enluminure représentant le signe de la Vierge
Jean Damascène considérait que les planètes « sont causes de nos diverses complexions, comportements et dispositions », c'est-à-dire que les hommes étaient déterminés par les astres se mouvant dans les sphères célestes ; cette détermination semble totale dans le sens où elle touche aussi bien la constitution physique des êtres, que leurs caractères et leurs actions. Ce père de l’Église n’était pas le premier homme à accorder une influence réelle aux astres sur la vie du monde terrestre, en effet, Alain de Libéra nous fait remarquer, dans Penser au Moyen Age , que l’astrologie, tout comme l’alchimie et la magie médiévales étaient un héritage de l’hermétisme, dont les plus anciens écrits remontent au troisième siècle avant notre ère, on ne peut donc pas dire que le Moyen Âge ait vu naître l’astrologie, cependant cette pratique qui consiste à déceler dans le mouvement des planètes perçu depuis la terre (c'est-à-dire d’un point de vue géocentriste), le signe et la cause des actions humaines a fait l’objet de débats au sein de l’Europe chrétienne notamment.
En effet, considérer que les hommes, qui sont, d’après les enseignements de l’Ecriture, des êtres libres, sont assujettis à une causalité qui leur est supérieure revient à nier l’idée selon laquelle Dieu a créé l’homme à son image, car on admet que Dieu a donné naissance au monde dans un acte de liberté ; ceci peut impliquer deux conséquences : Dieu n’aurait pas accordé la liberté à la créature, ou alors Dieu lui-même ne serait pas libre. Ces deux positions sont évidemment hérétiques, mais elles peuvent être déduites de certains textes médiévaux sur lesquels nous nous pencherons.
Astronomie et astrologie étaient liées au Moyen Âge, la première a en effet servi la seconde en lui offrant des cartes très précises du ciel et des éphémérides, ce lien entre les deux domaines a favorisé la défense de l’astrologie comme science et a posé une difficulté, car les astronomes reconnaissaient, eux aussi, une certaine influence aux astres, mais sans vraiment la délimiter, ce qui pouvait laisser présager que celle-ci était déterminante absolument. Cette difficulté est présente chez Avicenne, mais aussi chez les penseurs chrétiens, alors qu’on pourrait supposer que pour défendre la liberté ils rejetaient en bloc le moindre déterminisme, Thomas d’Aquin même s’il a lutté contre la nécessité qui semblait imposée à l’homme par le mouvement des corps célestes, reconnaît à plusieurs reprises leur influence sur le monde terrestre. Avant d’aborder cet auteur il nous faut essayer de définir, autant qu’il est possible cette notion de « déterminisme astral », et de comprendre comment il peut être déduit du système avicennien.
Qu’est-ce que le déterminisme astral ?
Face au parallélisme qu’on peut observer entre les mouvements des astres qui suivent un cours régulier, et l’apparition de certains phénomènes terrestres eux aussi réguliers, les saisons par exemple, on a pu considérer qu’il s’agissait d’un lien de causalité. Il faut essayer de comprendre comment ce qui semble n’être que concomitance a pu être considéré par les savants du Moyen Age, mais aussi ceux de l’Antiquité comme appartenant à une chaîne de causalité.
1) En quoi et pourquoi les astres déterminent-ils le monde sublunaire ?
Dans la conception géocentrique de l’univers, qui était celle tenue pour vraie au Moyen Âge la terre était entourée de plusieurs sphères célestes (leur nombre diffère selon les systèmes) se superposant comme des couches d’oignons nous dit Ptolémée. Au sein de ces sphères mobiles se tenaient les astres, l’astrologie en comptait sept principaux : le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Jupiter, Mars et Saturne ; à chacun de ces « corps célestes », correspondaient des caractéristiques et des lieux spécifiques (les domiciles) au sein du zodiaque, c'est-à-dire de la voûte céleste située de part et d’autre de l’écliptique . La position des astres au sein du zodiaque était tenue pour avoir de l’influence sur le monde terrestre, ainsi le soleil semblait déterminer les variations saisonnières en fonction de sa place dans le système.
Cependant, l’influence des astres ne se limitait pas au système naturel, mais pouvait être tenue pour avoir une incidence sur les vies humaines. Ainsi, la connaissance de la position d’une planète dans le zodiaque au moment de naissance d’une personne pouvait servir à définir les influences astrales qui le détermineraient. En effet, chaque planète possède ses caractéristiques propres, Saturne, par exemple est l’astre dont la signification se rapporte au temps, à l’expérience, à la réflexion, à la solitude, à la rétractation et à la lenteur, une personne née sous son influence, c'est-à-dire au moment où la planète se trouvait dans la constellation qui correspond à son signe zodiacal aura ces caractéristiques selon les définitions de l’astrologie.
Ce d’autant plus que l’influence des planètes pouvait être modifiée en fonction du signe zodiacal où elles se trouvaient, les astrologues distinguaient (et distinguent toujours aujourd’hui) quatre situations : lorsque la planète est dans son domicile c'est-à-dire dans le signe du zodiaque qui lui convient le mieux ses caractéristiques sont développées ; elles sont exaltées quand la planète est hors de son domicile, mais dans une constellation qui renforce son influence, c’est le cas, nous dit Suzel Fuzeau Braesch, dans L’astrologie , quand Mercure se trouve dans la constellation de la Vierge. Lorsqu’une planète est en exil, c’est qu’elle est située dans la constellation opposée à son domicile, son influence est diminuée par cette situation, mais elle peut être complètement contrariée : lorsqu’un astre se trouve dans le signe opposé à sa situation d’exaltation, dans cette configuration appelée « chute », son influence a des effets inverses aux caractéristiques habituelles.
