La France romane au temps des Capétiens au temps des Capétiens

 

 De l’ art carolingien à l’art roman

 Les conquêtes carolingiennes avaient pour un temps mis fin aux invasions étrangères tout en restaurant un semblant de paix dans l’Europe continentale. Mais dès la seconde moitié du IX siècle, des hordes reviennent de toutes parts, de la Scandinavie, des steppes de l’Est et des îles méditerranéennes dont l’Islam s’était emparé, afin de piller la chrétienté latine. Or, la germanisation de ce que nous appelons, depuis le XIXe siècle, l’art roman, apparaît lorsque les incursions cessent, que les Normands s’établissent en Normandie, que le roi de Hongrie se convertit et que l’on chasse les pirates sarrasins. Commence alors une période nouvelle où les feux de défrichement remplacent ceux des pillages et où la perte de prestige de la royauté bénéficie aux seigneurs locaux, seuls à pourvoir efficacement à la sécurité des personnes installées sur leurs domaines.

Les œuvres de la période carolingienne restent une source d’inspiration pour les artistes romans, mais les formes évoluent lentement vers plus de stylisation et les références à un idéal antiquisant, fondement de la renaissance carolingienne, s’estompent. L’ivoire d’Adalbéron illustre cet héritage : la composition du Christ crucifié, entouré des allégories du soleil, de la lune, de la terre, de l’océan, des personnifications de l’Église et de la synagogue ainsi que des morts ressuscités, reprend le modèle des crucifixions carolingiennes à caractère cosmique. Mais la représentation des évangélistes zoocéphales préfigure un thème qui deviendra cher aux artistes romans. Sous la colonne une tête apparaît : l’inscription qui l’entoure permet d’identifier Adalbéron II, évêque de Metz, neveu d’Hugues Capet et parent de l’empereur Otton III.

 

  Féodalité et mutations sociales

 La fin de l’ère carolingienne est un moment important de mutation. La royauté se délite, les sociétés civiles ou religieuses se désorganisent sous les coups des invasions et les rivalités interminables entre seigneurs marquent les débuts d’une nouvelle féodalité. La société s’organise autour de trois ordres, les fameux ordres sociaux où va s’ancrer la féodalité: oratores (ceux qui prient), bellatores (ceux qui combattent) et laboratores (ceux qui travaillent).

  Le château et l’architecture militaire

 Des seigneurs s’arrogent comtés, abbayes, évêchés. Ils se font construire des habitats fortifiés non plus pour se défendre des envahisseurs étrangers, mais de leurs rivaux. Les fouilles archéologiques récentes ont fait apparaître que la multiplication de ces châteaux fortifiés est plus précoce que l’on croyait. Des tours en bois entourées de palissades et de fossés s’érigent sur des mottes établies artificiellement ou sur des collines

  Le village et la vie quotidienne

 Les fouilles de Charavines, de Pineuilh, ou de Saint-Denis s’accompagnent d’un riche matériel archéologique- outillage, vaisselle, armement, instrument de musique ou pièces de jeux- évoquant la vie quotidienne à l’époque romane. Un patin en os du XIe siècle, une chaussure d’enfant ont été trouvés en fouilles à Saint-Denis. Un auteur anglais du XIIe siècle mentionne l’usage du patin à Londres et décrit les jeux qui se pratiquaient en période hivernale. Chaussées de patins, les fisses se propulsaient grâce à un bâton à point de fer: c’est la mise en place de la seigneurie rurale.

 

  L’Église

 « Le monde secoua alors la poussière de ses vieux vêtements et la terre se couvrit d’une blanche robe d’églises » c’est par ces mots que le moine bourguignon Raoul Glaber, auteur entre 985 et 1046 de cinq livres d’histoires de son temps, décrit aux alentours de l’an mil la multiplication des lieux de culte en milieu rural. Chaque village se dote d’une église, où l’on célèbre les sacrements, où l’on transmet la doctrine évangélique, où l’on promulgue des sentences, mais surtout autour de laquelle se rassemblent les dépouilles des morts désormais ensevelis dans le cimetière attenant.

