dans la tour, on n'y découvrit rien de suspect. La renommée des miracles se répandit et une foule immense d'aveugles, de boiteux, de miséreux et d'infirmes arriva pour solliciter leur guérison auprès de saint Remacle. L'église était pleine d'un peuple clamant avec joie la gloire de Dieu.
Saint Remacle opérait ses miracles en haut, saint Lambert dans la crypte. Au moment où Lietbert de Cambrai s'y trouvait, un mendiant tout perclus des membres lui demanda son aide pour se frayer un passage dans la foule. "N'aie crainte, lui répondit l'évêque, Dieu est assez puissant pour faire miséricorde par les mérites de ses saints". A l'instant-même, il retrouva la santé.
Des domestiques se hâtèrent au palais pour rapporter au roi les merveilles qu'ils avaient vues; l'un après l'autre, ils répétaient la même chose. Mais l'archevêque ne prêtait pas foi à ce qu'on racontait et tenta une expérience. Deux domestiques emportèrent le plus infirme des malades qui étaient étendus devant le portique et le jetèrent sur le pavé de l'église, comme un colis déposé à la face du saint; l'homme ne pouvait se mouvoir. C'est alors qu'on vit ses membres disloqués se juxtaposer, ses nerfs se resserrer, ses os se rejoindre, ses viscères remplir leurs cavités : chaque membre retrouvait la santé. Le miraculé saisit alors le coin de l'autel, se redressa et apparut dans une forme éblouissante. Des milliers de personnes furent témoins du miracle.
Tout fut rapporté au roi et à l'archevêque et un membre de leur entourage leur fit la morale : il leur montra un bâton, preuve du miracle, qu'il avait reçu du paralytique guéri; personne ne pouvait nier les faits. "Ce n'est pas moi, ô roi, qui te tromperai. Si je mens, prends ma tête". Mais l'archevêque ne veut pas céder. Arriva alors Lietbert de Cambrai dont le discours va enfin convaincre le roi : "Sans délai, si tu ne veux pas mourir, tu dois restituer au saint ce que tu lui as injustement enlevé".
Dénouement
Sortant du palais, le roi s'avança sur les dégrés de la cathédrale et vint y faire amende honorable. L'église retentissait des chants de louange du Seigneur. Le souverain traversa la foule et arriva près de la châsse. Le coûtre lui donna le bâton pastoral du saint. Il le posa en geste symbolique sur la châsse en proclamant publiquement qu'il rendait au saint ce qu'il lui avait pris et, regrettant sa faute, lui demanda son pardon. Au moment même où justice était rendue à Remacle et à ses moines, un impotent fut guéri. Facta est sancto ab rege iustitia
Le clergé entonna le Te Deum laudamus. Impossible, dit l'hagiographe, de rapporter tous les miracles qui survinrent tant étaient grandes l'agitation et l'affluence des gens. L'auteur se borne alors à raconter seulement les miracles dont il fut témoin.
Le soleil déclinait et la foule ne cessait de célébrer les louanges du Christ. Un autre miracle survint : amené par son père, un jeune clerc souffrait depuis sa naissance d'une difformité des pieds. Il fut "visité par le médecin céleste" et se déclara guéri. Mais on ne voyait apparemment rien. De la cour vinrent des officiers et des nobles qui lui enlevèrent ses chaussures et purent admirer les effets de la puissance de Dieu et de son confesseur saint Remacle.
Dans la lettre à son collègue Imade de Paderborn, l'évêque Théoduin raconte le triomphe de saint Remacle à Liège et retient trois miracles du saint : la guérison d'un paralytique complet, celle d'une femme aveugle et celle du clerc dont les pieds étaient difformes; il donne d'ailleurs le nom de ce dernier : Elecellutus. Ces miracles sont survenus après une invective des moines envers leur saint patron. Saint Lambert a lui-aussi contribué au triomphe de Remacle. L'impact psychologique fut certainement très fort et la pression de la foule déterminante.
Toutes les sources narratives l'attestent, de même que le diplôme d'Henri IV du 22 novembre 1089 qui fait allusion à ces miracles. Le jeune souverain a été impressionné par toute cette émotion populaire.
Dans sa lettre, Théoduin remercie son collègue des cadeaux qu'il lui a envoyés et considère deux affaires importantes réglées le 9 mai 1071 : le rattachement féodal du Hainaut à l'église de Liège et le schisme de Stavelot-Malmedy.
L'inféodation du Hainau
Pour combattre Robert I le Frison devenu comte de Flandre, Richilde, comtesse de Hainaut et son fils Baudouin II, cherchèrent appui auprès de l'évêque Théoduin. Elle transforma ses alleux en fiefs tenus de l'Eglise de Liège qui lui apporta de l'argent pour la soutenir dans sa lutte. Le 9 mai 1071, Henri IV ratifia la donation et donna la charge publique à l'Eglise de Liège; Théoduin la concèda à Godefroid le Bossu, duc de Basse-Lotharingie, investi en premier lieu comme magister militiae Lotharingiae; le duc l'inféoda à son tour à la comtesse. En 1076, à la mort de Godefroid sans héritier, Richilde et son fils étaient investis directement.
Fr.L. GANSHOF, Note sur le rattachement féodal du comté de Hainaut à l'Eglise de Liège, MISCELLANEA J. GESSLER, 1948, p. 508-521.
