Un empereur et deux « grandes comtesses » : 1191-1280
Marguerite d'Alsace et Baudouin VIII
La mort de Philippe d'Alsace rétablissait l'union de la Flandre et du Hainaut, mais elle détachait définitivement de la Flandre les dernières places du Vermandois qu'il avait conservées ; elle ouvrait en outre une succession à une part de laquelle pouvait prétendre le fils de Philippe Auguste et d'Isabelle de Hainaut (décédée en 1190), le jeune Louis VII
Conformément aux conventions arrêtées de longue date, Marguerite d'Alsace et son époux firent valoir leurs droits sur le comté ; en même temps, la veuve de Philippe, Mathilde de Portugal, réclamait le douaire qui lui avait été constitué en 1184, mais que le comte avait largement étendu à l'époque de sa rupture avec Baudouin V ; ce devait être, suivant les stipulations primitives : Saint-Omer et Aire (bien que ces villes fussent comprises dans la dot d'Isabelle), Douai, Lécluse, Orchies, Lille, Nieppe, Cassel, Furnes, Dixmude, Bergues, Bourbourg ; Philippe y avait ajouté Bruges, Gand, Waes, Alost, Grammont, Ypres, Courtrai, Audenarde. Aussi Mathilde prétendait-elle à la Flandre entière-
Le litige résultant de ces compétitions fut tranché par un accord auquel présida l'évêque Guillaume de Reims, à qui la régence avait été confiée en l'absence du roi ; c'est le traité d'Arras (octobre 1191. Le comté de Flandre perdait tout l'ancien Boulonnais, l'ancien Ternois, l'ancien Artois (pagus Atrebatensis), sauf Douai et la partie de l'Ostrevent occidental qui en était voisine
La part du roi ainsi tracée, le traité d'Arras remettait en usufruit à Mathilde de Portugal : Lille, Douai, Cysoing, Orchies, Lécluse, Cassel, Furnes, Bailleul, Bourbourg, Bergues, Watten avec le château et la forêt de Nieppe (sur la rive gauche de la Lys, au sud de Hazebrouck). Elle avait dû abandonner Aire et Saint-Omer à Philippe Auguste. Mathilde, que l'on appelait la reine, parce qu'elle était fille de roi, demeura en possession de ce vaste domaine jusqu'à sa mort, en 1218 ; après quoi, il fit retour au comté-
Marguerite d'Alsace (1191-1194), qui prit le titre de comtesse de Flandre, ne recevait que Gand, Bruges, Ypres, Courtrai et les terres impériales : Waes, Alost, Grammont, les Quatre-Métiers, les îles zélandaises. Et même pour ces dernières, des prétentions rivales avaient surgi immédiatement. Le comte Thierry VII de Hollande sollicita de Henri VI la rupture des liens qui assujettissaient la Zélande méridionale à la Flandre ; le duc de Brabant, Henri Ier, de son côté, offrit une somme importante pour l'acquisition du comté d'Alost. Marguerite et Baudouin ne crurent probablement pas opportun de rompre en visière avec leur puissant voisin : ils lui envoyèrent leur fils Philippe, qui fut alors investi du comté d'Alost par le duc de Brabant (1209)-
Henri VI, qui, dès 1191, avait reçu à Worms l'hommage du fils aîné de Baudouin VIII, ne prêta point l'oreille aux suggestions de ses vassaux de Hollande et de Brabant ; il confirma purement et simplement au comte de Flandre et de Hainaut ses fiefs impériaux. En 1192, à Pâques (15 avril), Baudouin VIII fit lui-même le voyage d'Allemagne pour relever ses fiefs. Ce bon accord pouvait être précieux pour la cause de Hohenstaufen en Allemagne-
Baudouin eut plus de peine à s'entendre avec Philippe Auguste ; il s'était rendu à Paris aussitôt que le roi était revenu de Palestine, mais Philippe, qui jugeait insuffisantes les concessions du traité d'Arras, refusa de le voir et il ne modifia ses dispositions que l'année suivante ; dans une entrevue à Péronne, il réclama pour le relief de la Flandre le paiement de 5 000 marcs d'argent, moyennant quoi, le 1er avril 1192, Baudouin et Marguerite lui prêtèrent, à Arras, le serment d'hommage lige[88].
Le roi reçut le serment de ses nouveaux vassaux immédiats du Boulonnais et du Ternois, et celui de nièce, Marguerite de Blois, veuve de Hugues III d'Oisy, pour la châtellenie de Cambrai, à laquelle assurément il n'avait aucun droit. Baudouin VIII, de son côté, fut investi par l'élu Jean de Cambrai du même fief de la châtellenie-
La situation du comte de Flandre était difficile ; l'hostilité qu'il avait témoignée à Philippe d'Alsace n'était pas faite pour lui concilier les sympathies flamandes, et Philippe Auguste, d'autre part, ne lui gardait point reconnaissance des services qu'il lui avait rendu naguère-
Quand Marguerite mourut, en 1194, Baudouin se retira dans le Hainaut et laissa le gouvernement de la Flandre à son fils Baudouin IX-
Baudouin IX
Baudouin IX (1194-1205), qui avait fait hommage pour la Flandre impériale, en 1195, à Strasbourg, succéda dans le Hainaut à son père, mort le 17 décembre 1195 ; mais ce fut son frère Philippe qui reçut en apanage, pour le tenir du Hainaut, le marquisat de Namur que le décès de Henri l'Aveugle ne tarda pas à lui faire obtenir-
Baudouin prêta serment pour la Flandre sous la couronne, en juillet 1196, à Compiègne. Vers la fin de l'année précédente, Philippe Auguste, par un acte dressé à Vernon, lui avait reconnu le château de Mortagne et avait renoncé à toute prétention sur Douai et Lécluse-. En contrepartie, le comte abandonnait tous les droits qu'il pouvait avoir sur les comtés de Boulogne et de Guînes et sur le château d'Oisy, ce qui paraît impliquer la renonciation à la châtellenie de Cambrai-
Mais lorsque Richard d'Angleterre se trouva aux prises avec le roi de France, Baudouin n'hésita pas à tenter de nouveau la fortune des armes, et pour récupérer les territoires que ses prédécesseurs avaient possédés, il conclut dès le mois de septembre 1196 le traité de Rouen, renouvelé aux Andelys en 1197 : les deux contractants s'engageaient à ne pas faire de paix séparée avec Philippe Auguste. La plupart des grands de Flandre et de Hainaut ratifièrent ces conventions auxquelles adhéra aussi le comte Renaud de Boulogne-
Renaud, qui se plaignait d'un déni de justice de la part de Philippe Auguste, avait porté directement son hommage au comte de Flandre et il avait entraîné avec lui le comte Baudouin II de Guînes. C'était une violation du traité d'Arras-
Les confédérés soutinrent en Allemagne le parti d'Otton IV dont ils escomptaient l'appui ; d'autre part, Philippe de Souabe, le compétiteur d'Otton, se rapprochait du roi de France, et il lui sacrifiait même la Flandre impériale, car l'accord de Worms (29 juin 1198) lui permettait de sévir contre Baudouin sur ses fiefs et alleux d'empire-
Baudouin, sans tarder, s'était jeté sur le Cambrésis et le Tournaisis ; il avait mis le siège devant Arras. Philippe forma le projet d'envahir la Flandre ; ses conseillers l'en avaient dissuadé : « Jamais, disaient-ils, pareille entreprise n'avait pu réussir, à cause de la grande abondance de fossés et de l'étroitesse des chemins. » Malgré cet avis, il s'avança jusqu'à Ypres, mais il se trouva bientôt en telle détresse qu'il dut se remettre à la générosité du comte. Baudouin eut le tort de se fier à la parole du roi, qui, une fois tiré d'embarras, oublia tous ses engagements- Les hostilités continuèrent ; en octobre 1197, Baudouin IX reprit à Philippe Auguste Aire-sur-la-Lys et Saint-Omer.