  Le mobilier liturgique

 La multiplication des lieux de culte et la diffusion du culte des saints vont de pair avec l’essor du mobilier liturgique. De nouvelles pratiques surgissent, comme le baptême qui peut dorénavant se donner au sein des églises rurales, évolution liturgique qui favorise la fabrication de fonts baptismaux. La célébration de la messe et du culte des saints nécessite un matériel liturgique, d’où la floraison de calices, de crosses, d’anneaux, de croix, de reliquaires, commandés par les dignitaires ecclésiastiques. Les rares œuvres conservées demeurent des témoins vivants d’un art roman très expressif. L’exemple des marteaux de porte de bronze à tête de lion, qui connurent un large développement dans l’Europe romane pendant les XIe et XIIe siècles, illustre la diversité et la vigueur de l’art des bronziers romans.

  Le culte des saints et des reliques

 Le culte des reliques remonte aux premiers siècles de l’ère chrétienne : les reliques sont constituées par les restes corporels des saints, mais également par des objets qui furent en contact avec ceux-ci pendant leur vie et aussi après leur mort. Les reliques jouent un rôle primordial dans l’expansion du culte des saints et dans la célébration liturgique . Dès le Xe siècle, ce culte connaît un essor notable grâce au développement des monastères bénédictins et au mouvement de la « paix de Dieu » initié dès le concile de Charroux en 989. Durant ces grandes assemblées, on invite les chevaliers à jurer la « paix » sur les reliques sacrées des saints locaux, c'est-à-dire à s’engager par serment à observer certaines règles (protection des gens et des terres d’église…). La châsse de pierre provenant de l’église de Mirebeau (Vienne), qui aurait contenu des reliques de saint André, atteste la ferveur religieuse des fidèles. Ceux-ci touchaient les reliques du saint - au moyen de bâtons pourvus de tissus à leurs extrémités - au travers des trous pratiqués de part et d’autre du cou de l’orant. Par ce contact, le tissu sanctifié devenait lui-même relique.

Au même moment, dans les manuscrits, se déploient des cycles hagiographiques consacrés aux faits et gestes miraculeux accomplis par un saint pendant sa vie. Compilées dans des livrets, ces biographies de saints sont parfois considérées comme des reliques et conservées dans des trésors religieux. Le manuscrit de la vie de saint Aubin d’Angers en est un exemple parfait : quatorze magnifiques peintures réalisées par un artiste travaillant dans l’abbaye du même nom illustrent la vie de saint Aubin, moine puis évêque d’Angers, mort en 550.

 

  Le renouveau culturel

 Dès la fin du Xe siècle et le début du XIe siècle, l’activité culturelle renaît dans les grands centres épiscopaux que sont Reims, Chartres ou dans les grandes abbayes comme Fleury ou Saint Martial de Limoges. Le XIe siècle se caractérise par une phase de renouveau qui permet l’épanouissement artistique et incite les individus, grâce aux pèlerinages, à plus de mobilité. Ces mouvements de population vers l’Orient, l’Espagne, Rome et Byzance favorisent les échanges culturels, artistiques et ouvrent des voies de commerce.

  Pèlerinages et croisades

 « Dieu le veut! » : l’appel lancé par le pape Urbain II en 1095 à Clermont enthousiasme la foule des fidèles : nobles, guerriers ou petites gens, beaucoup ne supportent plus que Jérusalem, la ville sainte, soit aux mains des « infidèles ». Ils partent donc délivrer le Saint-Sépulcre. De la première croisade (1095-1099) découlera la fondation du royaume de Jérusalem (1009-1187) et des États latins d’Orient. Si, parmi les grands pèlerinages, celui de Jérusalem reste le plus prestigieux, il n’est pas le seul. Dès le début de la Reconquista de la péninsule Ibérique, alors territoire musulman, par les petits royaumes catholiques du Nord, se développe le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Rome, siège pontifical, demeure un lieu de pèlerinage actif à la période romane. D’autres lieux s’imposent également sur le sol français comme le Mont-Saint-Michel en Normandie ou Saint-Michel-d’Aiguilhe près du Puy.