Les astrologues du Moyen Age, grâce aux instruments développés par les Arabes, qui se propagèrent ensuite en Europe, purent situer les planètes et leurs situations dans les constellations de façon précise et en tirer des conjectures. Ainsi, l’astrolabe, un instrument permettant d’obtenir, à une latitude donnée, une représentation plane du ciel à une date précise, devint très populaire et se répandit au-delà des milieux savants, une explication pour une utilisation simple accompagnait les astrolabes , et chacun grâce à cet instrument ou à une éphéméride pouvait en connaissant la position des planètes avoir une idée de l’influence des corps célestes sur le monde terrestre.
Ces considérations peuvent sembler difficilement acceptables aujourd’hui, la position d’une planète au sein du zodiaque ne présage pas pense-t-on des événements précis, on pourra faire des conjectures sur la position de ces planètes en établissant par le calcul la position qu’elles auront à un moment précis, mais cela ne décidera pas des actions de la vie humaine. Or, cette opposition vient du fait que l’astronomie et l’astrologie sont deux domaines distincts aujourd’hui, alors que dans le monde médiéval, il s’agissait de la même science : l’étude des astres. Cette même science pouvait être distinguée selon deux pans : spéculatif et pratique, l’étude des astres et de leur position pouvait se limiter au champ de la connaissance seulement, c'est-à-dire qu’on pouvait connaître et calculer leur position prochaine ou antérieure, mais à partir de cette connaissance et en fonction de l’influence qu’on reconnaissait aux astres et de leurs caractéristiques, on pouvait prévoir des événements ; c’est en tout cas ce que défendait Roger Bacon. Mais comment expliquait-on cette influence des astres ?
Ceci était dû, nous dit François Xavier Putallaz, dans Insolente liberté, controverses et condamnation au XIIIe siècle, à un héritage de l’aristotélisme : on part du principe que rien ne change, ne se meut, sans l’influence d’un moteur, or les moteurs des changements du monde inférieur sont les corps célestes, les astres ; en effet, il semble que toutes les choses qui changent imitent le mouvement circulaire des astres dans le sens où on se situe dans une conception où l’univers est clos, entouré de plusieurs ciels, il y aurait alors concomitance entre la vie des sphères, qui entourent le monde sublunaire, et ce dernier.
« Ce monde est nécessairement en continuité d’une façon ou d’une autre avec celui qui tourne là-haut, si bien que toutes ses impulsions sont commandées de là-haut. C’est, en effet, le principe d’où part, pour tous les êtres, le mouvement », nous dit Aristote dans les Météorologiques, il affirme, ainsi, un lien entre le monde supra lunaire et celui où vivent les hommes, ce qui est une manière d’expliquer l’existence du monde céleste et des sphères qui sont supposées le composer (cette croyance se maintiendra au-delà du Moyen Âge). Les astres étaient, alors, considérés comme les causes du mouvement, dans le sens où ils transmettaient un flux, au monde sublunaire par leur rotation, flux qui entraînait le mouvement des autres corps qui eux-mêmes pouvaient, alors, être causes du mouvement d’autres objets, etc.
Ces moteurs étaient, selon Aristote, mus par les sphères célestes au sein desquelles ils se tenaient ; en remontant la chaîne de toutes les causalités, on accédait au premier moteur immobile, cause de la rotation des sphères célestes. Dans le Livre des causes, faussement attribué à Aristote au cours du Moyen Âge, on retrouvait l’idée d’un monde parfaitement ordonné où la causalité des intelligences séparées s’étendait à l’ensemble des phénomènes. On admettait alors une causalité « verticale » entre tous les éléments constituants l’univers, mais celle-ci concernait principalement les flux qui s’entraînaient tour à tour.
Avant d’arriver dans le monde chrétien, ce schème du premier principe comme cause des changements du monde a été connu et retravaillé par les Arabes, notamment par des commentateurs d’Aristote comme Avicenne. Si on étudie son système, on peut comprendre comment en partant de la nécessité aristotélicienne de donner une cause à chaque mouvement dans les êtres, on peut aboutir à une philosophie dont les conséquences peuvent être déterministes. En effet, on ne peut pas dire, comme le remarque Alain de Libera, dans Penser au Moyen Age, qu’Aristote était le père du déterminisme : il l’a, en effet, combattu dans De l’interprétation ; si on retrouve un héritage aristotélicien chez certains tenants d’une influence déterminante des astres, c’est parce qu’une torsion a été faite dans son système : en plus de mouvoir les éléments terrestres par leurs propres mouvements (ce qui reste alors dans le plan de la causalité, et de la nécessité d’un moteur pour chaque être mû), celui-ci serait cause de l’existence même du monde en tant qu’il émanerait . On ajoute alors à la thèse du mouvement influé par le premier moteur à travers les astres, une autre, néoplatonicienne, qui ajoute à l’explication du fonctionnement de l’univers celle de son existence. Mais on peut se demander si le déterminisme astral qui en découle, du fait de la nécessité de l’enchaînement des causes depuis le premier principe, entraîne forcément la possibilité d’une astrologie. Pour essayer de répondre à cette question, on se penchera sur le système d’Avicenne.
