Les premiers coups de canon

 

  

 

 


 

 Au tout début de notre ère, les Chinois font une découverte capitale. Un produit naturel, le salpêtre (sel de pierre) possède la propriété remarquable d’entretenir et d’activer les combustions. Ce dit salpêtre, en fait un mélange de nitrates contenant principalement du nitrate de potassium (KNO3) abonde en Chine ; certains sols s’y recouvrent régulièrement d’efflorescences blanches qu’il suffit de balayer pour en assurer la récolte. Dans la foulée, les Chinois préparèrent un produit vivement combustible par mélange intime de charbon, de soufre et de salpêtre. L’ancêtre de la poudre à canon venait de voir le jour ; le premier texte à en faire mention est un traité d’alchimie chinois du Xe siècle.

Cependant il faut souligner que cette poudre donnait lieu à une combustion relativement lente, un peu comme une poudre à canon humide qui fait ‘‘long feu’’. Avec elle les Chinois confectionnaient des fusées (ou feux volants) en la bourrant dans des tiges de bambou, mais également des pétards en l’entourant de couches de papier bien serrées et ligaturées à chaque extrémité, le bruit caractéristique provenant de l’explosion de l’enveloppe. Dans l’un et l’autre cas l’allumage se faisait à l’aide d’une mèche imprégnée de salpêtre.

Les fusées furent utilisées par les Chinois non seulement pacifiquement au cours des fêtes, mais aussi militairement, comme engins incendiaires, à partir du XIe siècle semble-t-il.

 Dès l’Antiquité, les contacts commerciaux s’établirent entre la Chine et l’Empire Romain par les routes de la soie. Toutefois, ce n’est qu’à la fin du VIIe siècle que le secret de la poudre, ou du moins du salpêtre, passe en Occident.

 

En 674, le calife Mouraïra met le siège devant Constantinople. C’est alors qu’un Syrien, Callinicus, profite de l’occasion pour offrir ses services à l’empereur byzantin en lui proposant un ‘‘feu’’ miraculeux dont il a le toupet de se prétendre l’inventeur (plus vraisemblablement, il connaissait les vertus du salpêtre à la suite de contacts commerciaux avec les Chinois). Quoi qu’il en soit le secret de Callinicus va devenir entre les mains des Byzantins une arme formidable : le feu grégeois. Il s’agissait d’un mélange de naphte, de goudron, de soufre, de résine et de salpêtre. Ce n’est encore qu’un mélange incendiaire mais grâce au salpêtre il acquiert une vigueur et une résistance à l’extinction encore jamais vues. Constantinople va garder jalousement le secret de ce feu. Un très petit nombre d’ouvriers et de maîtres, étroitement surveillés, est affecté à sa fabrication. Ainsi, l’empereur Constantin Porphyrogénète ordonne à son fils : « Tu dois par-dessus toute chose porter tes soins et ton attention sur le feu liquide qui se lance au moyen des tubes ; et si l’on ose te le demander comme on l’a fait souvent à nous-mêmes, tu dois repousser et rejeter cette prière en répondant que ce feu a été montré et révélé par un Ange au saint et grand premier empereur Constantin. »

Durant près de six siècles, l’empire byzantin va utiliser avec succès son feu grégeois au cours des affrontements maritimes : défense de ses ports, confection de brûlots dirigés vers la flotte ennemie, jets de pots et tubes en verre contenant le mélange incendiaire (à cette époque les rencontres navales avaient lieu pratiquement bord à bord). On peut imaginer dans le dernier emploi les ancêtres, peut-être plus efficaces, de nos cocktails Molotov.

 

En 1204 l’armée des Croisés met le siège devant Constantinople et enlève la ville, ruinant du même coup le monopole grec relatif à l’utilisation du salpêtre.