  Les influences islamiques et byzantines

 Tous ces contacts avec l’Orient, l’Islam ou l’Italie offrent des sources d’inspirations inépuisables pour les artistes romans : ivoire, étoffes précieuses, objets d’orfèvrerie, vases en cristal de roche portent souvent la marque d’un modèle oriental, détourné, certes, mais néanmoins reconnaissable. Le peintre qui a enluminé l’initial de saint Thomas d’un manuscrit de Saint Martial de Limoges, vers l’an mil, a certainement dû admirer à l’abbaye quelques ivoires byzantins contemporains. Néanmoins, l’influence orientale la plus nette, sans doute véhiculée par des tissus précieux, se retrouve dans le bestiaire roman où des aigles, des éléphants et des animaux fabuleux peuplent les corbeilles des chapiteaux, s’insèrent dans des reliefs.

 

 Les jeux

 Les fouilles récentes ont livré toute une série de pièces de trictrac ou d’échecs qui mettent en relief l’importance du jeu dans la société médiévale romane. À Loisy, les exceptionnelles pièces d’échecs retrouvées en fouilles, datées entre 910 et 976, sont les plus anciennes connues en Occident. Leur forme et leur décor dérivent des modèles arabo-persans. Originaire de l’Inde, le jeu d’échecs fut diffusé dans l’Occident dès le Xe siècle par l’expansion musulmane.

Le trictrac, ancêtre du jeu de jacquet, se jouait sur des tables identiques à celle trouvée en fouille à Saint-Denis. Taillés dans l’os ou le bois de cervidé, les pions offrent des décors inspirés du bestiaire fantastique ou des formes géométriques à décor d’ocelles.

 

 Les sciences profanes

 Jusqu’au bout du XIIe siècle, les moines restent les seuls dépositaires de la culture savante; ils réinterprètent les auteurs de l’Antiquité à la lumière de la révélation chrétienne. Ainsi s’élabore dans les scriptoria une synthèse originale de la tradition classique et de l’esprit chrétien.

À une époque où la culture était presque inaccessible aux laïques qui ignoraient le latin, les clercs élaborèrent une littérature en langue vulgaire susceptible de toucher le public.

Dès le Xe siècle apparaissent les tropes (textes chantés incorporés aux phases de l’office), composées à Saint-Martial de Limoges, Conques et Fleury. Le tropaire-prosaire d’Auch, qui comprend de magnifiques peintures aux coloris éclatants, constitue un témoignage essentiel pour la connaissance musicale des environs de l’an mil. Les folios sont illustrés de la série des huit tons et le cycle se termine par la figure d’une danseuse évoluant au-dessus d’un Alléluia. En contrepoint à ces représentations, les fouilles ont mis au jour des instruments (flûte en os, chevalet…) identiques à ceux représentés dans les manuscrits.

 

  Les grands centres de création

 L’art roman français est si divers qu’il est difficile de l’appréhender sans évoquer les courants stylistiques régionaux qui le traversent. Les échanges effectués le long des routes de pèlerinage, le maillage des grands établissements monastiques établis dans l’Europe ainsi que les liens familiaux qui unissent les seigneurs, tout favorise l’éclosion d’un art séduisant aux accents multiples. Cependant, les témoignages existants ne peuvent donner qu’une image partielle et trompeuse des trésors qui ornaient les principales abbayes. Beaucoup de grands établissements religieux, tel Saint-Martial de Limoges, n’existent plus. Des fabuleux trésors d’orfèvre, comme celui de Fleury, il ne reste plus rien. Mais les trésors de Conques ou de Saint-Denis nous permettent d’imaginer la richesse qu’ils pouvaient receler.