La mort de Richard (6 avril 1199) ne rompit pas l'alliance anglaise qui fut renouvelée avec le roi Jean. Renaud de Boulogne s'y joignit de son côté. Néanmoins, différentes circonstances conduisirent Baudouin à traiter, et il obtint par la paix de Péronne (2 janvier 1200) des conditions relativement avantageuses. Philippe Auguste abandonnait Saint-Omer, Aire, les fiefs de Guînes, d'Ardres, de Lillers, de Richebourg, de La Gorgue, ainsi qu'une terre que l'avoué de Béthune tenait au-delà du fossé ; il confirmait la renonciation relative à Mortagne, et ajoutait qu'au cas où son fils Louis (VIII) mourait sans héritier, toute la Flandre dans son ancienne extension ferait retour à Baudouin, sans obligation de relief, sauf pour son héritier-
Le roi conservait Arras, Bapaume, Lens, Boulogne, Saint-Pol, Hesdin, Béthune, c'est-à-dire que la restitution opérée à Péronne ne consistait qu'en une bande assez étroite de territoire, le long de la frontière, depuis Béthune jusqu'à la mer. Il était reconnu que les terres formant le douaire de Mathilde devaient, à sa mort, faire retour à la Flandre. Ces concessions étaient le prix de l'abandon de l'alliance anglaise-
Baudouin IX, se contentant de cette modeste satisfaction, partit pour la croisade, et, au milieu des aventures qui lui donnèrent le trône de Constantinople (1204) et lui coûtèrent la vie (1205), il oublia ses deux filles, dont l'une était encore au berceau, et qu'il laissait aux prises avec les plus redoutables problèmes-
Jeanne de Constantinople
Jeanne avait entre quatre et sept ans à la mort de son père, Marguerite en avait entre deux et trois. Leur oncle, Philippe de Namur, auquel avait été confiée la régence, ne songeait qu'à ménager ses intérêts propres en flattant ceux du roi-
Il lui obéit en mariant, en janvier 1211, l'aînée des princesse à Ferrand, fils de Sanche de Portugal ; les jeunes époux allèrent prêter hommage à Philippe Auguste, mais Louis de France, par une monstrueuse perfidie, profita de leur séjour à Paris pour mettre la main sur Aire et Saint-Omer, que le récent pacte, signé en 1200, avait restitués à la Flandre. Ferrand et Jeanne durent ratifier cette violence ; le traité de Pont-à-Vendin (25 février 1212 ou 24 février 1211) annulait le traité de Péronne-.
L'année suivante, Philippe résolut d'attaquer l'Angleterre et Ferrand refusa de le suivre et prétendit exiger l'hommage du comte de Guînes, Arnoul II ; il envahit son territoire et emmena prisonnière en Flandre sa femme Béatrice de Bourbourg-
Philippe Auguste, qui avait immédiatement commencé les hostilités, pillé et ravagé la Flandre, eut la confusion de voir dans le port de Damme sa flotte anéantie par les Anglais. Ferrand, avec l'aide du châtelain de Mortagne, Évrard Radou III, avait repris la ville de Tournai, mais ce fut une occupation de courte durée. L'alliance du comte de Flandre et du comte de Boulogne avec le roi Jean et avec Otton IV se dénoua tragiquement sur le champ de bataille de Bouvines (27 juillet 1214). Ferrand fut emmené en captivité à Paris(dans une prison du Louvre).
Pour conserver la Flandre, Jeanne dut s'engager à démonter les fortifications d'Ypres, de Cassel, d'Audenarde et de Valenciennes (traité de Paris, 24 octobre 1214). Renaud de Boulogne, prisonnier comme le comte de Flandre, fut enfermé à Péronne où il mourut. Philippe Auguste l'avait dépouillé de son comté pour le donner à son propre fils Philippe, qu'il avait marié à Mathilde, fille d'Ida et de Renaud-
Pour le sort du comte, Jeanne s'en était remise à la grâce du roi ; il n'en demeura pas moins captif pendant douze ans et ne sortit de sa prison qu'après la mort de Louis VIII ; il avait signé, en avril 1226, le traité de Melun qui, au début de la régence de Blanche de Castille, fut légèrement modifié. C'est alors, 6 janvier 1227, que Ferrand recouvra sa liberté-
Ce traité consacrait définitivement l'abandon des territoires dont l'ensemble devait plus tard constituer l'Artois ; par le silence même qu'il gardait à leur égard, il supposait irrévocable le démembrement dont la responsabilité première remontait à Philippe d'Alsace-
Mais par une prétention nouvelle, Louis VIII exigeait le paiement d'une somme de 50 000 livres parisis, dont la moitié serait payée immédiatement ; pour sûreté de l'autre moitié, le comte et la comtesse devaient remettre entre les mains du roi les places de Lille, Douai et Lécluse. Louis VIII se réservait même le droit d'occuper la citadelle de Douai pendant une période de dix années à partir du jour où le dernier versement serait effectué-
Enfin, il interdisait de créer sur la rive gauche de l'Escaut en Flandre des fortifications nouvelles et de renforcer les anciennes. Cette dernière clause, par l'imprécision de ses termes, fournit à la justice de Louis IX un fallacieux prétexte pour exiger de la comtesse Marguerite qu'elle reconnût la suzeraineté française sur le pays de Waes-
Le traité de Melun déterminait les obligations féodales du comte de Flandre. Ferrand et Jeanne doivent reconnaître que, s'ils manquent à leurs engagements, ils seront légitimement excommuniés ; que, dans le même cas, les chevaliers et les hommes du commun de Flandre prêteront, contre eux, main-forte au roi ; ils s'interdisent d'inquiéter le royaume par une entreprise quelconque aussi longtemps que le roi leur rendra justice dans sa cour, et ils sont tenus d'expulser de leur terre quiconque refuserait de donner au roi les sûretés qu'il peut exiger. Telle était aussi la teneur du serment que Ferrand avait prêté à Philippe Auguste le 12 janvier 1212-
Ces conditions seront reproduites dans l'hommage fait à Louis IX par Thomas de Savoie, deuxième époux de Jeanne, en 1237, par la comtesse Marguerite en 1244 et par Gui de Dampierre en 1275. La Flandre était désormais à la merci de la France-
Pendant la captivité de Ferrand, Jeanne gouverna seule et subit le contrôle étroit des agents royaux et prend en charge la récolte d’une énorme rançon en vue de la libération de Ferrand. Son pouvoir est tellement fragilisé qu’il est même provisoirement anéanti lors de l’usurpation du faux Baudouin (avril-mai 1225). Les Capétiens s’attachent alors, autant par leur prodigalité financière que par le droit (traité de Melun), la noblesse flamande. Par contre, Jeanne de Constantinople et ses successeurs vont s’appuyer, comme leurs prédécesseurs de la maison d’Alsace, sur les villes. En effet, en dépit des difficultés, Jeanne maintient fermement les accords économiques avec l’Angleterre, garantissant la prospérité économique toujours grandissante des villes et protège efficacement le commerce, notamment en dotant les villes d'un cadre juridique strict (chartes ou stadskeuren).
