Le comté de Flandre désignait autrefois l'une des principautés du royaume de France, aux frontières durement disputées depuis sa création au IXe siècle jusqu'en 1384, date de la mort du comte Louis de Male.
Le comté fut ensuite progressivement intégré aux Pays-Bas bourguignons et fut détaché du royaume de France en 1526. Louis XIV en conquit une partie sur les Espagnols. Le comté cessa d'exister en 1795 après la conquête française des Pays-Bas autrichiens.
Le territoire de ce comté correspond approximativement aux provinces belges actuelles de Flandre occidentale et de Flandre orientale, à l'ouest de la province de Hainaut (arrondissements de Tournai et Mouscron) ainsi qu'à la région historique de Flandre française.
Les possessions multiples du comte de Flandre dépassent le pagus originel de Flandre. Le territoire du comté de Flandre ne correspond que très partiellement au territoire de la Flandre belge actuelle. Il était situé géographiquement plus à l'ouest et les provinces actuelles de Brabant-Flamand, d'Anvers et de Limbourg n'en faisaient pas partie.
Le comté de Flandre est traversé par la frontière linguistique entre dialecte thiois (Bruges, Gand, Ypres, Dunkerque) et latin vulgaire (Tournai, Lille, Douai).
La Flandre historique s'étend sur :
* la Belgique, avec
o deux des cinq provinces flamandes de la Belgique : la Flandre-Occidentale (Bruges) et la Flandre-Orientale (Gand) ;
o la Flandre romane : le Tournaisis historique et la région de Mouscron (qui faisait partie du Courtraisis) qui ont été rattachés à la province de Hainaut ;
* la France, avec la Flandre française composée de deux régions :
o le Westhoek, de langue flamande, dans la partie nord-ouest du département français du Nord, composée du Blootland ou Plaine maritime (Dunkerque) et de la Flandre intérieure ou Cœur de Flandre avec le Houtland (Hazebrouck) et la Plaine de la Lys (Armentières) ;
o la Flandre romane (Lille, Douai), région de culture flamande et d'expression picarde. Elle est parfois appelée Flandre gallicane ou Flandre gallicante.
o Ces territoires ont été annexés par la France après le siège de Lille par Louis XIV.
* aux Pays-Bas, la Flandre zélandaise (en néerlandais Zeeuws-Vlaanderen), une petite région enclavée entre l'Escaut occidental et la Belgique, dans le sud de la province de Zélande.
Les comtes de Flandre s'emparèrent du pagus Atrebatensis (l'Artois) au sud, mais il leur échappa en 1191. Le comté d'Artois (1237), apanage capétien, fit à nouveau partie des possessions du comte de Flandre Louis II en 1382, par héritage, mais fut acquis à la France en 1659 après bien des guerres.
Histoire
Haut Moyen Âge (avant 866)
Le christianisme y fut introduit, sous Maximien et Dioclétien, par Piat de Tournai, Chrysole de Comines et Eucher de Maastricht, tous trois martyrs. En 445, Clodion le Chevelu, chef des Francs, vainqueur des Romains, envahit cette contrée et prit Tournai et Cambrai. À cette invasion succédèrent, en 449, les ravages d'Attila.
Roi dans la région depuis 486, Clovis Ier s'était emparé de tout le pays en 510. Sous ses descendants, le territoire fit partie de la Neustrie et fut administré par des gouverneurs dits Forestiers.
Les Flandræ sont citées dans la Vie de saint Éloi, dont l'auteur, saint Ouen, est mort en 683. Encore ne s'étendaient-elles à cette époque qu'à un territoire proche de Bruges.
Aux temps des Carolingiens quelques familles puissantes occupaient les charges comtales et abbatiales dans la région (c'est le cas des Unrochides par exemple), mais elles n'étaient pas implantées uniquement dans la région.
Origines et accroissement du comté (866-1128)
Les Baudouin fondent et développent le comté de Flandre. À partir de la région de Bruges, ils étendent son territoire en luttant contre les Normands, en captant l'héritage des lignées carolingiennes et en s'imposant à leurs voisins. Les partages successifs de l'empire de Charlemagne (Verdun 843, Ribemont 880) et surtout les invasions normandes ont déstructuré et fragilisé cette région. Dans le royaume de France (Francia occidentalis, ouest de l'Escaut), le pouvoir s'est plus vite fragilisé qu'à l'Est. L'incapacité royale à lutter contre les Normands et leurs ravages a entraîné la montée en puissance de pouvoirs locaux avec lesquels la population espérait pouvoir être protégée. Le principat de Baudouin V marque l'apogée de la première Flandre. Ses successeurs accompagnent l'essor économique qui s'appuie sur le tissage de la laine.
Baudouin Bras de Fer
Le fondateur de la lignée des comtes de Flandre est Baudouin Bras de Fer. Il s'agissait d'un comte fonctionnaire et son comté primitif correspondait sans doute aux doyennés de Bruges, d'Oudenburg et d'Aardenburg, alors que d'autres fonctionnaires royaux se partageaient la région qui devint plus tard le marquisat de Flandre-
Les Flandres (car la forme plurielle est presque seule utilisée au IXe siècle) semblent avoir formé une zone de défense maritime analogue au littus saxonicum romain. Quand les Normands vinrent ravager la Francie, la tâche du comte de Flandre fut de les repousser ; les estuaires, nombreux à cette époque, et spécialement le Zwin et le Sinkfal, au voisinage desquels Bruges apparaît dès lors, étaient les refuges naturels de la petite flotte destinée à surveiller la côte-
Lorsque le traité de Verdun eut, en 843, donné l'Escaut pour limite au royaume occidental, Charles le Chauve reprit la tradition de Charlemagne, et, dans cet angle avancé de ses États, il constitua un gouvernement militaire embrassant, sous le nom de marche, toute une série de cantons. Ce fut l'origine du marquisat de Flandre dont le premier titulaire fut Baudouin-Le titre de marquis de Flandre tombera en désuétude au début du XIIe siècle, suite à la disparition de ce titre dans la hiérarchie nobiliaire du royaume de France-
Baudouin avait enlevé en 862 la princesse Judith, fille du roi Charles. Ce rapt lui valut d'abord l'excommunication, mais, grâce à l'intervention du pape Nicolas, il obtint son pardon, probablement en 864 ; ce ne fut guère cependant qu'en 866 que Baudouin fut investi de sa dignité nouvelle. C'est probablement à son mariage avec Judith que Baudouin doit sa fortune.