  La Bourgogne

 En 910 est fondée en Bourgogne une abbaye dont les moines veulent revenir à la pureté originelle de la règle bénédictine : Cluny. Progressivement, le réseau clunisien monastique se tisse sur toute la France, l’Italie et l’Espagne, où l’ordre favorise la reconquête chrétienne. Consacrée en 1095 par le pape Urbain II (lui-même ancien clunisien), l’église de Cluny III est l’abbatial romane la plus importante de l’Occident chrétien jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome au XVIe siècle.

Seuls sont conservés comme témoins du rayonnement du scriptorium de Cluny le Lectionnaire et le manuscrit de Parme aux accents byzantinisants.

L’art roman bourguignon doit aussi sa célébrité à la présence sur les chantiers architecturaux majeurs (Cluny, Vézelay, Autun) de grands artistes connus comme Gislebertus d’Autun, à qui l’on doit les deux magnifiques reliefs de Saint-Lazare d’Autun représentant le Ravissement de la Madeleine et un jeune homme encapuchonné. D’autres sculpteurs restent anonymes comme le « Maître de Saint-Révérien », auteur du monumental relief de Saint-Michel de Nevers.

L’autre grand ordre monastique bourguignon est fondé à Cîteaux par Robert de Molesme en 1098. Prônant une plus grande rigueur et dénigrant l’ostentation clunisienne, les cisterciens mettent en valeur la simplicité. Deux manuscrits cisterciens sont des témoins capitaux de la plus ancienne période de l’activité intellectuelle et artistique de la communauté de Cîteaux sous l’abbatial d’Étienne Harding. Chef d’œuvre du premier style de Cîteaux, les Moralia in Job représentent des moines cisterciens au travail : la vision du moine bûcheron muni de sa cognée et de l’élagueur perché dans les branches de l’arbre en forme de I dénote une grande fantaisie artistique.

  Les régions du Sud et du Sud-Est

 Dans les pays de langue d’oc, s’étendant de la Provence au Roussillon, le « premier art roman » constitue une synthèse empirique d’éléments empruntés au passé. La dalle funéraire d’Isarn, abbé de Saint Victor de Marseille (vers 980-1047), le démontre habilement. Elle fut commandée trente ans près la mort de l’abbé par un de ses disciples. La dalle est un remploi antique; le détail de la tête et des pieds d’Isarn émergeant de l’énorme bloc de pierre gravé a dû s’inspirer d’exemples gallo-romains où la tête du défunt apparaît sous un arc au-dessus de l’épitaphe.

Dans la zone roussillonnaise, la construction des églises romanes de Catalogne est contemporaine de la reconquête du nord de l’Espagne par les chrétiens. De ce regain de vitalité va naître une série d’églises et d’abbayes. Dans les abbayes prestigieuses de Saint-Martin du Canigou, de Saint-michel de Cuxa, s’élèvent des cloîtres : le plus ancien est celui de Cuxa, construit entre 1120 et 1137, dont provient le chapiteau en marbre rose. La Catalogne a également laissé une empreinte remarquable dans l’art des manuscrits, comme l’attestent les évangiles de la bibliothèque de Perpignan comportant des tables de Canons polychromes. Leur décoration se compose d’initiales aux formes inventives et aux coloris très vifs inspirés des Beatus catalans.

  Les régions de la Loire

 Le Val de Loire affiche dès l’époque carolingienne une vigueur artistique extraordinaire due au rayonnement dans tout l’empire des monastères de Fleury et de Saint-Martin de Tours. En 672, des moines de Fleury ramènent le corps de Saint-Benoît du mont Cassin (Italie). Peu après, l’abbaye devient un important lieu de pèlerinage. Après 1020, l’abbé Gauzlin (1004-1030) fait construire l’actuelle tour porche, chef-d’œuvre de l’art roman. Le fragment de chapiteau représentant une tête d’ange nimbée en provient. Deux autres chapiteaux sont à rattacher à la campagne de reconstruction de l’abbatiale au temps de l’abbé Guillaume (1067-1080).