2) Comment les astres sont causes du monde terrestre
Avicenne part, en effet, du même point de départ qu’Aristote : tous les changements du monde inférieur dépendent du mouvement circulaire des corps célestes. Cependant au dessus de la chaîne des causalités il place un dieu comme cause nécessaire de toute chose dans le monde de manière indirecte. Le dieu d’Avicenne émane nécessairement, à la manière de l’Un plotinien, il est le Premier Principe qui surabonde. Le monde qui découle de cette surabondance d’être n’est cependant pas créé directement : de l’Un (ou Dieu) est engendrée la première Intelligence d’où émane l’âme puis le corps de la sphère anastre, ainsi que la deuxième Intelligence qui sera motrice du « ciel des fixes », et engendrera l’âme et le corps de la deuxième sphère, ce mouvement se poursuit jusqu’à la neuvième intelligence qui est celle de la Lune, celle-ci engendre la dixième Intelligence, qui ne donne pas naissance à une nouvelle âme et à un nouveau corps céleste, mais en tant qu’elle est Intellect Agent (ou Dator Formarum : le donateur de formes) engendre et gouverne les formes du monde sublunaire et notamment les âmes humaines.
Les astres sont, alors, conçus comme des préparateurs de forme, leur flux détermine la matière à accueillir une forme particulière. Ainsi, dans La métaphysique du shifa, Avicenne nous explique que, sans cette préparation, la matière « se comporterait également à l’égard des deux contraires » et que l’un d’eux ne pourrait prévaloir, la matière non déterminée ne pouvant être la cause d’une essence, « il faut donc que des Intelligences séparées surtout de la dernière, celle qui est la plus rapprochée de nous, efflue, en association avec les mouvements célestes, quelque chose où se trouve un dessin des formes du monde inférieur » : c'est seulement une fois que la matière est bien disposée qu’elle reçoit la forme du Dator Formarum, car elle est apte à recevoir la forme d’un corps simple, c'est-à-dire à quitter la multiplicité propre à la matière. Le rôle des corps célestes est donc déterminant dans l’élaboration des formes du monde inférieur, c’est parce qu’elle est mue par les flux des astres que la matière est prête à devenir une substance particulière. Les âmes humaines étant considérées comme les formes des corps, les astres détermineraient la volonté du fait qu’ils donnent aux formes leurs caractéristiques, en effet, Avicenne considère que « les actes de notre volonté n’existent qu’après n’avoir pas été ; or, tout ce qui est après n’avoir pas été doit avoir une cause ; donc tous nos actes de volonté ont une cause. Cette série de causes ne remonte pas à l’infini : elle s’arrête à des événements extérieurs à notre volonté, événements terrestres ou célestes. Or, les événements terrestres se ramènent aux événements célestes. C’est pourquoi l’ensemble de tous ces événements provient nécessairement de la nécessité de la volonté divine ». Il s’appuie sur une argumentation, très logique à savoir qu’en dehors du premier principe il ne peut pas y avoir de causalité libre, on doit forcément pouvoir remonter la chaîne des causes, cette faculté n’est pas le propre de tout homme, mais « s’il était possible à un homme de connaître tout ce qui se passe dans le ciel et sur la terre, et d’en connaître la nature, il saurait ce qui doit arriver, et comment cela doit se produire », c'est-à-dire que par l’astrologie on pourrait faire des prévisions, notons que celle-ci ne se limite pas à la connaissance et à l’étude des astres, elle comprend aussi la connaissance des déterminations terrestres, ce qui écarte en fait la possibilité des prédictions, il le note d’ailleurs à la fin du premier chapitre du livre dix de La métaphysique du Shifa, les « choses cachées » ne s’achèvent pas par les corps célestes seuls, il faut aussi qu’elles s’immiscent dans les choses terrestres, la conséquence est qu’à défaut d’une connaissance complète des deux mondes (terrestre et céleste) on ne « pourra pas se transporter dans l’avenir caché ».
Cependant, l’incapacité pour les hommes de faire des prédictions sûres au sujet des événements pouvant advenir dans le monde sublunaire ne signifie pas que les choses de ce monde ne sont pas déterminées. Si les événements ne s’achèvent que par leur insertion dans le monde terrestre, cela ne signifie pas que les astres n’ont pas d’influence, nous l’avons montré, les mouvements célestes préparent la matière à recevoir une forme. Les choses de ce monde proviennent « nécessairement de la nécessité divine », c'est-à-dire qu’elles sont le fruit d’une causalité qui, si elle nous est invisible, n’en est pas moins existante, en plus dans le système d’Avicenne tout ce qui existe est nécessaire : à partir du moment où une chose est portée à l’existence elle était nécessaire, c’est ce qu’il explique dans le début de la citation, si elle est nécessaire c’est parce qu’une cause l’a porté à l’existence, or comme le Premier Principe, qui est Un, ne peut pas être la cause directe des éléments terrestres cette cause réside dans les intermédiaires entre le dieu qui émane et le monde sublunaire, on ne peut donc pas nier le déterminisme astral dans le sens où ce sont les causes secondes qui portent les essences à l’existence en tant qu’elles préparent la matière à recevoir des formes.