Saint-Remacle-au-Pont
Le mardi 10 mai 1071, ayant obtenu satisfaction, et ne voulant pas compromettre son succès, l'abbé décida le retour de la châsse à Stavelot. La procession s'organisa avec l'aide du clergé de la cathédrale, au chant d'un nouvel hymne à la gloire du saint Patron victorieux.
Le cortège passa la Meuse et s'arrêta dans les champs pour que l'abbé célèbre une messe pour toute la population. La foule était venue de partout pour célébrer le triomphe de saint Remacle, notamment les élèves des écoles; sur les sommets des collines, répartis en trois groupes, ils chantaient comme des anges à travers les nuages : en introït, le Magna Vox, ensuite le Crucifixum laudate, puis le Salva festa dies (Hymne de la vigile de Pâques, attribué à Venace Fortunat).
Ce jour-là, les propriétaires du lieu où s'était déroulée la messe, en firent don à saint Remacle et la dévotion du peuple incita à y jeter les fondements d'une église qui fut rapidement achevée. Ainsi naquit à Liège Saint-Remacle-au-Pont.
La Commemoratio sancti Remacli
Très symboliquement, pour y affirmer la victoire, la châsse fut portée à Malmedy où elle arriva le soir. La joie des Stavelotains était grande. Saint Remacle regagna Stavelot. Tous les moines chantaient la gloire de leur saint Patron qui avait mis fin à leurs misères. On comprend l'empressement de l'abbé Thierry à faire célébrer sa victoire. Plus d'une fois il a vu l'archevêque de Cologne à l'oeuvre et se tient sur ses gardes.
Une fête annuelle, la Commemoratio sancti Remacli, fut instituée au 9 mai pour perpétuer le souvenir de l'événement-
Pauvre Annon
Cet épisode du schisme entre Stavelot et Malmedy est à réinsérer dans l'ensemble de la carrière et de la politique d'Annon. A l'apogée de l'Eglise impériale, le prélat avait sous la main le souverain pour obtenir des avantages qui grandiraient encore le prestige de son Eglise de Cologne dans l'Empire. Outre le placement de ses parents sur des sièges épiscopaux, il arrache Malmedy à Stavelot et des biens aux comtes palatins en faveur de son diocèse. Sur un des biens confisqués, Annon édifia Siegburg, centre d'un mouvement de réforme contrôlé par l'archevêque. Son action monastique doit être envisagée comme visant à consolider son pouvoir et à agrandir son archevêché. L'autonomie qu'aurait acquise Malmedy doit être replacée dans cette perspective. Qui exploite qui?
Par la Passio Agilolfi et la Translatio Quirini, les moines malmédiens ont défini le nouveau statut de leur établissement, autonome par rapport à Stavelot mais sous le contrôle de leur diocésain. En 1065, quand le cordon ombilical est coupé avec Stavelot, c'est à Annon que l'empereur confie la direction du monastère. L'archevêque nomme l'avoué et, même s'il convie les moines à Cologne, c'est en définitive lui qui nomme le nouvel abbé qui lui est soumis. En fin de compte, c'est lui qui mène constamment la lutte. Abbé et moines de Malmedy restent à l'arrière-plan, l'avoué agit sur ses ordres.
Cette mainmise d'Annon sur une abbaye impériale s'inscrit dans la politique pratiquée à l'époque par certains grands ecclésiastiques pour accroître leurs domaines temporels. Ils agissent avant tout comme des princes territoriaux.
Pendant le schisme, les zones contrôlées par chacun des deux monastères durent rester floues. Le découpage envisagé devait tenir compte des limites diocésaines et donc priver Stavelot de ses possessions rhénanes. L'obstination des Stavelotains à résister peut aussi s'expliquer par le dangereux précédent qu'eût constitué une scission qui aurait rompu "l'équilibre interne de l'entité abbatiale".
Depuis la majorité d'Henri IV pourtant, l'influence d'Annon, malgré quelques soubresauts, fut en net recul. Il servira encore d'intermédiaire dans la révolte des Saxons mais ne sera plus à l'avant-scène comme d'antan. Il mourra le 4 décembre 1075.
Une victoire retentissante
Les moines de Stavelot sont partis à l'assaut de l'Empire conduits par un abbé déterminé et volontaire. Cette histoire essentiellement événémentielle dont nous venons de suivre rapidement le cours à travers une des sources narratives historiques les plus passionnantes du Moyen Age eut des incidences sur l'histoire religieuse, l'histoire sociale et des mentalités. Le triomphe de saint Remacle eut des répercussions dans la liturgie mais aussi dans l'art. Des scènes du triomphe furent reproduites au XIIIe siècle sur la châsse de saint Simètre de Lierneux.
Par l'étude de la statistique des miracles, il apparaît clairement que les buts de l'hagiographe sont de glorifier au maximum son saint patron en montrant non seulement sa puissance sur les éléments mais aussi le nombre important de guérisons qu'il opéra à Liège. Sa renommée se répandit d'ailleurs très rapidement.
L'hagiographe laisse clairement entendre que bien d'autres miracles se produisirent mais qu'il n'a retenu que ceux dont il fut le témoin ou dont il est sûr suite au rapport que des personnes fiables lui en firent. Une certaine ambiguïté est d'ailleurs volontairement entretenue puisque saint Lambert lui aussi se manifeste; au c. 26 on est en droit de se demander qui de Remacle ou de Lambert a opéré le miracle. L'association avec le patron du diocèse est tout à la gloire de Remacle. Le triomphe de saint Remacle à Liège est aussi le premier triomphe de saint Lambert.
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