Louis VIII, qui mourut le 8 novembre 1226, avait par son testament constitué l'Artois en apanage à son second fils, Robert, encore enfant- Ce ne fut qu'en 1237 que Robert releva de son frère la terre d'Artois : Arras, Saint-Omer, Aire, Hesdin, Bapaume, Lens et leurs dépendances. Louis IX avait confirmé les dispositions de son père à cet égard, en ajoutant que Hesdin, Bapaume et Lens, qui formaient le douaire de leur mère Blanche de Castille, ne devaient être remis à Robert qu'à la mort de Blanche ; mais celle-ci survécut à son fils : Robert d'Artois périt à Mansourah en 1250 et la reine ne mourut qu'en 1252-
Au milieu de ses infortunes, Jeanne de Flandre fut encore menacée d'un autre péril : elle avait négligé de prêter serment à Frédéric II. À la diète de Francfort (avril-mai 1220), le comte Guillaume de Hollande avait sollicité l'octroi des fiefs flamands qui n'avaient pas encore été relevés-
Frédéric II lui en donna l'investiture ; mais peu de temps après et probablement encore avant son départ pour l'Italie, où il allait chercher la couronne impériale, le roi, mieux éclairé, restaura Jeanne dans tous ses droits ; il reconnut comme valable l'excuse qu'elle avait alléguée : la difficulté de se rendre en Allemagne alors que son époux était prisonnier. Henri, roi des Romains, confirma cette réhabilitation à Mayence, le 6 mai 1221, et ajouta que Guillaume serait privé de ses fiefs hollandais s'il tentait quelque entreprise contre la comtesse-
Ferrand de Portugal semble avoir cherché dans le marquisat de Namur une compensations aux pertes qu'il avait éprouvées en Flandre. Après la mort de Philippe le Noble, frère de Baudouin IX, ses États avaient passé à Philippe de Courtenay, mari de sa sœur Yolande. Trois princes de cette maison s'étaient succédé à de courts intervalles ; quand le dernier, Henri, mourut en 1228, Ferrand résolut de disputer la succession à sa sœur Marguerite de Courtenay, épouse du comte de Vianden. Les droits qu'il pouvait faire valoir au nom de Jeanne étaient assez douteux ; néanmoins, Henri, fils de Frédéric II, lui en accorda l'occupation provisoire. Ferrand réussit à s'emparer d'une partie du pays, mais il se montra bientôt disposé à entrer en négociations. Un traité conclu le 1er novembre 1232 consacra sa renonciation au comté de Namur, moyennant certaines indemnités-
Marguerite
Jeanne n'ayant pas d'enfant survivant de ses deux mariages — le second avec Thomas II de Savoie (1237-1244), c’est sa sœur Marguerite de Constantinople (1244-1279) qui lui succède. Le règne de Marguerite II est marqué par sa vie privée tumultueuse. Mariée dès l'âge de dix ans en 1212 à son ambitieux tuteur, Bouchard d’Avesnes qui lui a donné deux fils survivants, elle a dû se séparer de lui pour des motifs politico-religieux. Remariée en 1223 avec Guillaume de Dampierre, elle en a eu cinq enfants. Son accession au pouvoir rend crucial l’épineux problème de sa succession, aggravé par la haine que voue la comtesse aux fils de son premier lit.
Cette situation devait amener pour la Flandre une nouvelle crise, qui non seulement allait la détacher définitivement du Hainaut, mais encore provoquer de longues hostilités entre les fils de ces deux unions. Le débat portait sur la légitimité des enfants de Bouchard et sur leur aptitude à revendiquer la succession maternelle. Les d'Avesnes étaient protégés par l’empereur Frédéric II, et les Dampierre, soutenus par la papauté et favoris du roi de France, dans un cadre plus vaste qui est celui de la lutte du sacerdoce et de l'Empire. Le conflit est marqué notamment par l’appel de Marguerite II à Charles d'Anjou en Hainaut.