Enguerrand, comte de Gand, et Régnier, comte du Mempisque, venaient d'être disgraciés ; il est probable que d'autres fonctionnaires royaux se maintinrent quelque temps encore dans les pagi voisins.
Le marquisat de Flandre trouve au IXe siècle son assise territoriale le long de la vallée de la Lys, à l'ouest de l'Escaut, entre Bruges et l'actuelle Saint-Omer. Il occupe des terres progressivement libérées par la mer qui recouvraient en grande partie cette région jusqu'alors. Il comprit en effet, dès sa formation, les pagi de Waes, de Gand, de Courtrai, de Tournai, le Carembault, le Mélantois, la Pévèle, et peut-être aussi une partie du diocèse de Thérouanne (Ternois, Boulonnais, Mempisque au sens restreint, entre l'Yser et l'Aa). L'ancien pays des Atrébates (pagus Atrebatensis, Ostrevent, pagus Scarbeius et pagus Leticus) n'en faisait pas partie Ces pagi formant le marquisat de Flandre seront unis par le successeur de Baudouin Bras de Fer.
Vers le nord, les Quatre-Métiers faisaient partie du diocèse d'Utrecht, et avec toute la Frise occidentale, ils appartenaient au royaume de Lothaire. La frontière, de ce côté, ne fut pas modifiée durant tout le Moyen Âge ; les territoires d'Axel, Hulst, Boekhoute et Assenede formaient encore de véritables îlots ; la mer pénétrait plus profondément à l'intérieur des terres. Oostburg, « le château de l'est », est la forteresse qui couvre le marquisat sur cette limite orientale. Sur l'Escaut même, le royaume germanique semble avoir conservé un poste avancé qui, au confluent de la Lys, lui donnait pied sur la rive gauche-.
À la mort de Baudouin Bras de Fer (879), l'hérédité de la charge a été reconnue par le roi. Sa famille conservera la Flandre jusqu'en 1119, puis de 1191 à 1280.
Baudouin II
Baudouin II, dit le Chauve, qui succéda en 879 à son père, fonde véritablement la puissance flamande. Si les Normands ravagent sévèrement la contrée (879-883), il hérisse le comté de forteresses (bourgs), où la population peut se réfugier. Politiquement, il tente de capter l'héritage des Unrochides, éventuellement par le meurtre, et y parvient partiellement (acquisition de l'abbaye Saint-Bertin à Saint-Omer). Il sut mettre à profit les dissensions qui affaiblissaient l'autorité royale pour agrandir son territoire. On le voit faire d'abord opposition à Eudes, puis le reconnaître, prendre le parti de Charles le Simple, enfin, se tournant avec son frère vers la Lotharingie, passer dans le camp de son roi Zwentibold, fils d'Arnulf de Carinthie-
Le grand pagus Atrebatensis n'était pas encore rattaché à la Flandre. L'abbaye de Saint-Vaast, qui était en même temps la citadelle d'Arras, se trouvait entre les mains du comte Raoul, cousin de Baudouin et probablement fils d'Évrard (de Frioul) et de Gisèle, sœur de Charles le Chauve-
Quand Raoul mourut, en 892, Baudouin s'empara de la place, avant que le roi Eudes eût pu en disposer. Baudouin, frappé d'excommunication, n'en brava pas moins le roi qui vint mettre le siège devant Arras, mais qui finit (895) par en reconnaître la possession au comte dont il désirait se ménager l'appui-
En 899, Charles le Simple, à qui la mort d'Eudes avait valu l'adhésion unanime des grands, réussit à expulser Baudouin du château d'Arras, et il le remit au comte Aumer ; l'archevêque Foulques de Reims avait énergiquement combattu les prétentions de Baudouin et celui-ci, par vengeance, n'hésita pas à le faire assassiner (17 juin 900). Il ne récupéra pourtant ni Saint-Vaast, ni le pays d'Arras, qui demeurèrent à Aumer et à son fils Aleaume jusqu'en 931-
Baudouin II acquit le Ternois vers 900. À la mort de Raoul, un Unrochide qui était comte de Ternois et abbé laïc de Saint-Bertin, Baudouin II, qui était son cousin, réclama du roi l'abbaye ; les religieux, qui le redoutaient, invoquèrent l'intervention de leur ancien abbé Foulques, devenu archevêque de Reims. C'est alors que Baudouin fit assassiner Foulques (17 juin 900) ; il réussit néanmoins à obtenir de Charles le Simple le titre d'abbé laïque et probablement aussi le comitatus-Il réussit également à imposer sa suzeraineté sur le Boulonnais, probablement vers 896-
Arnoul Ier le Vieux
À la mort de Baudouin II, son fils puîné Adalolphe (Allou) reçut en apanage le Ternois et le Boulonnais. Arnoul (918-965), l'aîné, eut la Flandre avec le titre de marquis, puis en 933, à la mort d'Adalolphe, l'héritage entier-.
Arnoul reprit les tentatives de son père avec plus de succès. Ce n'est pas sans motif que l'histoire l'a surnommé le Grand. Il a consolidé et étendu son héritage ; par une politique habile, énergique, non exempte de duplicité et qui ne reculait pas devant de criminelles violences, il a tiré parti du désarroi dans lequel se trouvait, au Xe siècle, la monarchie française, et il a su à propos s'appuyer sur la Germanie à laquelle l'avènement de la maison de Saxe préparait un rôle important-
Arnoul Ier verra, en France à la déposition de Charles le Simple, le court triomphe de son vainqueur Robert Ier, le règne de Raoul de Bourgogne, gendre de Robert, la restauration de Louis IV, enfin, dans sa vieillesse, l'avènement de Lothaire, qui semble avoir reçu de sa mère Gerberge un peu de l'énergie saxonne, et qui donnera un dernier éclat à la dynastie carolingienne. Mais dans ces luttes où son suzerain est toujours directement intéressé, il ne songera qu'au marquisat de Flandre, fortifié par l'appui de l'Allemagne, et il ne prendra lui-même la défense de Louis IV contre Hugues le Grand que d'accord avec Otton-
Arnoul soutient d'abord les adversaires du roi de France, et il s'allie contre lui avec Héribert II de Vermandois, dont il épouse, en 934, la fille Adèle ; quand Louis IV, sollicité par Gislebert et d'autres mécontents, tente, en 938 et 939, de se remettre en possession de la Lotharingie, il prend rang avec Héribert, avec Hugues le Grand et le duc Guillaume de Normandie, dans le camp opposé. Il a son rôle au traité de Visé (942), qui réconcilie les deux monarques, et comme Otton soutient désormais la cause de Louis, devenu son beau-frère, il l'accompagne dans l'expédition que fait, en 946, l'armée allemande contre Hugues le Grand-
Les territoires qu'Arnoul Ier convoite en France sont l'Artois, l'Ostrevent, l'Amiénois, le Ponthieu
À Arras dominait le comte Aleaume ; il paraît avoir pris parti, avec Héribert de Vermandois, contre le roi Raoul qui vint, en 931, assiéger la place. Aleaume fut tué à Noyon en 933. Arnoul, qui s'était mis en possession de son comté, le conserva jusqu'à la fin de son règne-
Quant à l'Ostrevent, Arnoul parvient dès 931 à déloger Roger II de Laon et ses frères de la place de Mortagne. C'est probablement en 943, à la mort du comte Raoul le Jeune, qu'Arnoul de Flandre parvint à occuper également Douai ; le reste de l'Ostrevent conserva encore ses comtes particuliers-
Sur la Canche, Arnoul avait aussi remporté des succès ; il s'était emparé, en 939, de Montreuil, clef du Ponthieu, et fief du comte Hélouin, fils de Helgaud ; mais l'intervention du duc Guillaume de Normandie permit à Hélouin de le reprendre. Le ressentiment d'Arnoul se traduisit bientôt par l'assassinat de Guillaume que perpétra le chambellan du comte de Flandre-.