Or à cette époque, au début du XIIIe siècle et indépendamment de ces événements, les Arabes à leur tour voient arriver chez eux la révélation des propriétés du salpêtre et de la poudre noire, toujours en provenance de 

Chine avec laquelle ils entretiennent des relations depuis le VIIIe siècle-

Immédiatement ils s’empressent de les mettre en œuvre pour soutenir leurs conflits. Mais alors que les Byzantins réservaient le feu grégeois presque exclusivement aux affrontements navals, les Arabes sauront l’utiliser dans les batailles terrestres, notamment lors des Croisades, sous toutes ses formes possibles et imaginables, souvent de façon plus spectaculaire que franchement ‘‘vulnérante’’.

Joinville rapporte ainsi le bombardement de l’armée de Saint-Louis : « Un soir advint que les Turcs amenèrent un engin qu’ils appelaient la pierrière, un terrible engin à malfaire, et par lequel ils nous jetaient le feu grégeois. Cette première fois, ils atteignirent nos tours en bois ; mais incontinent le feu fut éteint par un homme qui avait cette mission. La manière du feu grégeois était telle qu’il venait devant nous aussi gros qu’un tonneau, avec une queue d’une grande longueur. Il faisait tel bruit qu’il semblait  que ce fut la foudre qui tombait du ciel et comme un grand dragon volant dans l'air avec une traînée lumineuse-

 

 

 

Deux événements d’une importance décisive marquent, vers le milieu du XIIIe siècle, l'aventure de la poudre noire :

1 - Un certain Marcus Graecus (on ne sait à peu près rien de lui) fait paraître vers 1230 un livre en latin : Liber ignium ad comburendos hostes (Livre des feux pour brûler les ennemis) dans lequel il publie pour la première fois en occident la composition pondérale de la poudre noire. Il indique également un procédé rudimentaire pour purifier le salpêtre naturel par lessivage, filtration puis cristallisation et préconise de préparer le charbon de bois à partir de tilleul ou de saule. Pour finir – détail important pour la sécurité des opérateurs – il recommande de n’effectuer toutes ces manipulations qu’à l’extérieur des locaux d’habitation.

A partir de cette date clé, on peut dire que les informations essentielles concernant la poudre noire sont dans le domaine public. A cet égard Roger Bacon et Albert le Grand apparaissent davantage comme les continuateurs de Marcus Greacus que comme de véritables précurseurs.

2 - Les Arabes, certainement les meilleurs alchimistes de l’époque, s’intéressent de très près à une fabrication soignée et l’on pourrait dire scientifique de la poudre noire. Ils vont ainsi la porter à un degré de perfection qu’elle conservera sensiblement inchangé pendant plus de 500 ans. Leur démarche, pragmatique mais très habile, inspirée par les préceptes de l’alchimie d’Alexandrie, consiste à n’employer que des composés rigoureusement purifiés sinon purs:

 

 * le salpêtre ; c’est un produit naturel renfermant du nitrate de potassium mais également d’autres nitrates : de calcium, de magnésium, de sodium. Ce dernier, très hygroscopique conduit à altérer rapidement les propriétés de la poudre. Les Arabes vont non seulement purifier physiquement ce mélange mais aussi chimiquement en le traitant avec une lessive de cendres de bois, riche en carbonate de potassium, pour transformer le nitrate de sodium en nitrate de potassium (en jouant sur les solubilités respectives des deux composés.

* le soufre ; comme de nos jours il se rencontrait facilement à l’état natif dans les régions volcaniques. Sa purification nécessitait une distillation soignée.

* le charbon ; on l’obtenait par combu2stion ménagée du bois puis broyage. Toutefois la reproductibilité du processus de carbonisation laissera toujours à désirer-

 C’est principalement la préparation et la purification du nitrate de potassium à partir du salpêtre brut qui représente l’avancée la plus spectaculaire. Il s’agit d’un travail admirable pour l’époque qui prouve, s’il en était encore besoin, la précellence des Arabes du 13ième siècle en matière de chimie. Grâce à lui la voie est désormais ouverte à la réalisation de poudres non plus lentes mais vives, c’est-à-dire de véritables explosifs déflagrants pouvant propulser des projectiles à grande vitesse dans un tube3, ce que l’on appelle pour cette raison des explosifs balistiques.