La querelle fut tranchée par la sentence arbitrale de Louis IX et du cardinal-légat du Saint-Siège, Eudes de Châteauroux (juillet 1246). Elle attribuait la Flandre aux Dampierre, le Hainaut avec Namur aux d'Avesnes, et préparait ainsi pour le jour du décès de la comtesse la séparation des deux principautés qui, depuis 1191, avaient été de nouveau réunies-
Leur disjonction était certes conforme aux intérêts du roi, pour lequel un vassal trop richement pourvu de terres impériales était une cause permanente de soucis ; l'antagonisme de la Flandre et du Hainaut servait d'ailleurs admirablement la politique française-
Jean d'Avesnes, déçu dans son ambition de recueillir l'héritage entier de sa mère, essaya alors de profiter d'une équivoque. Il soutint que l'arbitrage de Louis IX ne prononçait que sur le sort du comté de Flandre et que par conséquent il pouvait, en sa qualité de fils aîné de Marguerite, revendiquer la Flandre impériale-
Il devait trouver un allié dans Guillaume II de Hollande, qui aspirait autant que ses prédécesseurs à se dégager de l'hommage qu'il devait à la Flandre- Ils attaquèrent ensemble Rupelmonde : c'était faire revivre les prétentions de la maison de Hollande sur le pays de Waes- Mais quand Guillaume fut élu roi des Romains en opposition à Frédéric II (octobre 1247), il ne voulut sans doute pas trop compliquer sa tâche en attirant sur la Hollande les forces de la Flandre, et il autorisa son frère Florent, qui administrait pour lui le pays, à traiter avec Marguerite. La paix conclue le 7 juillet 1248 fut confirmée par Guillaume II le 3 août et plus spécialement encore dans le courant de septembre de la même année. Cet acte ne modifia pas la situation qui existait depuis quatre-vingts ans ; il se borna à prendre des garanties sûres pour l'avenir-
Mais dès qu'en Allemagne, après la mort de Frédéric II, Guillaume II se crut assez fort pour rompre en visière avec la Flandre, il changea d'attitude. Marguerite, qui à son refus d'hommage avait répondu par un refus analogue pour les fiefs impériaux, fut déclarée, par une sentence prononcée à la diète de Francfort le 11 juillet 1252, déchue des droits que Frédéric II lui avait reconnus au mois de juillet 1245-
En même temps, Guillaume, accueillant les réclamations de son beau-frère, Jean d'Avesnes, lui conféra la Flandre impériale (ainsi que le comté de Namur) et invita tous les vassaux de ce pays à le reconnaître comme leur suzerain. Cette sentence ne fut confirmée qu'en décembre par le pape Innocent IV-
Une guerre ouverte s'engage alors ; Marguerite attaque la Zélande ; ses fils Gui et Jean, défaits à Westkapelle (1er juillet 1253), demeurent prisonniers (jusqu'en 1256)-
Marguerite avait invoqué le secours de la France, et c'est à cette occasion que Louis IX mit en avant la singulière prétention de faire reconnaître sa suzeraineté sur le pays de Waes ; à cette condition, il lui permettait de réparer la forteresse de Rupelmonde. Marguerite se soumit à cette injonction : une fois brouillée avec l'empire, elle pouvait attendre tout profit de l'alliance française-
La mort de Guillaume II (28 janvier 1256) modifia la situation. Il laissait un fils mineur, Florent V, dont son frère, également nommé Florent, eut la tutelle-
La paix fut négociée la même année à Péronne par Louis IX, entre Marguerite d'une part, la Hollande et les d'Avesnes de l'autre. Le dit de Péronne (24 septembre 1256) fut la base des traités conclus le 13 octobre 1256 à Bruxelles et le 22 novembre 1257-
En ce qui concerne la Zélande, Marguerite faisait des concessions importantes, qu'elle justifiait par des projets d'union entre les deux familles. Florent, le tuteur, devait épouser l'une des petites-filles de la comtesse ; s'il mourait sans héritier, son neveu, à son tour, recevrait une fille de Gui de Dampierre, et même au cas où ce mariage demeurerait stérile, Mathilde, fille de Guillaume II, prendrait pour époux un fils de Gui-
Marguerite investissait Florent, du chef de sa tutelle et au nom de son pupille, de toutes les terres, comprises entre l'Escaut et la Hedenzee (Escaut oriental actuel), que les comtes de Hollande, ses prédécesseurs, pouvaient revendiquer comme leur domaine propre, c'est-à-dire évidemment les alleux primitifs sur lesquels ils avaient dû reconnaître la suzeraineté flamande ; de plus, elle lui remettait personnellement en fief, comme la dot de sa petite-fille, le domaine zélandais que les comtes de Flandre avaient toujours possédé, en abandonnant en même temps sur ce domaine les prérogatives et les droits de toute espèce qu'ils avaient jusqu'ici directement exercés-
Florent aîné mourut dès le 24 mars 1258, avant d'avoir épousé la princesse flamande qui lui avait été promise, et ce fut à son neveu Florent V qu'échut Béatrix de Dampierre-
Néanmoins, il avait promulgué une charte générale s'appliquant à la Zélande entière, c'est-à-dire aussi bien aux îles septentrionales qu'à celles de mouvance flamande. On constate qu'ainsi l'accord de 1256 avait donné à toute cette région maritime une unité qui lui avait fait défaut jusqu'ici et qu'il avait mis fin à l'intervention directe du comte de Flandre dans son administration-
Au moment où la question de la Zélande se trouvait provisoirement réglée, un rapprochement s'était opéré également entre les d'Avesnes et les Dampierre. Louis IX, dans le dit de Péronne, avait modifié l'arbitrage de 1246 ; il avait enlevé aux fils du premier mariage de Marguerite, pour les attribuer aux Dampierre, les places de Crèvecœur, Arleux et Bouchain, ainsi que l'Ostrevent. Cette décision s'explique par le fait qu'au moment où, cédant aux suggestion de sa sœur Jeanne, elle avait consenti à se séparer de Bouchard d'Avesnes, Marguerite avait reçu d'elle en apanage la Pévèle, Bouchain et l'Ostrevent, et elle avait sans doute réclamé du roi avec insistance des territoires qui paraissaient revenir aux enfants de son second époux. Pour Arleux et Crèvecœur, c'étaient d'anciennes dépendances du Cambraisis-