De plus, si les astrologues ne peuvent pas faire de prédictions sûres du fait qu’ils ne peuvent pas avoir une connaissance de toutes les causes, une intuition de l’avenir est possible, seulement elle n’est pas basée sur des calculs astronomiques, qui eux peuvent très bien servir à évaluer de façon précise et juste la position des corps célestes au sein du zodiaque par exemple. Cette saisie du futur n’est accessible qu’à certains hommes, ceux qui, dans la théorie de la connaissance avicennienne, possèdent ce qu’on pourrait appeler le plus haut degré de l’esprit, la « prophétie », c'est-à-dire cette capacité de l’esprit, lorsque les sens sont effacés, de recevoir des images claires de la chaîne de causalité, images qui découlent du dieu lui-même dans leur esprit. Ceci ne remet pas en cause l’influence que les astres ont sur le monde inférieur, mais nie le fait que c’est par la connaissance astronomique et astrologique, c'est-à-dire par des calculs, par la raison, que l’on peut avoir une vision de l’avenir. Seuls les prophètes ont cette capacité, d’une certaine manière ils voient en dieu. Cette possibilité même est déterminée par les astres dans le sens où ce sont eux qui par leur mouvement ont préparé la matière à recevoir la forme, l’âme d’un prophète.
Avicenne reconnaît une forme de déterminisme astral, dans le sens où les choses du monde terrestre sont causées par les corps célestes, en tant qu’ils sont les intermédiaires de la « création » divine, s’il reconnaît cette nécessité il s’oppose cependant aux prédictions des astrologues (il a écrit un traité contre les astrologues), tout en admettant que certains hommes, élus en quelque sorte, puissent avoir une vision du futur, grâce à un don de prophétie. Il admet aussi la possibilité de dresser l’horoscope d’un homme en fonction de la date et du lieu de sa naissance afin de connaître les astres qui l’ont déterminé, seulement il semble que cet horoscope ne puisse pas tout dire, car il rejette les prédictions, comme nous l’explique A-F Mehren, dans son article Les vues d’Avicenne sur l’astrologie . Il me semble que cette opposition à la prédiction n’a pas forcément été retenue par les lecteurs d’Avicenne en Europe qui ont défendu l’astrologie, c’est le cas de Roger Bacon qui en faisait une des trois sciences expérimentales et revendiqua, notamment dans une lettre au pape Clément IV, le caractère pratique de cette étude des corps célestes, en tant qu’elle permet de prévoir des événements et donc d’anticiper leur portée, il semblait alors oublier, ou ne pas connaître, l’opposition d’Avicenne aux prédictions des astrologues qui ne peuvent jamais connaître toutes les causes d’un changement. Le fait qu’un homme comme Bacon, c'est-à-dire un Européen chrétien, puisse se référer à Avicenne nous amène à un nouveau problème celui de l’arrivée des théories « aristotéliciennes », en fait remaniées par les auteurs arabes dans le monde chrétien. On peut effectivement se pencher désormais sur les problèmes qu’a soulevé une théorie qui reconnaît un déterminisme astral, dans un monde où la liberté est un des piliers de vie religieuse et sociale.
Les Chrétiens et les astres
Au douzième siècle la philosophie avicennienne arrive avec les autres écrits arabes dans une Europe chrétienne qui connaît peu l’astronomie et ne soupçonne pas la majorité des textes aristotéliciens. Ceci constitue un grand choc car on découvre tout un pan de la science jusqu’alors inconnu : l’astronomie chrétienne s’en tenait, en effet, principalement, aux textes bibliques. Les écrits d’Aristote pouvaient être considérés comme hérétiques car ils donnaient lieu à un système où le fonctionnement du monde ne dépendait pas de la création divine, mais était seulement régi par un premier moteur immobile. En ce sens la philosophie d’Avicenne permettait de concilier le système aristotélicien et la conception chrétienne du monde, en effet, en posant un dieu comme principe premier qui domine la chaîne de causalité des choses du monde il avait adapté la philosophie d’Aristote au monothéisme.
Cependant elle ne pouvait être acceptée dans sa totalité par les Chrétiens dans le sens où le monde y était nécessaire et les éléments terrestres mus par des astres déterminant leurs qualités, ceci allait à l’encontre de la liberté qui est un des piliers de la théologie chrétienne : la cosmogonie d’Avicenne, si elle pouvait expliquer la création du monde et créer un lien entre les écrits du Philosophe et la théologie monothéiste, remettait en cause deux libertés inhérentes à la cosmogonie chrétienne : celle de l’homme et même celle de Dieu.