 

- LES PREMIERS COUPS DE CANON

 Dès l’antiquité, l’artillerie mécanique de siège avait atteint un niveau d’efficacité tout à fait acceptable. Une machine de jet, bien que lourde, compliquée et difficilement manœuvrable, ‘‘balançait’’ une charge de près de 100 Kg à plus de 200 mètres. Les progrès furent constants. Au Moyen-Age, au début du 13ième siècle, ce sont 300 Kg qui voyageaient à la même distance. Lorsque le projectile s’abattait, en tir plongeant, mieux valait ne pas se trouver trop près de l’impact : une maison était aplatie comme une crêpe. Dès cette époque, aucune forteresse ne pouvait plus résister aux machines de jet pourvu qu’elles soient servies par un bon ingénieur. Chacun en prit conscience lorsqu’en mars 1244 Montségur, citadelle réputée inexpugnable tomba, écrasée par une pierrière construite et mise en œuvre de main de maître par l’évêque d’Albi, chrétien discutable mais ingénieur hors pair.

 L’artillerie de campagne posait un tout autre défi. Impossible d’y faire figurer les monstrueuses machines de siège. Les Romains avaient bien recherché une solution en mettant au point leur scorpion mais ce dernier, de côte mal taillée en compromis, n’était en définitive ni assez puissant ni suffisamment manœuvrable. Tout ou presque restait à faire. Lorsque les Arabes purent réaliser une poudre vive, ils tinrent en fait la clé du problème. Toutefois la pesanteur des habitudes fit que les armes à feu, considérées comme des machines de siège, ignorèrent au début le champ de bataille.

Quand et par qui fut tiré le premier coup de canon ? Sûrement par un Arabe à la fin du XIIIe siècle. Vraisemblablement par Abou-Yousouf, sultan du Maroc, en 1275. L’arme, simple tube en bois (madfoa) lançait une grosse flèche.

Dans l’occident chrétien, le canon commence à se faire entendre en 1324 lors des sièges de Metz et de La Réole- Il est utilisé par les assiégés dans le premier cas et les assiégeants dans le second, chaque fois avec succès. A partir de cette date il s’associe progressivement et étroitement à l’histoire des conflits armés au point d’en devenir le symbole.

En 1342 les Arabes l’utilisent pour défendre leur position d’Algésiras assiégée par les troupes d’Alphonse XI lors de la Reconquista, en tirant des boulets de fer gros environ comme des pommes. Heureusement pour les Castillans, la plupart des projectiles passent par-dessus leurs têtes sans les frapper. On commence à découvrir que le canon n’est pas fait pour tirer loin mais pour tirer de loin.

L’année 1346 (soit 22 ans après La Réole) constitue une date emblématique qui préfigure l’évolution des futurs conflits terrestres : à Crécy, les Anglais expérimentent la première intervention de l’artillerie à poudre sur le champ de bataille, en rase campagne. Les Français trouveront là une excuse facile pour tenter de justifier l’une des plus incroyables torchées de leur Histoire. Pourtant, si les Anglais s’imposèrent à Crécy ce n’est pas à la faveur de leurs trois ou quatre couleuvrines d’une inefficacité irréprochable, ni même peut-être de leur archerie équipée du remarquable long bow, mais plutôt grâce à leur incomparable capacité à bien se battre-

 La poudre noire déflagrante commence également à s’illustrer par une série d’explosions accidentelles qui reviendront avec une triste régularité, et jusqu’à nos jours avec les dépôts pour feux d’artifice en particulier. Le premier sinistre mémorable concerne la ville de Lubeck en 1360 et pulvérise tout un quartier. Grenelle en 1794 fera plus d’un millier de morts. Dès le XIVe siècle, tout convoi de poudre doit être précédé d’un drapeau noir afin d’inviter les populations à s’éloigner.

 

Source

Recherches Sur Le Feu Grgeois, Et Sur L'Introduction de La Poudre Canon En Europe:Ludovic Lalanne - 

Commentaires (4)

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