Toutefois, le 12 novembre 1257, lors de la conclusion de la paix entre les frères ennemis, Marguerite et Gui consentirent à restituer à Jean d'Avesnes l'Ostrevent avec Bouchain, qui avaient été directement rattachés au Hainaut depuis le milieu du XIIe siècle. Ils conservaient seulement Arleux et Crèvecœur, comme mouvances de l'évêque de Cambrai-
Cet accord de 1257 consacrait pour le jour du décès de Marguerite la séparation des deux comtés. Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquaient leurs prétentions sur la Flandre impériale ; ils reconnaissaient à leur demi-frère la châtellenie de Cambrai avec le gavène du Cambraisis, Crèvecœur et Arleux ; ils s'engageaient de plus à ne recevoir aucun des territoires susdits soit du roi d'Allemagne, soit de l'évêque de Liège ou de l'évêque de Cambrai. Gui, de son côté, déclarait ne point vouloir inquiéter les d'Avesnes au sujet du Hainaut et de la suzeraineté du comté de Namur-
Le roi des Romains, Richard de Cornouailles, annula, le 27 juin 1260, la sentence que Guillaume avait prononcée en 1252 contre Marguerite, et il lui confirma la possession de la Flandre impériale. Gui, fils de la comtesse, en fut investi le 2 juillet 1262, à Gand-
Déjà en 1258, il s'était rendu à Ségovie et avait, par prudence, fait le même hommage à Alphonse de Castille, rival de Richard-
Ce conflit a coûté très cher à Marguerite II, qui s’est endettée et a dû demander l'aide des villes, augmentant de fait leur importance politique. Mais la prospérité éclatante, encouragée par les deux comtesses, ne se dément pas sous leurs règnes. Jeanne multiplie les chartes réglementant l’échevinage des grandes villes (Gand avec l’institution des « XXXIX », Bruges, Douai, Ypres en 1228), mais calque également ce modèle aux petites villes et aux châtellenies. Le pays se couvre de beffrois, témoignages des libertés communales reconnues et réglementées. Pour les comtesses, les villes servent de contrepoids à la noblesse, ralliée à la cause royale. Foires et industrie drapière sont systématiquement encouragées, la cour comtale jouant pleinement son rôle d’arbitrage. La population augmente toujours, comme en témoigne la reprise des défrichements durant le deuxième quart du XIIIe siècle, assurant une expansion économique. La pratique de l’assolement triennal et le regroupement en villages sont un des phénomènes de cette période dans la campagne flamande, permettant le maintien jusqu’au XVIe siècle d’un rendement céréalier de 20 à 24 hl/ha- Jusqu’au milieu du siècle, on entreprend également la poldérisation des estuaires, commencée par l’Aa au siècle précédent. Marguerite fait réaliser de grands travaux de canalisation. Les marchands flamands exportent alors leurs draps dans l’Europe entière et deviennent créditeurs des princes. Gand profite de sa situation à la limite du royaume et de l’Empire. Ypres se voue au commerce textile. Arras, désormais dans le comté d’Artois (créé en 1237) connaît son apogée. Bruges, surtout, devient un centre important du commerce en Europe du Nord : outre le drap et la laine, circulent le cuir et le blé de la Baltique, les vins d’Italie. Les foires de Champagne entrent en relation, via Bruges, avec les villes de la Hanse. Les petites villes émergent dans tout le comté. Témoignant de la richesse des marchands, les bourgeois, à l’instar des comtesses, fondent leurs propres hôpitaux et leurs œuvres pieuses. Les lettres sont également encouragées : Jeanne protège Manessier, Marguerite, les poètes Baudouin de Condé et son fils Jean de Condé.
Le second mariage de Gui avec Isabelle de Luxembourg lui apporta le marquisat de Namur et le château de Samson, que Baudouin de Courtenay, empereur de Constantinople, lui avait vendus en 1263. Robert, fils de Gui, devint comte de Nevers par son second mariage avec Yolande, fille de Mahaut II de Nevers, morte en 1280[128]. En 1272, Enguerrand IV de Coucy, époux de Jeanne de Flandre, fille de Robert de Béthune, céda à prix d'argent à Gui les droits qu'il exerçait sur Crèvecœur, Arleux et la châtellenie de Cambrai-
La fin du règne de Marguerite voit une guerre économique avec l'Angleterre (1270-1274) qui se conclut par un accord très favorable pour le royaume : prémices d'une situation socio-économique qui se dégrade déjà. Marguerite cède définitivement le pouvoir en Flandre à son fils Gui de Dampierre et en Hainaut à son petit-fils Jean II d'Avesnes en 1279.
Un siècle de crises (1280-1384)
Après 1280, les tensions sociales, économiques et politiques se font vives. Philippe le Bel s'empare du comté, mais le commun contrecarre les ambitions royales et regagne l'autonomie du comté à Courtrai (1302). Léliaerts et klauwaerts s'opposent jusqu'au principat de Louis de Male qui réforme les institutions et prépare l'ère bourguignonne.
Les ambitions royales face aux Flamands : 1280-1320
La période suivante voit s’amorcer un déclin économique, marqué par le changement des pratiques commerciales européennes : les premières galères génoises entrent dans le port de Bruges en 1280 ; artisans et marchands vont maintenant se distinguer : d’actif, le commerce devient passif. Ces changements sont accompagnés de crises sociales et politiques.
Dès le début du règne de Gui de Dampierre (1279-1305) éclatent des révoltes dans les villes flamandes (1280) : les communiers (petits artisans et ouvriers) ne supportent plus la mainmise de la grande bourgeoisie sur les échevinages des villes. Elles sont matées, mais il n’en reste pas moins que, pour conserver leur pouvoir et préserver leur indépendance face au comte, les oligarques urbains font désormais systématiquement appel au roi. Se dressent progressivement deux camps qui vont s’opposer bientôt : l’oligarchie urbaine et une grande partie de la noblesse constituent les partisans du roi de France ou léliaerts en référence au lys, emblême de la royauté française; ils ont face à eux les klauwaerts, en référence à la griffe du lion arboré sur le blason des Dampierre, essentiellement les communiers fidèles au pouvoir comtal.