Déterminisme astral et liberté humaine
Dans un certain sens la cosmogonie d’Avicenne se rapproche de celle de la Bible (Dieu est cause du monde) et relance un débat qui existait déjà chez les premiers pères de l’Église, en effet elle rappelle la distinction que les premiers Chrétiens comme Augustin mais aussi Boèce avaient dû établir entre providence et destin pour pouvoir faire coexister providence divine et liberté humaine. Les Ecritures nous apprennent que Dieu a créé un monde où l’homme est libre, nous éprouvons d’ailleurs cette liberté, note Augustin dans Du libre arbitre, pourtant Dieu connaît le futur il savait par exemple qu’Adam allait pécher lorsqu’il l’a créé, est-ce à dire que l’homme était déterminé par la création divine à devenir un pécheur ? Non. La prescience de dieu ne limite pas la liberté humaine car Dieu a prévu que l’homme pécherait librement. On retrouve donc ce problème face aux théories dévoilant la fonction déterminante des astres dans la création du monde. Dans la chaîne des causalités l’homme fait partie des derniers maillons, il est donc causé par dieu au travers des intermédiaires que sont les corps célestes, finalement il ne peut pas accomplir d’acte libre car le seul être qui puisse être la source d’un pur commencement inconditionné est le dieu principe premier. Tout est ensuite la conséquence de ce commencement de causalité. Si l’on accepte cette conception de la création du monde il semble qu’il faille reconnaître que l’homme est plus mû qu’il ne se meut. Certes, il appartient lui aussi à la chaîne de causalité et par là son mouvement pourra être cause prochaine du mouvement d’un autre corps, il aura de l’influence sur lui mais ne pourra pas être la première cause d’une chaîne. Il semble alors qu’il n’y ait pas de choix possible pour l’homme car s’il s’oriente vers quelque chose, on pourra dire selon un déterminisme astral radical que c’est parce qu’il a été mû par une cause prochaine, que les influences des planètes le destinaient à choisir un élément plutôt qu’un autre. Cette opinion a, d’ailleurs, été condamnée par les syllabus d’Etienne Tempier de 1270 et 1277 qui déclara hérétiques des propositions comme celles-ci :
-« tout ce qui se produit ici-bas est soumis à la nécessité des astres » (1270)
-« la volonté et l’intellect ne se mettent pas en mouvement d’eux-mêmes mais seulement sous la motion d’une cause éternelle : les corps célestes » (1277)
-« notre volonté est soumise à la puissance des corps célestes » (1277)
Des propositions de ce genre sont, si ce n’est énoncé dans les termes précis des propositions condamnées, déductibles de la philosophie d’Avicenne, dans le sens où le monde qu’il décrit est de pure nécessité, l’homme est déterminé par les flux des astres sur le monde sublunaire, mais aussi par la matière dans laquelle il est engendré. Ceci est intenable pour un Chrétien : les tenants d’un déterminisme astral sont hérétiques, car les Écritures nous enseignent que Dieu a créé l’homme à son image, c'est-à-dire « doué d’intelligence, de libre arbitre et d’un pouvoir autonome », par là, il a fait de l’homme le seul être qui ait une dignité de cause, et lui seul a le mérite de revenir à Dieu par son activité autonome, lui seul sera jugé par Dieu pour atteindre le paradis. L’homme doit donc pouvoir choisir entre des possibles et ne pas être soumis à la nécessité.
De plus, un déterminisme astral radical engendre une deuxième contradiction : il ruine au-delà des fondements de la religion même, ceux de la philosophie morale, nous dit Thomas d’Aquin dans les Questions disputées sur le mal : en considérant que l’homme est absolument déterminé par des éléments tels que les corps célestes on lui ôte sa capacité d’autodétermination, si les actions qu’il accomplit ne sont pas vraiment de son fait toute notion telle que« la délibération, le conseil, et le précepte, la punition, la louange et le blâme, sur lesquels porte la philosophie morale, sont supprimés », si les hommes dépendaient absolument d’une causalité nécessaire les lois humaines n’auraient plus aucun sens.
Le déterminisme astral ne peut pas s’accorder avec l’affirmation de la liberté humaine, il donc qu’il soit rejeté, d’autant plus que cette croyance pouvait aussi mette en cause la liberté même du créateur.
Déterminisme astral et liberté divine
Si on reste toujours dans un schéma avicennien où le monde est porté à l’existence par l’émanation d’un Premier Principe nécessaire, au sens où lorsqu’on remonte la chaîne des causalités on arrive nécessairement à une première cause, et que ce principe ne pouvant engendrer le multiple, doit passer par des intermédiaires pour causer le monde sublunaire, on limite la puissance de Dieu. D’abord parce qu’il semble alors que Dieu ne puisse pas agir sur le monde directement ; il est forcément la cause lointaine des événements du monde inférieur, car lui seul peut être cause d’un commencement absolu, mais l’idée de miracle par exemple est impossible. En effet, si le dieu ne peut pas avoir un lien direct au multiple, il ne peut pas intervenir dans le cours du monde inférieur, seule l’émanation d’intelligences à chaque fois une, d’où découlent ensuite les formes du monde terrestre, grâce au Dator Formarum, peut être cause de changement dans le monde. Dieu serait ici limité au domaine des universels, il ne pourrait avoir aucune influence sur les particuliers, car ceux-ci lui sont hétérogènes. Là encore, mais d’un autre point de vue, aucune morale ne pourrait être forgée, car Dieu n’aurait pas de connaissance des hommes, car ceux-ci appartiendraient à un monde qui lui serait inaccessible du fait de leur caractère multiple : l’idée d’un jugement dernier serait vaine, d’abord parce que des êtres qui sont soumis à la nécessité ne peuvent pas être tenus pour responsables de leurs actions qui ne sont au final que des changements entraînés par les mouvements célestes des astres, mais aussi parce que quand bien même les hommes pourraient agir, autrement que par l’action des causes secondes, Dieu n’ayant pas de connaissances des particuliers ne pourrait fonder un jugement à leur sujet.
Accepter un déterminisme astral revient donc à limiter Dieu et les hommes dans leur puissance d’action, Dieu est, soumis aux causes secondes, que sont les corps intermédiaires qui le lient, mais aussi le séparent du monde sublunaire : sans eux il ne peut pas être la cause de l’existence du monde tel qu’il est c'est-à-dire dans la multiplicité de ses formes, les êtres de ce monde multiple eux sont dépendants des corps célestes dans le sens où ils sont préparés par eux à être ce qu’ils sont.