Après la mort de Hélouin (945), comme Arnoul s'était réconcilié avec Louis IV, il put faire valoir de nouveau ses prétentions sur Montreuil, que le roi et le comte attaquèrent ensemble et qu'Arnoul, en 948, parvint à enlever à Roger, fils de Hélouin-
Restait le château d'Amiens, que Louis IV avait donné à Hélouin, en 944, pour compenser la perte de Montreuil. Arnoul s'y fit recevoir par les habitants en 949, mais il le perdit bientôt-
C'est également sous Arnoul Ier qu'un chef danois, nommé Siegfried, avait pris possession d'une partie du Boulonnais. Sa vaillance, son attitude chevaleresque avaient fait sur le comte une si forte impression qu'il lui avait permis d'y demeurer. Ce Siegfried avait ensuite épousé ou simplement séduit Elstrude, la fille d'Arnoul-
Guerriers, ces grands seigneurs sont aussi pieux. Ainsi Arnoul Ier soutient-il le mouvement monastique et la réforme religieuse.
La mort prématurée de Baudouin III
Vieilli et miné par la maladie, Arnoul céda le pouvoir à son fils Baudouin III dès qu'il fut en âge de le seconder, mais un coup terrible le frappa. Baudouin III fut enlevé par la petite vérole, le 1er janvier 962. De son union avec Mathilde de Saxe, Baudouin III ne laissait qu'un enfant en bas âge. Force fut au vieux comte de reprendre les rênes du gouvernement. En mourant, il désigne comme tuteur de son petit-fils l'un de ses parents, Baudouin Bauces-
En 962 les enfants d'Adalolphe de Boulogne avaient réussi à récupérer grâce au soutien du roi Louis IV le comté de Boulogne ayant appartenu à leur père pour l'un d'entre eux, Arnoul II de Boulogne, mais dans la dépendance du comté de Flandre.
La situation de la Flandre n'était plus la même que trente ans auparavant. Le jeune Lothaire de France, monté sur le trône en 954, avait obligé Arnoul Ier à résigner sa terre entre ses mains, probablement à cause de l'attitude du comte vis-à-vis d'Otton-
Arnoul avait su donner à la Flandre une étendue et une cohésion qui était de nature à inquiéter son suzerain. Par ses relations avec ses voisins du royaume allemand, avec le comte de Cambrai, avec le comte de Frise occidentale, il avait pris une allure d'indépendance que le roi pouvait, non sans raison, trouver menaçante-
Il faut noter que les évêques ne purent jamais jouer en Flandre le rôle que prenaient à cette époque les prélats lotharingiens. Les villes de la région flamande avaient été, par l'occupation germanique, réduites à un tel état d'affaiblissement qu'elles ne pouvaient servir de point d'appui à la puissance d'un évêque. Les sièges de Tournai, d'Arras avaient été supprimés au VIe siècle : Tournai fut réuni à Noyon jusqu'en 1146, Arras à Cambrai jusqu'en 1093 ; Thérouanne, qui avait conservé son titulaire, demeura toujours un village. Pendant la période où se consolida la puissance des comtes, les évêques ne purent donc tenter de rivaliser avec eux. C'est l'une des causes, et non la moindre, de des progrès réalisés par l'autonomie flamande-
Lothaire voulut sans doute essayer de réagir. Il n'osa cependant pousser les choses jusqu'à la confiscation et il reconnut Arnoul II comme successeur de son grand-père-
Arnoul II
La Flandre était mutilée. Lothaire, dès 965, l'avait envahie ; il avait obligé les vassaux du comte à lui rendre hommage et avait gardé par devers lui l'Artois, l'Ostrevent, tout le pays jusqu'à la Lys. C'était les conquêtes d'Arnoul Ier qu'il annulait. Il est probable que cette confiscation n'a été que temporaire et que Lothaire remit lui-même la partie méridionale de la Flandre au jeune comte Arnoul II-
Arnoul II concéda définitivement la terre de Guînes à son cousin Ardolf, fils de Siegfried et d'Elstrude, en lui donnant rang de comté-
Baudouin IV
La minorité comtale de Baudouin IV ne viendra pas réellement affaiblir la puissance des Baudouinides. Les Carolingiens de France s'étaient éteints en 987. Hugues Capet était monté sur le trône, mais son autorité était loin d'être affermie. Il s'était hâté de recevoir l'hommage de Baudouin et il avait fiancé son fils Robert (II) à la veuve d'Arnoul et tutrice de Baudouin IV, Rozala de Provence : le mariage eut lieu en 988 mais ne fut pas heureux ; la princesse, italienne de naissance et sans doute rapidement mûrie, déplut bientôt à son époux, plus jeune, qui la répudia-
C'est du côté de la Lotharingie que se tourna l'ambitieuse activité de Baudouin IV. Il avait là, comme voisins, sur la rive de l'Escaut, le comte de Gand (Arnoul, mort en 993, puis Thierry III de Hollande), le comte d'Ename (Godefroid de Verdun) et le comte de Valenciennes (Arnoul), c'est-à-dire les défenseurs des trois marches constituées par Otton Ier sur la frontière de l'empire. Ename était une forteresse que Goderoid avait construite en aval d'Audenarde et qui donna pendant quelque temps son nom à cette région du Brabant occidental-