Rodolphe de Habsbourg (1273-1291) remit en question l'hommage de la Flandre impériale. Ce prince, qui avait vu à son élection même Philippe III lui disputer la couronne, et qui sur toutes ses frontières, depuis l'Arélat et la Franche-Comté jusque dans le Hainaut, trouva en Philippe le Bel un adversaire prêt à amoindrir l'empire, ne reconnut en Gui de Dampierre que le vassal français, et dans toutes ses entreprises contre lui en faveur des d'Avesnes, il ne comprit pas que la Flandre devait être fatalement amenée, comme au temps de Philippe d'Alsace, à une rupture avec la France-
Marguerite avait, dès 1271, cédé à son fils la Flandre impériale, mais sans que cette transmission eût été ratifiée par leur suzerain, et depuis l'avènement de Rodolphe, Gui n'avait pas sollicité l'investiture. Le 6 novembre 1279, le roi concéda l'ensemble de ces fiefs à Jean II d'Avesnes, représenté à Linz par son frère Baudouin. En même temps, il ordonnait à tous ses vassaux de la région, le châtelain de Gand, les seigneurs, les officiers, les chevaliers, les villes du pays d'Alost, de Waes, des Quatre-Métiers, de Grammont, de refuser obéissance à Gui-
Comme cette sentence n'avait été suivie d'aucun effet, il la renouvela après la mort de Marguerite (10 février 1280), en 1280 et 1281 ; il invita le comte Florent V de Hollande à prêter secours à Jean pour le mettre en possession, et il enjoignit à l'évêque Enguerrand et à l'official d'Utrecht d'user des menaces spirituelles pour atteindre le même résultat-
Enguerrand, dans une longue épître, fit connaître au roi la stérilité de ses efforts ; nulle part il n'avait été favorablement accueilli par les habitants ; il n'avait même pas osé s'aventurer en dehors de son diocèse dans les Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre outre-Escaut, car il y aurait couru des dangers-
L'official d'Utrecht n'avait pas eu plus de succès ; il s'était avancé jusqu'à Biervliet, à l'extrémité du diocèse, et il demandait au roi des instructions complémentaires : lui aussi avait craint pour sa vie-
On constate jusqu'à quel point s'était affaiblie l'autorité des suzerains allemands ; les pays flamands n'étaient nullement disposés à se soumettre à un comte de Hainaut et Jean II d'Avesnes put, non sans raison, dans une lettre à Rodolphe, se plaindre de son impuissance et lui signaler les dangers que présentait pour l'empire l'insolence sans cesse grandissante de la Gaule-
À ce moment, l'antagonisme des descendants de Marguerite semble n'être qu'un épisode de la lutte séculaire entre la France et l'Allemagne ; mais l'empire était en pleine décadence-
Rodolphe ne cessait de fulminer des décrets contre l'audacieux vassal qui osait lui tenir tête ; il obtint de la diète de Worms (15 juin 1282) une sentence qui prononçait sa déchéance pour forfaiture ; il le mit au ban de l'empire et le fit menacer d'excommunication par le légat du Saint-Siège : tout cela sans résultat appréciable-
Telle était à ce moment l'anarchie qui régnait en Lotharingie, que l'évêque de Liège, Jean, fils de Gui de Dampierre, s'enhardit jusqu'à conférer à son père l'investiture du Hainaut ; c'était répondre au roi par une attaque directe-
Le comte de Flandre se jugeait donc délié de l'engagement qu'il avait pris en 1257, et puisque Jean II d'Avesnes n'en observait pas la teneur, lui-même revendiquait l'héritage complet de sa mère Marguerite. C'est pourquoi, le 27 mai 1287, il déclare que ses prédécesseurs ont toujours tenu non seulement la Flandre impériale, mais aussi l'Ostrevent, Crèvecœur et Arleux-
En 1290, Louis, petit-fils de Gui de Dampierre, épousa Jeanne, héritière du comté de Rethel, fille unique de Hugues IV. La même année, Gui de Dampierre acheta à Godefroid de Vianden la ville de Ninove, et en 1294 la seigneurie de Renaix de Gilles de Wandripont-
Lors du soulèvement des bourgeois de Valenciennes contre leur seigneur, le comte de Hainaut, Gui, répondant à leur appel, occupe la cité (en 1291), et il ne l'abandonne que lorsque Philippe le Bel l'y contraint, en 1296-
Adolphe de Nassau, qui succèda à Rodolphe de Habsbourg (1292-1298), adopta d'abord, quoique avec incertitude, la politique suivie à l'égard de la Flandre par son prédécesseur ; le 19 décembre 1293, il investit Jean d'Avesnes des fiefs impériaux. Toutefois, l'échiquier européen s'était singulièrement modifié-
Louis IX puis son fils Philippe III avaient joué sans abus le jeu des institutions. Tout change avec Philippe le Bel (1285-1314) et ses légistes, qui vont systématiquement faire jouer le droit en faveur du pouvoir royal.
Les incessantes vexations du roi, son intervention abusive dans l'administration de la Flandre semblaient calculées pour amener la rébellion d'un vassal plus jaloux de son indépendance qu'il n'était habile à la défendre. L'alliance de Gui avec Édouard Ier d'Angleterre eut pour conséquence l'envahissement du pays (1297-1300)-
La grande lutte qui mettait en jeu l'existence même de la Flandre était entamée. L'empereur Adolphe ne pouvait plus désormais voir en Gui un adversaire ; il annula, le 1er juin 1297, la sentence qui l'avait dépouillé et il lui fit même espérer des secours qu'il ne put cependant lui donner-
Albert de Habsbourg (1298-1308) reçut à Aix-la-Chapelle l'hommage du comte, le jour même de son couronnement ; mais il fut tout aussi impuissant à lui venir en aide. Les succès de l'armée française avait réduit la Flandre à merci le comte est prisonnier ; son territoire est occupé, livré tout entier aux agents de la couronne-
Philippe le Bel, en annexant la Flandre au domaine de la couronne, ne distingue pas la rive droite de l'Escaut de la rive gauche ; les droits de l'Allemagne, sans être formellement déniés, étaient frappés de nullité-
Les maladresses et les exactions du gouverneur Jacques de Châtillon provoque une insurrection des communiers brugeois dirigés par Pieter de Coninck et Jan Breydel : lors des mâtines de Bruges le 18 mai 1302 quand tôt le matin, plus de deux cents soldats de la garnison française sont massacrés et d'autres chassés. Robert d'Artois, cousin de Philippe le Bel, et le connétable Raoul de Nesles interviennent en représailles à la tête d'une armée de près de dix mille hommes, mais les communiers affrontent la chevalerie française près de Courtrai et remportent l’emblématique bataille des Éperons d'Or le 11 juillet 1302.
Philippe le Bel reprend l’initiative et remporte une victoire à Mons-en-Pévèle (18 août 1304). Suite à la mort de son père Gui de Dampierre dans une prison du château de Pontoise le 7 mars 1305, Robert de Béthune (1305-1322) releva le comté le 2 juin 1305. La paix d'Athis-sur-Orge (23 juin 1305), conclue à cette occasion, ne stipulait aucun aucun abandon de territoire, mais elle exigeait une indemnité de guerre. Philippe le Bel avait réclamé l'assise d'une rente de 20 000 livres, plus le paiement de 400 000 livres dans le délai de quatre années. Pour sûreté, il gardait les châteaux et les châtellenies de Lille, de Douai, de Béthune, de Cassel et de Courtrai, jusqu'à l'époque où les 20 000 livres de rente seraient parassises. À défaut par le comte d'avoir achevé cette opération avant la Saint-Jean-Baptiste de l'année 1307, le roi percevrait les revenus desdites châtellenies et il stipulait une amende supplémentaire de 60 000 livres-
D'autres stipulations faisaient peser lourdement sur la Flandre et ses habitants le poids de l'oppression française, et l'on comprend que les villes aient montré peu d'empressement à verser les grosses sommes qu'on réclamait d'elles pour sceller leur esclavage-
Le comte qui, dans ces circonstances, joua un rôle fort perfide et qui était déjà prêt à trahir la cause de ses sujets pour se concilier les bonnes grâces du roi et l'appui de la noblesse, poussa d'ailleurs le cynisme jusqu'à s'approprier une partie des deniers extorqués du pays-
Les dramatiques péripéties des premières années du XIVe siècle firent revivre les droits de l'Allemagne, qui étaient ignorés depuis l'incorporation de la Flandre au domaine royal par Philippe le Bel. Henri VII reconnut la Flandre impériale à Robert de Béthune (11 janvier 1309)-
Un second traité conclu avec la France à Paris (avril 1309) apportait en apparence des conditions plus favorables : il autorisait Robert à racheter la moitié de la rente de 20 000 livres moyennant le versement une fois fait de 600 000 livres tournois. Mais cette dernière clause imposait à toutes les classes de la population de tels sacrifices qu'elle ne put être exécutée dans le délai prescrit. La situation stagne, marquée par le marasme économique, les dévaluations monétaires et les rivalités entre les villes (principalement Gand et Bruges).