En l’an mil, la bibliothèque de Fleury est l’une des plus importantes de Francia Occidentalis. Des artistes étrangers itinérants résident à l’abbaye. Le style anglais de la pleine page représentant le Christ entouré de saint Benoît et saint Grégoire provenant du manuscrit de saint Grégoire en témoignage. D’autres scriptoria célèbres côtoient celui de Fleury, comme ceux de Saint-Aubin d’Angers, dont provient la Bible du même nom, ou ceux de Chartres. Le foisonnement artistique du Val de Loire s’illustre aussi par la présence de rares vitraux romans conservés : la Vierge à l’Enfant de l’église de la Trinité de Vendôme et l’ascension de la cathédrale du Mans.

  Le domaine Plantagenêt et le Sud-Ouest

 Dominant la plus grande partie du sud de la France, les comtes de Poitiers se sont progressivement dégagés du pouvoir royal puis ont étendu leur influence sur toute l’Aquitaine. Leur histoire a trouvé son achèvement avec le mariage d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri II Plantagenêt en 1152, qui a permis la construction de l’Empire Plantagenêt au XIIe siècle. Les routes qui traversent cette « grande Aquitaine » sont jalonnées de villes épiscopales d’importance telle que Poitiers, Angoulême ou Agen. De nombreux édifices religieux s’y implantent : le relief illustrant Saint-Hilaire, évêque de Poitiers au IVe siècle, bénissant Sainte Hilaire, proviendrait de l’église Saint-Hilaire-de-la-Celle à Poitiers. Ici, contrairement au style ornemental aquitain composé de palmettes, tel que l’illustre le peigne d’Auch, le sculpteur a privilégié la monumentalité et la sobriété.

Dans les grands monastères qui bordent les routes menant à l’Espagne et à Saint-Jacques-de-Compostelle, s’est développé un art inventif qui donne à l’art roman ses plus belles réalisations dans les domaines des manuscrits, de la sculpture ou de l’orfèvrerie. Le trésor de Conques conserve non seulement la fameuse statue de saint Foy mais aussi les premiers émaux méridionaux réalisés pendant l’abatiat de Bégon III à Conques (1087-1107) ainsi que des reliquaires d’orfèvrerie exceptionnels comme le reliquaire «de Pépin » ou la « lanterne de Bégon ». Dans le domaine de l’enluminure, les scriptoria romans du Sud-Ouest produisent des manuscrits aux coloris très vifs où les emprunts à l’Orient, via l’Espagne mozarabe, se font sentir. Dans la « première Bible de Saint-Martial » peinte à Limoges à la fin du Xe siècle, de magnifiques taureaux-chapiteaux soutiennent l’arc de la table des canons. Un siècle plus tard, dans le Beatus de Liébana, des scènes tirées du commentaire sur l’Apocalypse s’animent sur un fond aux couleurs contrastées. Ce manuscrit est la seule copie du texte ayant vu le jour au nord des Pyrénées. Cependant, l’élément majeur de l’enluminure du sud-ouest de la France au XIe siècle reste la « palmette aquitaine » : les lettrines du Sacramentaire de Figeac et du Graduel de Gaillac en proposent des exemples parfaits.

Toulouse devient dès la fin du XIe siècle une capitale politique et religieuse gouvernée par le comte Raymond de Saint-Gilles, duc de Narbonne, marquis de Provence. La floraison de grands chantiers architecturaux comme la cathédrale Saint-Etienne attire des artistes talentueux comme les célèbres sculpteurs Gislebertus ou Bernard Gilduin, auteur de la table d’autel de Saint-Sernin qui servit à la consécration de 1096et dont on reconnaît le style dans le fragment de corniche à l’aigle et au buste masculin.

 Les régions de la Normandie et du Nord

  La Normandie

 Dévastée par les Vikings au IXe siècle, la Normandie connaît au Xe siècle une période plus stable due à leur établissement.

Dès le règne des premiers ducs, un grand programme de reconstruction est entrepris, s’appuyant sur l’essor du monarchisme bénédictin. L’art roman normand est surtout représenté par les grands chantiers des abbayes et des cathédrales, mais il se développe tout particulièrement dans l’enluminure. L’originalité des scriptoria normands dans les abbayes du Mont-Saint-Michel, de Fécamp, de Jumièges réside dans les initiales historiées ou les enlumineurs font vivre, an milieu des feuillages, des personnages ou des créatures d’une faune naturelle ou fantastique telle qu’on la voit dans l’initiale B d’un manuscrit peint à l’abbaye de Saint-Evroul vers 1100.