Godefroid avait en outre reçu d'Otton II, en 974, la plus grande partie du Hainaut, dont la portion méridionale, l'ancien pagus de Famars avec Valenciennes, avait été confiée au comte Arnoul-
Le comte de Gand, vassal et allié du comte de Flandre, ne semblait pas à ce moment devoir lui donner ombrage. Godefroid de Verdun venait de mourir et avait eu pour successeur dans le Brabant son fils Hermann. Le Hainaut proprement dit, à la fin du Xe siècle, avait été restitué par Otton III à Régnier IV, fils de l'exilé Régnier III. Restait Valenciennes, dont le grand âge du comte Arnoul faisait une proie facile : Baudouin IV, en 1006, réussit à s'en emparer-
Pour faire cesser cette usurpation, Henri II se mit d'accord avec le roi Robert II de France que la répudiation de Rozala avait brouillé avec le comte de Flandre. La campagne que les deux princes firent en commun, au mois de septembre 1006, n'aboutit à aucun résultat. Valenciennes demeura à Baudouin qui en profita pour inquiéter l'évêque de Cambrai Erluin, fidèle à la cause de Henri II-
Celui-ci reprit les hostilités en 1007 ; mais voyant l'impossibilité de réduire Valenciennes, il marcha sur Gand par Lembeek et Hautem ; il passe l'Escaut, occupe la forteresse impériale, et de cette position il attaque la ville même et ravage les campagnes. Baudouin IV fut contraint de mettre bas les armes et il restitua Valenciennes à l'empire-
Néanmoins Henri II ne lui tint pas rigueur ; il paraît avoir reconnu, comme l'avait fait Otton Ier, l'intérêt que l'Allemagne pouvait avoir à s'assurer la sympathie et l'alliance du marquis de Flandre. Il ne tarda pas, en effet, à remettre Valenciennes en fief à Baudouin et il y ajouta plus tard Walcheren, en même temps que les Quatre-Métiers-. Le fief de Walcheren comprenait, outre Walcheren proprement dit, Zuid-Beveland, dont Borsele forme la partie sud-ouest, et Wolphaartsdijk (Oostkerke), la partie nord-ouest. Le comte de Flandre prit également à cette époque le château de Gand et le confia à un châtelain. Une Flandre impériale est ainsi constituée : les comtes de Flandre sont dès lors également princes du Saint-Empire.
Henri II mourut en 1024. Son successeur, Conrad II, de la maison de Franconie (1024-1039), n'eut que peu de contact avec la Flandre-
À Cambrai, Baudouin IV soutint le châtelain Wautier, qui pillait les biens de l'évêque, et il tenta même, avec son appui, de s'y construire une place forte. Mais l'évêque, sans user de violence, l'amena à renoncer à ce projet (1026)-
Les comtes de Flandre s'inquiétaient des agrandissements du Hainaut. La famille des Régnier, qui avait réussi, dans les dernières années d'Otton III, à se remettre en possession de son héritage, venait de s'agrandir dans le Brabant occidental. Le comte d'Ename, Hermann, fils de Godefroid, s'était fait moine à Verdun et il transmit au moins une partie de son fief à son gendre, Régnier V. Par cette acquisition, les comtes de Hainaut devenaient les riverains de l'Escaut sur une notable partie de son cours-
Baudouin IV n'entendit pas accepter ce voisinage. Vers 1033, il s'empara par trahison de la forteresse d'Ename et la détruisit de fond en comble. Son fils Baudouin V éleva à Audenarde un château d'où il dominait la contrée-
Baudouin IV innova en organisant des châtellenies. Il réussit à s'assurer, dans toute la partie septentrionale du pays, la subordination directes et complètes des seigneurs, qui, sur plus d'un point et notamment à Tournai, à Courtrai, avaient conservé le rang de comtes. Les châtelains (burgraves) prirent désormais le rôle de vicomtes dans la hiérarchie féodale ; chargés de la garde d'une forteresse et de la défense militaire du pays, ils avaient aussi la délégation du comte en matière judiciaire ; leur circonscription répondait d'ordinaire à celle de l'ancien pagus, mais des modifications nombreuses ne tardèrent pas à se produire dans ces nouvelles divisions territoriales. Le pagus s'effacera de plus en plus et la châtellenie, plus restreinte ou plus étendue, prendra sa place-
Dans la partie méridionale du marquisat, les comtes, moins dépendants dès l'origine, réussirent à se maintenir, mais dans les liens de la vassalité flamande. Ce furent les comtes de Boulogne, de Guînes, de Saint-Pol, de Lens, d'Hesdin Le territoire flamand s'est stabilisé et l'assise n'en changera plus pendant deux siècles : le noyau originel (autour de Gand, Bruges, Lille et Saint-Omer) est directement régi par le comte ; un arc sud, où le comte est représenté par des châtelains locaux qui ne sont pas seigneurs de la terre ; au-delà encore, au sud et à l'est, des comtés vassaux. Le danger intérieur d'émiettement féodal à l'intérieur du comté est ainsi circonscrit.