Le roi ne cherchait qu'un prétexte pour justifier une nouvelle intervention et l'incorporation de la Flandre. Robert, menacé de se voir retirer son comté par sentence des pairs du royaume, fut acculé au fatal traité de Pontoise (11 juillet 1312)-
Il avait la faiblesse de transporter au roi les trois châtellenies de Lille, Douai et Béthune, qui, depuis 1305, n'avaient été remises que provisoirement entre ses mains ; il les aliénait complètement et recevait en échange la rente dont elles avaient été le gage-
Il est vrai qu'il se réservait la faculté de revenir sur cette cession, s'il parvenait, avant le 25 décembre 1313, à asseoir la rente dans son comté de Rethel : exception de pure forme à laquelle il renonçait dès le 13 juillet 1312-
Le transport de Flandre, continuant l'œuvre de démembrement commencée par le traité de Melun, arrachait du comté toute la région de langue romane, la Flandre gallicante-
La cession des trois châtellenies donna lieu à des contestations qui portaient sur leurs dépendances situées en Flandre même et que le roi revendiquait, ou bien encore sur des enclaves que Robert de Béthune réclamait comme fief mouvant de terres impériales ou de châtellenies flamandes-
Au nombre des premières étaient Warneton, Wervik, (Houplines), Estaires, Steenwerck, Robertmes, que le comte de Flandre réussit à conserver, de même que quelques fiefs enclavés ; mais il échoua dans ses prétentions au sujet d'Orchies, de Râches, de Saint-Amand, de Bruille (à Tournai) et de Mortagne-
À la mort de Philippe le Bel (29 novembre 1314), Robert de Béthune essaya de revenir sur ses promesses. Louis X refusa de recevoir son hommage et le fit déclarer déchu de son fief ; les hostilités recommencèrent. En 1316, Philippe V, qui avait succédé à son frère, amena le comte à reconnaître ses engagements antérieurs (paix de Paris du 1er septembre) ; mais l'accord ne fut définitif qu'en 1320 (Paris, 5 mai, suite à un arbitrage du pape Jean XXII) : il ratifiait l'abandon des châtellenies de Lille, de Douai et d'Orchies, et stipulait le mariage de Marguerite, fille de Philippe V, avec Louis, petit-fils de Robert de Béthune. Cette union, par une singulière fortune, devait avoir pour la Flandre des conséquences que certes le roi de France n'avait ni prévues ni désirées Le 2 juin suivant, le cardinal prêtre Gaucelin, neveu du pape, assiste à la signature officielle de la paix entre la Flandre et la France. Dès après la signature du traité, la prospérité revient.
Pouvoir des villes, pouvoir des comtes : 1320-1384
Le comté de Flandre vers 1350
Louis, fils de Robert, avait devancé son père dans la tombe. Quand celui-ci mourut, le 17 septembre 1322, le Parlement de Paris eut à prononcer entre les prétendants qui réclamaient la succession. C'était d'abord le petit-fils du vieux comte, Louis de Nevers (dit plus tard de Crécy), que son aïeul avait désigné lui-même comme héritier ; la représentation n'étant pas reconnue en Flandre, ses droits étaient contestés par son oncle Robert et par ses deux tantes, Jeanne, dame de Saint-Gobain, et Mathilde, dame de Florennes, épouse de Mathieu de Lorraine-
Jeanne revendiquait à titre subsidiaire le pays de Waes qu'elle qualifiait de fief séparé et distinct. Le Parlement réserva cette dernière question, qui d'ailleurs n'était pas de son ressort. Pour la Flandre sous la couronne, il l'adjugea à Louis (1322-1346)-
Robert dut se contenter d'un apanage comprenant Cassel, Bourbourg, Gravelines, Dunkerque, Watten, Nieppe, Estaires, Warneton, sans parler des terres situées dans le Perche et en Champagne ; il échangea ces dernières contre la baronnie de Rodes au pays d'Alost. Cet héritage passa à ses descendants[144].
Au XIVe siècle, Guillaume de Hainaut, fils de Jean II (1304-1342), avait essayé de contester de nouveau les droits de la Flandre sur la Flandre impériale, et ses réclamations avaient trouvé un accueil favorables auprès de Louis de Bavière, qui, le 1er décembre 1314, lui avait adjugé les fiefs litigieux-
La contestation ne fut définitivement tranchée que par l'accord arrêté en 1323 (6 mars) entre Guillaume, comte de Hainaut et de Hollande, et Louis de Nevers, comte de Flandre. Guillaume renonce à toute prétention sur Alost, Grammont, Waes, les Quatre-Métiers, ainsi que sur la châtellenie de Cambrai, le gavène du Cambraisis, les places de Crèvecœur et Arleux. Louis de Nevers, de son côté, renonce à l'hommage de la Zélande. Un loyal arbitrage déterminera les droits respectifs des deux princes sur les territoires de Lessines et Flobecq, dits terres de débat-
Louis de Nevers, vassal fidèle et obstiné des Capétiens, commet de nombreuses maladresses qui le rendent très vite impopulaire et suscitent une grande révolte conduite notamment par Zannekin (1323-1328). Le comte ne rassoit son autorité que grâce à l'intervention du roi Philippe VI (bataille de Cassel, 23 août 1328).