Le déterminisme astral entraîne donc une nécessité absolue dans le sens où il n’y jamais à proprement parler d’action, ceci ne découle pas forcément d’un système où la nécessité règne dès le premier principe, mais peut y être fortement lié. Ainsi, un dieu qui émane nécessairement est lui-même soumis aux astres, ces derniers, en tant qu’ils sont des intermédiaires entre l’unité divine et la multiplicité du monde inférieur, engendrent le monde et ses changements par leurs mouvements, la puissance de Dieu est alors limitée par cette dépendance. On peut concevoir un déterminisme astrologique au sein d’une philosophie qui défendrait la liberté divine, mais le déterminisme ne serait pas radical du fait que le dieu libre pourrait passer outre ses intermédiaires, sinon il ne serait pas libre, s’il peut dépasser les corps célestes pour agir directement sur le monde inférieur, on ne peut pas dire que les astres déterminent absolument le monde sublunaire, car il est possible que des actions puissent être causées par autre chose qu’elles : une intervention divine directe par un miracle par exemple.
Les penseurs chrétiens devront remettre en cause ce déterminisme qui nie ce que la Bible, et notamment la Genèse, affirme. Il leur a fallu adapter des pensées comme celle d’Avicenne : ils ne pouvaient pas les rejeter dans leur totalité, car elles constituaient une source d’approfondissement de la connaissance : les tables astronomiques reçues des Arabes faisaient faire un grand pas à la science médiévale européenne, tout comme le Canon de médecine d’Avicenne, mais à partir du moment où on accepte une théorie qui appartient à un système philosophique spécifique on doit tenir compte de ses conséquences. Ainsi, Thomas d’Aquin discutera les pensées qui impliquent un déterminisme astral absolu, notamment dans la Somme contre les gentils, étant entendu que les « gentils » sont les Païens, ceux qui ne croient pas en Dieu, au cours de sa réfutation il rendra compte des textes d’Avicenne, en démontrant leur fausseté tout en lui concédant certains propos grâce à un remaniement des ses thèses. En cela on pourrait peut-être dire que ce texte de Thomas semble être une tentative de conciliation entre la pensée arabe qui, si elle ne fut pas la source du déterminisme astral en Europe, favorisa la pratique de l’astrologie en transmettant aux Chrétiens des cartes du ciel très pointues, et les dogmes de la religion chrétienne. Il nous faut donc étudier les arguments développés pas Thomas d’Aquin dans ce texte.
La Somme contre les gentils
Il nous faut d’abord remarquer que ce texte a été rédigé avant les condamnations officielles du déterminisme astral par l’évêque Étienne Tempier (1270 et 1277) ; au regard des différentes bibliographies sur Thomas d’Aquin on trouve souvent des dates différentes quant à l’écriture et à la publication de ce texte, mais il semblerait qu’il ait été rédigé avant 1265. Il avait donc déjà considéré qu’il fallait combattre les théories qui donnaient trop de pouvoir aux corps célestes. Je me pencherai ici, plus particulièrement sur quelques thèses qu’il développe au sein du Livre III, pour réfuter le nécessitarisme qu’impliquent les théories astrologiques. Nous verrons comment il entend sauver la liberté et quelle influence il reconnaît aux astres.
Les corps célestes ne sont que des instruments pour Dieu
Thomas part des postulats dévoilés par les Écritures, le Dieu qui est cause de ce monde terrestre est libre, ceci n’exclut pas l’existence de corps célestes ou d’autres causes secondes qui détermineraient des changements dans le monde sublunaire, mais cela suppose que Dieu a choisi de se servir des causes secondes dans la création. Il « agit » par elles nous dit Thomas , elles sont « les exécutrices de la Providence divine », c'est-à-dire que c’est à travers elles que Dieu crée un monde ordonné selon sa providence (Thomas, à la suite de Boèce, entend cette notion de « providence » comme l’acte simple par lequel Dieu embrasse l’infinité des causes et des effets du monde créé) mais elles ne sont que des agents mus par Dieu. Les causes secondes sont des maillons de la chaîne de causalité instaurée par Dieu, si les mouvements des astres sont causes de ceux des corps terrestres ce n’est nécessaire que parce que Dieu l’a choisi, il gouverne ces causes nous dit Thomas dans le chapitre 83 : en tant qu’il les a créées, qu’il est libre et tout puissant il ne dépend pas d’elles.
Pourtant, le monde semble déterminé par les causes secondes Thomas considère ainsi que « le mouvement du ciel est (nécessairement) cause de tous les autres mouvements », c'est-à-dire que selon l’ordre de la causalité créé par Dieu, les astres doivent être les moteurs de du monde inférieur, c’est là le rôle qui leur a été donné par le créateur. Mais cette détermination n’est pas absolue, car il peut arriver qu’un mouvement ait lieu dans le monde terrestre sans que les corps célestes l’ait influé, c’est, selon Thomas ce que nous prouvent les miracles. Selon l’ordre des causes habituel, les eaux de la mer ne peuvent se séparer en deux pour offrir un passage à des hommes en fuite, or la Bible nous mentionne que ceci a existé, Dieu a à cet instant dépassé l’ordre des causes, lui seul le peut, car c’est lui qui gouverne cet ordre. Cependant ces considérations rejetant un déterminisme absolu des astres qui feraient de Dieu un être dépendant des causes qu’il a lui-même créé (ce qui limiterait sa puissance), ne semblent pas empêcher l’idée que les corps célestes, qui font partie de ces causes secondes, soient en dehors des miracles, ce qui détermine la matière à une certaine existence. Si Dieu est libre, peut-on en dire autant de l’homme ?