Baudouin IV meurt en 1035
Baudouin V
Le fils de Baudouin IV, qui avait épousé Adèle, fille du roi Robert le Pieux, semble avoir, à la suite de cette haute alliance, conçu de si ambitieux projets, qu'il alla jusqu'à solliciter de Conrad II l'autorisation de prendre le Cambraisis comme base d'opération contre le gouvernement de son père ; mais il ne tarda pas à venir à résipiscence-
Henri III, à son avènement (1039), sanctionna sans doute l'usurpation que Baudouin IV avait faite sur la rive droite de l'Escaut-. Baudouin V resta donc maître de la région que l'on appellera plus tard le Brabant wallon et qui correspond aux doyenné de Saint-Brixe et de Chièvres- Henri III avait vu se dresser devant lui un redoutable adversaire en la personne de Godefroid le Barbu, fils du duc de Lotharingie Gothelon, mort en 1044. Godefroid réclamait la possession de la Lotharingie entière que le roi avait divisé entre lui et son frère Gothelon II. Il est probable que pour s'assurer dans ce conflit la neutralité du comte de Flandre, Henri voulut lui témoigner quelque nouvelle faveur. Il conféra donc, en 1045, à son fils, le futur Baudouin VI, le gouvernement d'une marche voisine de ses frontières (peut-être Anvers)
Henri III ne fut d'ailleurs payé que d'ingratitude ; deux ans plus tard (1047), Baudouin V entrait, avec Thierry IV de Frise occidentale, dans la coalition qu'avait réussi à former Godefroid. Il y entraîna le comte Hermann de Hainaut, malgré la résistance de Richilde, dont sa parenté avec l'empereur assurait sans doute sa fidélité. Ce fut l'occasion d'un rapprochement entre Baudouin et Hermann ; ils conclurent un accord par lequel ils mettaient fin aux différends que suscitaient entre eux la possession du Brabant méridional et celle de Valenciennes. Le comte de Hainaut cède en 1063 la forteresse d'Ename, que les comtes de Flandre avaient occupée en 1035 mais perdue entre-temps[40]. Baudouin éleva également ses prétentions sur le territoire anciennement rattaché au comté impérial de Gand, c'est-à-dire tout le pays situé entre la Dendre et l'Escaut. En échange, Hermann de Hainaut obtint du comte de Flandre l'importante place de Valenciennes-
Sûr de ce côté, Baudouin V put prêter toutes ses forces à son allié, Godefroid le Bardu. Henri III venait d'éprouver une défaite sur le bas Rhin. Les coalisés s'emparèrent de Nimègue, y brûlèrent le palais impérial ; Verdun fut mis à sac par Godefroid. À Liège, l'évêque Wazon parvint à repousser l'attaque qui menaçait la ville du même sort. Mais Henri III avait suscité d'heureuses diversions ; il avait obtenu contre la Flandre l'appui des flottes anglaise et danoise ; le pape, en interdisant le mariage de Mathilde, fille de Baudouin, avec Guillaume de Normandie, avait enlevé au comte ce puissant allié. Baudouin déposé les armes et fit amende honorable, en 1049, à Aix-la-Chapelle. Ce n'était toutefois qu'une feinte ; en 1050, il reprend les hostilités ; nouvelle expédition de l'empereur et nouvelle paix-
Mais l'année suivante, le conflit devient plus aigu que jamais. Hermann de Mons venait de mourir (1051) et Baudouin, saisissant cette occasion pour mettre fin à l'antagonisme qui souvent avait opposé le Hainaut à la Flandre, résolut le problème par l'absorption du Hainaut ; sans se soucier du consentement du suzerain allemand, il amena la veuve du comte, Richilde, à accepter comme époux son fils Baudouin (VI)-
Le coup était habile ; il promettait au possesseur des deux comtés un notable accroissement de forces. Henri III ne voulut pas tolérer cette infraction au droit féodal et il se prépara à en tirer vengeance. Henri, traversant le Hainaut, atteignit l'Escaut à Maing, au-dessus de Valenciennes ; Baudouin campait sur l'autre rive. Par une manœuvre de flanc, l'empereur détacha une partie de ses forces qui, faisant le détour par Cambrai, opérèrent en amont le passage du fleuve et déterminèrent le comte à s'enfoncer vers l'intérieur. L'armée ennemie tenta d'envahir par le sud la Flandre proprement dite ; mais le comte en avait si habilement défendu les points faibles par des fossés et des palissades, que l'accès en était impossible- Henri III remonta vers Lille et livra, près de Phalempin, une bataille où périt le comte Lambert de Lens ; il se détourna ensuite sur Tournai et réussit à y capturer de nombreux prisonniers de marque-
Ces opérations, qui avaient eu lieu dans le courant de l'été 1054, n'amenèrent pas de résultats décisifs et ne contraignirent pas encore Baudouin V à se soumettre. En 1055, il va, de concert avec Godefroid, mettre le siège devant Anvers. La situation demeura, de ce côté, si incertaine pour l'Allemagne, qu'à la mort de Henri (5 octobre 1056), les conseillers de son jeune fils Henri IV, se résolurent, pour obtenir la paix, aux plus larges concessions-
Baudouin se rendit à Cologne où se tint, en décembre 1056, une diète solennelle. Le mariage de Baudouin avec Richilde se trouva ratifié. Quant aux fiefs de Flandre, Baudouin conserva la Zélande méridionale, les Quatre-Métiers et le château de Gand. Il faut ajouter que le comte reçut un fief nouveau, le Brabant jusqu'à la Dendre- Il confia ce territoire à l'avoué de l'abbaye Saint-Pierre de Gand, qui devint ainsi le premier seigneur d'Alost-
Baudouin V qui meurt en 1067. Il est alors tuteur du roi de France Philippe Ier et beau-père de Guillaume le Conquérant.
Les règnes de Baudouin IV et Baudouin V ont eu pour le développement de la puissance flamande une importance capitale. L'ancien comté, de mouvance française, s'appuyait désormais solidement sur l'Allemagne impériale ; il s'était agrandi aux dépens de la Frise lotharingienne et du Brabant, acquérant d'un côté les cinq îles zélandaises et les Quatre-Métiers, de l'autre le château de Gand et le comté d'Alost. Les souverains français, Robert II, Henri Ier, Philippe Ier, n'avaient joué qu'un rôle effacé dans ces événements, dont Philippe lui-même ne devait pas tarder à éprouver les conséquences-
D'une crise dynastique à l'autre : 1070-1128
L'union de la Flandre et du Hainaut ne fut pas de longue durée. Baudouin VI, qui avait succédé à son père en 1067, mourut après un règne de trois ans (1070), pendant lequel il ne se produisit aucune modification territoriale. Il avait acquis en 1068, sur les rives de la Dendre, un alleu où il fonda la ville de Grammont et qu'il inféoda en partie au seigneur de Boelare-
La mort de Baudouin VI provoque une crise dynastique. Arnoul III semble bien avoir reçu alors l'ensemble des possessions paternelles. Son oncle Robert avait épousé en 1063 Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent de Frise occidentale ; c'est à cette union qu'il doit le surnom de Frison. Gertrude avait conservé de son premier époux plusieurs enfants en bas âge, et la mission de servir de tuteur à l'héritier du comté, le jeune Thierry V, échut à Robert. Ce n'était pas une tâche aisée, mais elle convenait à son énergie-