En 1333, Malines fut cédée par l'évêque de Liège au comte Louis de Nevers. En 1335, il acquit la seigneurie de Beveren, de Hugues de Lorraine, fils de Mathieu de Lorraine et de Mathilde, fille de Robert de Béthune-
L'avènement du roi Valois a d'autres conséquences sur le comté : la Flandre va être le théâtre, dès 1337 des prémices et des débuts de la Guerre de Cent Ans. Le comte francophile s'oppose aux intérêts anglophiles des Flamands. Le roi Édouard III d'Angleterre, jouant de l'arme économique, menace la Flandre du blocus de la laine et de concurrence industrielle dans la production textile. Face à la menace, les Gantois se donnent un chef, le tribun Jacques van Artevelde (1337). Le Gantois prône la neutralité dans le conflit franco-anglais, l'accord économique avec l'Angleterre, l'alliance des trois "Membres" de Flandres (Gand, Bruges, Ypres) et l'union économique et militaire des Pays-Bas. Rapidement Ypres et Bruges se rallient à Artevelde et le comte est mis hors-jeu. Le tribun gantois traite directement avec le roi Édouard (reconnu suzerain comme roi de France) et fait lever l'embargo des laines. Il gouverne effectivement la Flandre de 1339 à 1345. C'est une tentative d'instauration d'un pouvoir populaire original. Cependant, Artevelde commet l'erreur de se jeter de plus en plus dans l'alliance anglaise. L'intransigeance économique des grandes villes face au Plat Pays qu'elles étouffent et la rivalité entre foulons et tisserands font le reste: Jacques van Artevelde est assassiné à Gand par les tisserands (17 juillet 1345). Mais l'alliance anglaise se maintient, et, après Crécy (où est tué Louis Ier) et la prise de Calais par les Anglais (1347), la Guerre de Cent Ans se détourne du comté.
Le règne de Louis II (1346-1384) voit la restauration de la confiance des Flamands envers leur dynaste. L'habileté politique du nouveau comte lui permet d'éviter les pièges de l'alliance anglaise, tout en maintenant une coopération économique. La paix est signée avec l'Angleterre (1348), les tisserands sont matés à Gand (1349) et la soumission au roi de France cesse d'être automatique (refus de l'hommage, 1350). Malgré les ravages de la Peste noire (1348), trente années de prospérité économique (1349-1379) et de tranquillité politique et sociale s'écoulent alors sous son règne. Le comte réforme et modernise alors les institutions du comté, spécialisant les différentes composantes de son ancienne cour.
Il négocie avec grand succès les deux mariages successifs de son héritière. Le second mariage de Marguerite de Male amena en effet la rétrocession en 1369 des châtellenies de la Flandre gallicante (Lille, Douai, Orchies). Édouard III d'Angleterre avait obtenu la main de la princesse pour son fils Edmond, comte de Cambridge, et les fiançailles avaient été officiellement conclues en 1364 ; Édouard, à cette occasion, promettait aux époux le comté de Ponthieu, le comté de Guînes, la terre de Marck, la ville de Calais, qu'occupaient les forces anglaises. Mais Charles V, qui voyait avec déplaisir ce rapprochement de la Flandre et de l'Angleterre, parvint à décider le pape Urbain V à refuser les dispenses nécessaires, et c'est en vue d'assurer l'union de l'héritière du comté avec son frère Philippe le Hardi qu'il se dessaisit des trois châtellenies de la Flandre gallicante. Toutefois, il demeurait convenu qu'en l'absence d'héritiers mâles issus de ce mariage elles feraient retour à la couronne-L'Artois revient également au comte par jeu d'héritage (1382).
Les querelles de clochers se réveillent néanmoins violemment en 1380 : les tisserands gantois reprennent leur tentative d'hégémonie et essaient de l'imposer à Bruges, nouvelle capitale du comte. C'est la longue, sanglante et compliquée Révolte des chaperons blancs (1380-1385), menée en partie par Philippe van Artevelde (le fils de Jacques). C'est à Philippe de Valois que revient d'écraser la révolte à Roosebeke (27 novembre 1382). Mais Gand résiste jusqu'après la mort de Louis II (1384).
L'époque bourguignonne et ses suites (1384-1555)
Les ducs de Bourgogne de la Maison de Valois (seconde Maison capétienne de Bourgogne) incorporent progressivement le comté au sein d'un vaste ensemble qui regroupe bientôt tous les "bas pays au bord de la mer" La Flandre y rayonne de son éclat économique et culturel. Louis XI abat la puissance bourguignonne, mais l'ensemble créé se transmet malgré les vicissitudes à la Maison d'Autriche. Charles Quint, natif de Gand, hérite des ambitions bourguignonnes et fédère une Flandre déclinante aux Dix-Sept Provinces.
L'éclat de l'époque bourguignonne : 1384-1470
La période pendant laquelle règnent les Valois de Bourgogne inaugure une nouvelle phase de l'histoire du comté de Flandre. En effet, les ducs-comtes de cette dynastie vont peu à peu agglomérer à leurs possessions un ensemble important de territoires, par mariages, héritages, captations d'héritages, force, népotisme ou achats.
Philippe le Hardi, nouveau duc de Bourgogne-Valois, put, à la mort de son beau-père (1384), joindre à son duché le comté de Flandre avec Lille, Douai, Orchies, Béthune, le comté d'Artois, la ville de Malines et celle d'Anvers, la Franche-Comté, les comtés de Nevers et de Rethel, et il transmit à ses fils ce riche héritage-
Le Boulonnais (1416, 1419-1438), le Brabant et le Limbourg (1406, 1430), le Namurois (1421), le Comté de Hainaut, la Hollande, la Zélande et la Frise (1428, 1433), la Picardie (1435-1463, 1465-1477), le Luxembourg (1443) et la Gueldre (1472) entrent dans le domaine bourguignon. Le siège de l'évêché de Liège (1408-1482) et celui de Cambrai (1439-1479) sont aux mains d'alliés des Valois de Bourgogne. La Flandre se retrouve ainsi à la fin de la période au sein d'un ensemble qui, oubliés les deux Bourgognes et le rêve lotharingien de Charles le Téméraire, est géographiquement cohérent. Mais si la Flandre se fond peu à peu parmi les Pays de par-deçà, bientôt les Pays-Bas, elle en reste durant toute la période l'élément le plus important parce que le plus peuplé et le plus riche. De la Bourgogne, au début de la période, le centre de gravité du pouvoir ducal passe à la Flandre durant la période. Marie de Bourgogne cèdera la Bourgogne, mais gardera la Flandre et les Pays-Bas.
De fait Philippe le Hardi (1384-1404) et Jean Sans Peur (1405-1419) sont avant tout des princes français et agissent politiquement en France (régence de Charles VI, querelle des Armagnacs et des Bourguignons, conquête anglaise). Mais Philippe le Bon (1419-1467) (qui gouverne effectivement les provinces septentrionales à partir de 1413) et Charles le Téméraire (1467-1477) (qui gouverne effectivement à partir de 1465) résident en Flandre et, fait significatif, se font enterrer à Bruges. Leurs points communs sont qu'ils assurent une relative paix dans le comté, qu'ils ménagent les susceptibilités locales, tout en installant progressivement une administration d'état efficace, leur permettant d'établir un impôt constant qui finance leurs ambitions politiques. Dans ce but, ils visent, au moins pour les trois premiers, à la neutralité de leurs états.
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