La liberté humaine en question
Les astres sont des corps célestes, nous avons déjà vu que leur mouvement est la cause d’autres mouvements, or cela ne signifie pas qu’ils soient la cause du vouloir humain, Thomas d’Aquin développe ses arguments sur ce point à partir du Chapitre 84 :
« Tout ce qui échappe au mouvement ne peut relever de la causalité des corps célestes. Or, de soi tout ce qui est du domaine de l’intelligence est étranger au mouvement (…). Il n’est donc pas possible aux corps célestes d’agir directement dans le champ de l’intelligence ».
La causalité porte sur des éléments susceptibles d’être mus par des causes qui leur sont supérieures, les corps célestes en tant qu’ils sont situés dans le ciel au plus près de Dieu et donc de la dernière des causes sont supérieurs aux corps terrestres, c’est pourquoi ils sont leurs moteurs. Or, nous dit Thomas, l’âme n’est pas susceptible d’être mue par des corps célestes, car sa cause ne réside pas dans les corps, elle leur est même supérieure dans le sens où, du fait de son caractère intelligible, elle est en affinité, et ne peut être actualisée, que par les « substances spirituelles qui dépassent par leur nature les corps célestes ». L’influence des astres se limite donc aux corps et prétendre que l’âme est aussi dépendante du mouvement des corps célestes revient à ne pas séparer l’intelligence de la sensation ce qui est faux, même le Philosophe le prouve en attribuant la cause de notre science à l’intellect agent nous dit Thomas.
Si les astres ne peuvent pas déterminer les intelligences, et donc les âmes, ils ne peuvent pas être la cause directe de nos choix, car la volonté réside dans l’âme, elle a alors, elle aussi, un caractère spirituel et ne peut être causée par des corps. Thomas développe suite à cette affirmation, une série de démonstrations logiques portant sur les contradictions qui découlent de l’influence d’un déterminisme des corps célestes sur les âmes et les volontés : il cherche en effet à nier par la raison ce qui entre en contradiction avec la foi. Il considère, au sujet de cette possible influence des astres sur les âmes humaines, que les êtres appartenant au monde terrestre sont naturellement, selon l’ordre naturel instauré par Dieu, subordonnés à l’influence des corps célestes. Si les âmes étaient elles aussi déterminées par les astres elles agiraient naturellement et non par un acte d’intellection, l’homme ne serait donc plus libre, mais soumis « comme les animaux » à un instinct naturel, ce qui est inconcevable. Thomas invoque encore une fois le philosophe pour appuyer son propos : « l’homme est un animal politique ou social », or si ses choix étaient déterminés par les corps célestes la vie en société lui serait impossible, en effet ce sont des lois qui règlent la vie des hommes en société, celles-ci n’auraient aucune influence sur eux s’ils étaient absolument déterminés par les corps célestes, par conséquent la vie sociale ne pourrait plus exister. On arrive à une conséquence qui entre en contradiction avec l’essence de l’homme, « il n’est donc pas possible que nos élections ressortissent directement et par soi aux corps célestes comme à leur cause ». Cette démonstration n’est pas la seule que développe Thomas d’Aquin au sein du chapitre 85, mais elle nous permet de saisir son mode d’argumentation : il tire toutes les conséquences logiques que peut avoir une affirmation contradictoire à la foi pour montrer rationnellement en quoi elle doit être rejetée.
Cependant, il reste une difficulté, car Thomas admet l’influence des corps célestes sur les corps terrestres, il reconnaît aussi que l’intelligence bien que n’étant pas une vertu corporelle a besoin de certaines vertus corporelles comme l’imagination pour agir, ces vertus appartenant au corps peuvent, elles, être affectées par quelque mouvement qui leur serait transmis, alors l’intelligence est « suspendue », elle ne peut se réaliser pleinement, ainsi les astres auraient une influence indirecte sur les intelligences et pourraient déterminer les choix humains. Le même problème semble revenir : comment soutenir la liberté humaine alors que les hommes semblent soumis à un déterminisme astral même indirect ?
Une influence non nécessitante des astres
Thomas donne une première réponse à la fin du chapitre 85 en opérant une distinction entre les sages et les hommes qui suivent leur mouvement naturel. Certes, l’âme étant liée à un corps peut en subir indirectement les passions, mais cela ne signifie pas qu’elle est déterminée à le faire, au contraire grâce à la raison l’homme peut résister à ces influences astrales. Si Thomas reconnaît que la majorité des hommes ne résistent pas, il affirme cependant qu’ils en ont la possibilité, le seul fait que cette possibilité existe nie alors la nécessité du déterminisme astral.
Mais Thomas va plus loin dans le chapitre suivant en remettant en cause la nécessité même de l’influence des corps célestes sur les corps du monde sublunaire, chose qu’il semblait pourtant avoir admise dans les chapitres précédents. En fait, il s’agit, encore ici, de rejeter la possibilité d’une thèse qui verrait dans les astres une cause déterminante : il développe ainsi une argumentation proche de celle d’Avicenne dans le premier chapitre du livre dix de La métaphysique du Shifa, lorsqu’il s’oppose à l’idée que l’astrologue puisse faire des prédictions sur l’avenir. Il semble aussi que Thomas n’ait pas conscience de cette référence, car il entend par sa démonstration rejeter les systèmes nécessaires, et nomme celui d’Avicenne.