Robert le Frison se donna non seulement pour tâche de restaurer la puissance frisonne, mais il entreprit aussi d'arracher la Flandre à Richilde, dont le gouvernement paraît y avoir été très mal accueilli. Robert groupa sans peine autour de lui les mécontents ; maître d'une grande partie du pays, il n'hésita pas à entamer une lutte ouverte-
Richilde invoqua l'aide du roi de France, Philippe Ier, dont Baudouin V avait été le tuteur, mais les Flamands, conduits par Robert, demeurent vainqueurs à Cassel, le 22 février 1071. Arnoul III périt dans le combat-
Robert est dès lors reconnu en Flandre et, malgré tous les efforts de Richilde pour intéresser à sa cause l'évêque Théoduin de Liège, auquel elle inféoda le Hainaut, et l'empereur Henri IV, qui confirma cet engagement, elle dut se résigner à accepter le fait accompli. Son fils Baudouin ne conserva que le Hainaut. Elle-même, toutefois, avait reçu en douaire la seigneurie d'Audenarde-
Ce qui met en lumière toute la puissance du comte de Flandre, c'est que non seulement il savait tenir tête à son suzerain, le roi de France, mais qu'en même temps il luttait avec son pupille Thierry contre l'empire. Après la mort de Godefroid le Bossu (1076), Henri IV fit la paix avec Robert et avec Thierry[-La réconciliation de Robert avec l'empereur eut lieu à Mayence, en présence du roi de France Philippe Ier, le 29 juin 1076. Il y reçut probablement l'investiture de la Flandre impériale-
Tout indique que Robert céda alors à son beau-fils les îles méridionales de la Zélande que les comtes de Flandre avaient tenues en fief immédiat depuis 1018, et qui désormais constituèrent pour les comtes de Hollande un arrière-fief qu'ils relevaient de la Flandre. Il est également possible que c'est à cette époque que le pays de Waes passa sous la suzeraineté du Saint-Empire-
Les descendants de Robert Ier règnent jusqu'en 1119. Robert II (1093-1111) inaugura les rapports féodaux de la Flandre avec l'Angleterre. Malgré le mariage de Guillaume le Conquérant avec Mathilde, sœur de Baudouin VI, les relations des deux pays n'avaient pas été amicales ; Robert le Frison avait prêté appui à Philippe Ier contre la Normandie : l'hostilité traditionnelle qui existait entre ce duché et la Flandre persista par la suite. Robert II se fit à son tour l'allié du roi Louis VI contre Henri Ier, et s'il accepta du monarque anglais un fief d'argent de 400 marcs, moyennant lesquels il s'engageait à mettre cinq cents chevaliers à sa disposition, le rapprochement ne fut que momentané-
La mort prématurée de Baudouin VII (1111-1119) et l'extinction de la ligne mâle des Baudouin amenèrent toute une série de compétitions et de troubles. Charles de Danemark (1119-1127), fils du roi Knut IV et petit-fils de Robert Ier, réussit à se mettre en possession du comté de Flandre, en vertu du testament de Baudouin VII et malgré l'hostilité de Louis VI le Gros-
Par son mariage avec Marguerite de Clermont en Beauvaisis, Charles acquit le comté d'Amiens que le roi Louis VI avait enlevé en 1117 à la maison de Coucy, pour le transmettre à la maison de Vermandois, Marguerite étant la fille de Renaud II de Clermont et d'Adélaïde, fille unique de Herbert IV de Vermandois, et sa mère, réservant le Vermandois à son fils du premier lit, avait constitué l'Amiénois en dot à sa comtesse de Flandre ; mais l'assassinat de Charles (1127) le détacha bientôt du comté-
Les comtes de Flandre sont de grands féodaux et des vassaux exemplaires ; ils créent une administration qui permet pour la première fois l'élévation de fonctionnaires roturiers. C'est une période de défrichement et les premières « villes neuves » apparaissent. La population croît, les villes se développent. L'apparition du métier à tisser horizontal à pédales, vers 1100, entraîne l'apparition d'une industrie textile dans les villes, alors qu'auparavant cette activité s'exerçait dans les campagnes-. L'industrie textile sera dès lors une constante de l'histoire du comté, et même au-delà de l'histoire de la région. Le commerce de la laine anglaise, réputée pour son excellente qualité, est déjà pratiqué avec le royaume insulaire. D'autres échanges se font aussi vers la Rhénanie. Les marchands et les artisans des villes (Bruges, Gand, Lille, Arras, Saint-Omer, Douai) commencent à s'organiser. La richesse du comté est telle et son administration suffisamment forte, que trois de ses comtes peuvent abandonner leur terre et se rendre en Palestine comme pèlerin ou comme croisés.
Cependant la tension sociale créée par l’industrialisation éclate dans les années 1125-1128. Une famine, fléau oublié depuis longtemps, a lieu en 1125. Le clan de Bertulf ou Bertholf, prévôt de l’église Saint-Donatien et ancien serf devenu chef de l'administration comtale depuis 1091 (ce qui est révélateur des changements sociaux qui affectaient la société féodale de cette époque) est mis en cause dans des trafics de blé. Le 2 mars 1127 des membres du clan de Bertulf assassinent le comte Charles le Bon, dans l’église Saint-Donatien de Bruges pendant la messe du mercredi des Cendres, acte inouï qui marqua le temps.
La noblesse et les bourgeois de Bruges et de Gand fidèles au comte abattent la puissance de Bertulf qui est exécuté. Charles le Bon étant mort sans héritier, le roi de France, Louis VI, en tant que suzerain, intervient et impose Guillaume Cliton, petit-fils de Mathilde et de Guillaume le Conquérant, comme son candidat à la succession. Guillaume était le fils de Robert Courteheuse, que son frère, le roi Hanri Ier, avait dépossédé de la Normandie, et Louis VI, en lui donnant son appui, espérait, grâce au concours de la Flandre, réussir à détacher, en sa faveur, la Normandie de l'Angleterre-
À ce moment, le comté de Boulogne se trouvait aux mains d'un neveu du roi Henri, Étienne de Blois, fils de sa sœur Adèle. Étienne, qui avait épousé Mathilde de Boulogne, fille d'Eustache III, essaya de faire opposition au prétendant normand. Mais Louis VI obtint sans peine pour son candidat l'adhésion de la noblesse flamande-
Le 23 mars 1127, Guillaume Cliton est investi du comté et, afin de se faire accepter, promet d'accorder les premières franchises aux villes ainsi que l’abolition du tonlieu et du cens. Guillaume ayant oublié ses promesses, les villes de Gand et de Bruges se révoltent, tout comme les habitants de la zone maritime et les seigneurs de Termonde et d'Alost, tous deux établis sur terre impériale. Le nouveau comte fut tué au cours du siège de cette dernière place (1128)-.
Apogée politique puis économique (1128-1280)
Le XIIe siècle voit l'apogée politique du comté. Les comtes se heurtent ensuite à la volonté de Philippe Auguste : après avoir reçu l'Artois, il finit par abattre l'autonomie flamande à Bouvines (1214) et attache à la cause royale la petite noblesse. Malgré les crises politiques et sociales, la puissance économique flamande est éclatante, encouragée par les deux « grandes comtesses », qui s'appuient par contre-poids sur les villes.
La puissance de la maison d'Alsace : 1128-1180
L'avènement de Thierry d'Alsace (1128-1168), fils de Thierry II de Lorraine, est un échec signalé pour la suzeraineté française, et comme, d'autre part, l'empire, après la mort de Henri V, traverse une crise dont son autorité sur la Lotharingie même sortira fort amoindire, le comté de Flandre acquiert sous la dynastie nouvelle une indépendance presque complète
Thierry d'Alsace et son fils Philippe d'Alsace (1128-1191) ont l'intelligence de ménager le patriciat émergeant des villes flamandes, tout en cadrant les libertés urbaines. Par une politique matrimoniale efficace, ils accroissent leur comté par l'acquisition des comtés de Vermandois et d'Amiens, du comté de Boulogne, et s'assurent le siège de l'évêché de Cambrai.
Par le mariage que Philippe avait en effet contracté avec Élisabeth, héritière du Vermandois, il était devenu, à la mort de Raoul II (1163), frère de la comtesse de Flandre, maître de ce vaste territoire, ainsi que du Valois, de l'Amiénois et du comté de Montdidier. Cet ensemble de possessions qui s'avançaient jusque vers Compiègne, en faisait le voisin immédiat du domaine royal et lui permettait d'imposer son autorité à des enclaves royales, telles que Noyon, Montreuil-sur-Mer, Corbie, Saint-Riquier. (En 1173, il avait soumis à sa suzeraineté les comtés d'Eu et d'Aumal])
Transformant le fief d'argent que ses prédécesseurs tenaient des rois d'Angleterre, il obtint, en 1173, du fils rebelle de Henri II qu'il l'investît du comté de Kent avec les châteaux de Douvres et de Rochester, mais cette disposition resta sans effet-
Du côté de la Lotharingie enfin, Philippe paraît avoir exercé un moment l'autorité ducale, ou plus exactement celle de protecteur du pays brabançon-
Louis VII, en mourant (1180), avait désigné Philippe d'Alsace comme conseiller de son fils ; sans être, de ce chef, le régent officiel du royaume, le comte put espérer que sa puissance lui assurerait en France une influence prépondérante. Il se hâta de marier le jeune roi à sa nièce Isabelle, fille de sa sœur Marguerite et de Baudouin V de Hainaut. Cette union n'eut pas de longue durée. Isabelle mourut en 1189, à peine âgée de dix-neuf ans-
Philippe Auguste, presqu'au lendemain de son avènement, avait fait sentir au comte de Flandre qu'il n'entendait pas se soumettre à sa tutelle ; ce fut pour l'ambition de Philippe d'Alsace une première déception ; elle le blessa d'autant plus vivement qu'il avait pour lui mutilé son héritage-
Thierry d'Alsace avait laissé une nombreuse lignée ; sans parler de Laurette, femme d'Iwan d'Alost, il avait eu de sa seconde épouse, Sibylle d'Anjou, quatre fils : Baudouin (mort jeune), Philippe, Mathieu, Pierre et trois filles-
Philippe lui-même, en épousant Élisabeth de Vermandois, n'avait certes songé qu'à l'agrandissement de son domaine. La race des comtes de Vermandois, issus de Hugues de France, fils du roi Henri Ier, était irrémédiablement vouée à l'extinction. Raoul II, frère d'Élisabeth, mérita le surnom de lépreux. Sa mort précoce avait fait passer ses États à la comtesse de Flandre, qui, elle aussi, demeura stérile. Il en fut de même de sa sœur Ænora-
Des deux frères de Philippe, Pierre, sans recevoir les ordres, avait été proclamé élu de Cambrai ; Mathieu avait arraché au monastère de Romsey l'héritière du Boulonnais, Marie, fille du comte Étienne (roi d'Angleterre), et il en avait fait sa compagne au grand scandale de la chrétienté (1060). L'archevêque de Reims l'avait excommunié et son père, Thierry d'Alsace lui-même, irrité de ce mariage sacrilège, lui avait refusé la délivrance du comté de Lens qu'il réclamait comme part de l'héritage de Boulogne. Deux filles étaient nées de Mathieu et Marie : Ida qui, en troisièmes noces, épousa Renaud de Dammartin, et Mathilde, femme de Henri Ier de Brabant-
Pierre, à son tour, résolut de rentrer dans la vie laïque, et désireux de doter sa race d'un héritier mâle, il sa maria avec Mathilde, petite-fille du duc Hugues II de Bourgogne (en 1175) ; mais son espoir fut déçu : il ne lui naquit point de fils-
La dynastie de Flandre se retrouvait donc dans la situation critique où l'avait placée la mort de Baudouin VII. Philippe s'était alors décidé à transmettre ses droits à sa sœur Marguerite qui avait épousé Baudouin de Hainaut ; il les fit reconnaître en 1177 dans les villes flamandes-
L'industrie textile continue rapidement son essor qui se poursuivra jusqu'au milieu du XIIIe siècle, et la vie commerciale s'organise autour de cinq foires : celles d'Ypres, de Bruges, de Torhout, de Lille et de Messines. Les draps flamands sont vendus, via les foires de Champagne, à travers toute l'Europe, de Gênes à Novgorod. Jusque vers 1175 les défrichements permettent la création de nombreuses villes neuves. Philippe d'Alsace fait assécher les marais de l'Aa. Tout reflète la vitalité économique, qu'accompagne un accroissement important de la population et une montée des aspirations politiques locales de la bourgeoisie. Les bourgeois siègent de plus en plus dans les conseils d'échevins dont ils prennent peu à peu le contrôle. En accordant des chartes à de nombreuses petites villes et en uniformisant celles des grandes (Arras, Bruges, Gand, Douai, Lille, Ypres, Saint-Omer), les comtes donnent satisfaction aux artisans-marchands, tout en contrôlant le mouvement. Ils instaurent également une administration plus efficace, substituant, en tant que leurs représentants, les baillis aux châtelains et récoltent les tonlieux. Cette richesse permet d'assouvir les idéaux religieux et chevaleresques des comtes Thierry et Philippe d'Alsace qui partiront comme croisés en Palestine.