Il déclare en effet : « Aussi Avicenne conclut-il que les corps célestes réalisent nécessairement leurs effets dans ce monde inférieur, que ces effets soient libres ou naturels ». Il décrit ici le point d’aboutissement du schème d’émanation nécessaire avicennien, et pour nier la nécessité d’un processus tel que celui-ci, il a précisé, dans les premières pages du chapitre, que les corps célestes ne sont qu’une cause éloignée des effets de ce monde, et que leur cause prochaine est la matière qui compose les corps inférieurs ; cette matière est corruptible et donc susceptible de défaillance, ceci implique la possibilité qu’elle ne produise pas nécessairement un effet précis et nie par conséquent l’idée selon laquelle les effets corporels de ce monde inférieur découleraient nécessairement de l’influence des astres.
Si la référence à la matière et à ses propres caractéristiques rappelle l’argument d’Avicenne contre les prédictions, il ne faut pas oublier que celui-ci ne l’utilisait pas en vue de détruire le déterminisme astral, il y ajoutait en fait un autre déterminisme : celui de la matière, tandis que Thomas cherche à sauver la contingence.
Ainsi, à travers la Somme contre les Gentils, Thomas entendait prouver le caractère non valide de thèses relatives au déterminisme astrologique, ne nous leurrons pas ce n’était pas le but de tout l’ouvrage, mais nous avons pu remarquer que certains textes du livre III semblaient s’y attaquer de front, Thomas d’Aquin devançait alors les condamnations prononcées quelques années plus tard par Étienne Tempier. Si à première vue les textes de cette Somme, ne semblent pas rejeter entièrement l’influence déterminante des astres sur les corps inférieurs, à défaut des âmes, il faut cependant noter que pour que l’homme puisse être considéré comme un être libre il faut défendre la contingence et considérer que, même là où les causes s’enchaînent naturellement, il est possible qu’un effet escompté n’arrive pas.
Conclusion
Ainsi, la reconnaissance d’une influence des astres sur le monde supralunaire pouvait entraîner une conception déterministe du monde. Nous avons vu au cours de cet exposé que la notion d’influence avait subi une torsion : au premier sens qui rendait compte d’un flux, que les corps célestes transmettaient par leurs mouvements aux corps terrestres, donc d’une causalité enchaînée des mouvements seulement, s’est ajouté le sens d’une causalité relative aux existences mêmes, ce, dès qu’on a posé l’idée que le premier principe était la cause du monde et non plus seulement son moteur. Les vecteurs de la mobilité mus eux-mêmes par le premier principe devenaient vecteurs de la causalité de toute chose, leurs mouvements en plus d’être des moteurs des corps terrestres pouvaient alors être considérés comme ce qui déterminait l’existence des choses du monde sublunaire. Ainsi dans le système d’Avicenne, les corps célestes sont les causes préparantes de la matière, les flux que les astres transmettent à la matière la conditionnent afin qu’elle puisse recevoir une forme particulière. Dans ces conditions on peut parler de déterminisme astral, dans le sens où c’est l’action des corps célestes qui donne aux choses terrestres leurs qualités. Cependant, ce déterminisme astral ne peut pas être absolument connu par les hommes, seuls des prophètes, c'est-à-dire des hommes dont la matière a été préparée par les astres de manière à avoir un degré de connaissance supérieur aux autres êtres, peuvent recevoir des images du futur, de l’enchaînement de toutes les causalités, dans leur esprit. Cependant, il nous faut noter que si Avicenne a réfuté les prédictions, arguant que les hommes ne pouvaient pas saisir l’ensemble des causes, il semblait considérer que les savants pouvaient avoir une idée de cette chaîne de causalité peut être pas dans sa totalité certes, mais son Canon de médecine, s’appuie sur des références astrologiques, permettant de diminuer ou d’augmenter l’influence des astres afin de prévenir un déséquilibre des humeurs dans les corps humains, ceci semble signifier que l’on pouvait avoir une connaissance des influences astrales autrement que par le don de prophétie, il semble que cela entre en contradiction avec ce que j’ai exposé au cours de ce travail, mais je ne suis pas arrivée à surmonter cette difficulté d’un rejet de la validité des prédictions parce que l’homme ne peut jamais connaître toutes les causes, parallèle à un recours à l’astrologie en médecine.
C’est finalement une difficulté assez proche qu’on retrouvera lorsque des textes comme ceux d’Avicenne arriveront en Europe, car on se réfèrera à sa médecine tout en ne pouvant accepter son système nécessaire. On reconnaîtra donc une influence aux astres tout en niant l’idée selon laquelle ceux-ci pourraient déterminer les actions humaines, alors que l’influence reconnue en médecine ne concerne pas seulement le corps, mais aussi des affections de l’esprit dues au corps, comme la mélancolie qui était la conséquence de la sécrétion en trop grande quantité de bile noire, celle-ci pouvant être causée par les mouvements de Saturne au sein du zodiaque. Les hommes seraient alors soumis à un déterminisme astral en tant que leurs corps, mus et affectés par les mouvements célestes, causeraient en elles des passions. La solution de Thomas d’Aquin sera, non pas de rejeter en bloc le rôle déterminant des astres, mais de défendre la possibilité pour l’homme de résister à ces affections par la raison.
Cependant, les arguments de Thomas ne semblent pas avoir suffi à éradiquer les thèses déterministes dans le sens où plusieurs années plus tard l’évêque de Paris les condamna dans des Syllabus, ces condamnations n’empêchant d’ailleurs pas les thèses astrologiques de se développer, car les siècles qui suivront seront eux aussi empreints de l’influence des astres.
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