Le démembrement de la Flandre : 1180-1191
Mais après la mort de son chancelier Robert d'Aire (1174), la politique de Philippe d'Alsace devient plus imprudente. Au moment où il mariait Isabelle, fille de Marguerite, à Philippe Auguste (1180), il commit la fâcheuse erreur d'engager, à titre de dot de la jeune reine, une notable portion de ses États (Arras, Saint-Omer, Aire, Hesdin). Cet engagement affecta douloureusement Baudouin de Hainaut, qui se voyait privé d'une partie de l'héritage sur lequel il pouvait compter-
Philippe d'Alsace lui-même ne tarda pas à regretter sa générosité lorsqu'il constata que le roi lui refusait dans le gouvernement la haute influence qu'il avait convoitée. Il ne songea plus bientôt qu'aux moyens d'annuler son imprudente promesse-
Les dernières années de sa vie ne furent remplies que de luttes contre la France. Désormais la Flandre est menacée par la politique centralisatrice de la couronne ; l'ère de l'expansion est close, et celle des démembrements, qui se poursuivra jusqu'au milieu du XIVe siècle, commence-
La mort d'Élisabeth (26 mars 1182) mit d'abord en cause la succession du Vermandois, qui semblait devoir revenir à sa sœur Ænora (Éléonore), épouse en quatrièmes noces de Mathieu III, comte de Beaumont-sur-Oise-
Le traité de Grange-Saint-Arnoul, entre Senlis et Crépy (avril 1182), laissa à Philippe la possession de ces territoires, mais il reconnaissait ne les tenir que comme le gage de la somme que son père Thierry avait versée entre les mains de Raoul Ier lorsque avait été conclu le mariage de sa fille. Philippe consentit néanmoins, dans le courant de cette année, à céder le Valois à Ænora, à la condition que le Vermandois lui fût assuré jusqu'à sa mor-
Le comte renouvelait en même temps sa promesse relative à la partie méridionale de la Flandre. La crainte du comte de Flandre était désormais que le roi ne réclamât son héritage entier sous prétexte de déshérence. Ainsi avait-il formé le dessein de contracter une nouvelle union avec Mathilde de Portugal, fille du roi Alphonse Ier. Philippe Auguste lui intima l'ordre de n'en rien faire, mais le comte passa outre. Le mariage fut célébré en 1184-
À ce moment, d'autres conflits avaient surgi en Lotharingie : Baudouin V de Hainaut réclamait, du chef de sa mère Alix, la succession de Namur et du Luxembourg, dont le grand âge du comte Henri l'Aveugle rendait l'ouverture prochaine. Philippe d'Alsace, le duc de Brabant, l'archevêque de Cologne protestaient contre cet accroissement de puissance. Frédéric Barberousse avait néanmoins (mai 1184) reconnu les droit de Baudouin et constitué le Namurois en marquisat. Mais, en même temps que l'empereur manifestait ainsi sa faveur envers le comte de Hainaut, Henri, roi des Romains, son fils, cherchait à l'entraîner à prendre la défense de Philippe d'Alsace contre le roi de France. Les deux causes n'étaient en vérité pas incompatibles, pourvu que la bonne intelligence qui avait existé jusqu'ici entre le comte de Flandre et le comte de Hainaut demeurât inaltérée. Seulement Philippe Auguste, par d'habiles manigances, sut compromettre Baudouin aux yeux de son beau-frère : les prières d'Isabelle de France, à qui l'attitude de son père attirait l'animosité de son époux, contribuèrent à disposer Baudouin en faveur de l'alliance française. Dès lors, les hostilités entre lui et la Flandre devinrent continuelles. Philippe d'Alsace réussit même à détourner un des principaux vassaux hennuyers, Jacques d'Avesnes, qui lui ouvrit ses places fortes de Leuze, d'Avesnes et de Landrecies-
Philippe Auguste dirigea son armée vers la Somme, et le comte de Flandre dut se résoudre à accepter les conditions qui lui furent faites au colloque de Boves, près d'Amiens (1185). Il y abandonnait le Vermandois entier, à l'exception de Péronne, Ham et Saint-Quentin, et se dessaisissait également du comté d'Amiens, le tout en faveur du roi, qui, moyennant quelques compensations, avait amené Ænora de Beaumont à sacrifier cette part de son héritage-
Cette nouvelle défaite inspira au comte de Flandre une résolution désespérée. Plusieurs fois déjà, il s'était rendu à la cour impériale. En 1184, irrité de l'opposition que rencontrait son projet de mariage avec Mathilde de Portugal, il avait offert à Frédéric Ier de l'aider à conquérir la France, ce qu'il représentait comme une entreprise aisée. Cette fois (1185), le désir de venger les humiliations reçues le poussa plus loin encore : il fit hommage au roi Henri pour le comté de Flandre tout entier-
Henri voulait mettre en campagne les troupes impériales, mais son père le contint ; il déclara que s'il était disposé à redresser les injustices dont son vassal serait victime, il n'entendait pas le seconder dans sa rébellion contre son suzerain-
Philippe sentit que tout espoir de revanche était perdu, et se résigna à conclure, le 7 novembre, à Aumale, un accord qui fut ratifié l'année suivante à Gisors (10 mars 1186) et qui laissa les choses en l'état où les avait mises le pacte de Boves-
Mais immédiatement après, il croit pouvoir tirer parti du conflit qui surgit entre l'archevêque Philippe de Cologne, auprès duquel s'étaient rangés le duc de Brabant et le duc de Limbourg. Frédéric Barberousse s'était rapproché du roi de France et avait confirmé solennellement au comte de Hainaut ses droits à la succession de Namur. Dans cette occurrence, le comte de Flandre se tourna vers le roi d'Angleterre, qui soutenait en Allemagne les adversaires de Barberousse. La Flandre fut ainsi amenée à l'alliance anglaise, qui lui fut d'un si grand secours pendant les siècles suivants et qui contribua puissamment à empêcher qu'un peuple germanique fût complètement absorbé par la centralisation française-
La prise de Jérusalem par Saladin et la résolution des princes chrétiens d'entreprendre une nouvelle croisade vinrent mettre trêve à ces nouveaux projets belliqueux, et Philippe d'Alsace, oubliant les déboires dont il avait été abreuvé et la triste condition dans laquelle il laissait la Flandre, partit pour la Palestine. Il y mourut devant Saint-Jean-d'Acre, le 1er juillet 1191
En 1187, suite aux luttes de ses habitants pour l'indépendance, la ville de Tournai passe également aux mains du roi de France.
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