Le décor des chapiteaux du XIe siècle retient les influences du style corinthien et les motifs de feuillage s’y retrouvent, comme le montre le chapiteau de Jumièges. Une tendance à la simplification et au dépouillement s’impose dans les grandes abbayes après 1070. Le décor sculpté est marqué par une étroite parenté avec l’orfèvrerie, les ivoires, mais surtout l’enluminure. Les compositions mêlent les motifs végétaux et animaliers dans un style ou l’on peut reconnaître l’art des manuscrits des abbayes de Jumièges, comme sur le tau du musée de Rouen, de Saint-Ouen de Rouen ou encore de Saint-Pierre-de-Péaux.

Dans ce domaine, les contacts avec le monde angle-saxon sont sensibles dès avant la conquête, notamment à Jumièges, dont l’abbé Robert est devenu archevêque de Cantorbéry.

  Le Nord

 La fécondité des scriptoria du Nord, comme Saint-Vaast d’Arras et Saint-Bertin, au début du XIe siècle, n’a rien à envier à ceux de la Normandie. La tradition carolingienne persistante mêlée aux influences anglo-saxonnes caractérise les œuvres produites à cette époque, mais progressivement s’affirment les traits puissants d’un art aux accents originaux, tel que le traduisent les figures d’évangélistes tirées d’un manuscrit enluminé à l’abbaye Saint-Quentin de Beauvais vers 1100 : les drapés mouvants, la composition à la fois aérienne et complexe éblouissent. La d’Arras et de Saint-Omer sont les lieux de production d’un groupe d’ivoires tout à fait exceptionnel. La réunion des quatre Vieillards de l’Apocalypse, conservés dans les musées de Lille, Saint-Omer, Londres et New York, est l’un des temps forts de l’exposition.

  L’Ile de France, Saint-Denis et la monarchie

 En 987, ni la longévité ni la puissance de la dynastie capétienne naissante ne sont prévisibles : les possessions directes du roi se trouvent réduites à l’Ile de France, à l’intérieur d’un petit territoire compris entre Compiègne et Orléans. Cependant, le roi de France dispose d’un réseau de grandes abbayes, comme Saint-Denis, Saint-Martin de Tours ou Saint-Benoit-sur-Loire. Hugues est de plus le suzerain de ses vassaux; couronné et sacré à Reims, il est de fait reconnu comme roi de droit divin.

C’est dans ce contexte que se développe l’art roman en Île de France : aux premières réalisations modestes succèdent, dès le XIe siècle puis au XIIe siècle, de plus grands programmes. Le personnage emblématique de ces changements est Suger, abbé de Saint-Denis (1122-1151), conseiller des rois Louis VI puis Louis VII et régent du royaume de 1147 à 1149. Il fait de son abbaye le miroir de ses aspirations et dote le trésor de Saint-Denis de ses plus beaux ornements. Le plus célèbre est le vase en forme d’aigle dit « Aigle de Suger », qu’il dit avoir trouvé dans un coffre et qu’il fit transformer en vase liturgique en lui donnant, par sa monture, l’aspect d’un aigle. Cette aiguière ne peut être séparée des autres vases de pierres dures réalisés pour Suger : son calice, le vase d’Aliénor et l’aiguière de Sardoine. Ces œuvres ont été exécutées par l’un des groupes d’orfèvres qui travaillaient pour Saint-Denis, probablement, dans ce cas précis, par des orfèvres d’Ile de France. Cet amour des arts précieux provoqua l’ire de saint Bernard.

 

  Les grands thèmes du XIIe siècle

 Le rassemblement exceptionnel de plusieurs statues-reliquaires d’orfèvrerie permet de mesurer leur rôle décisif dans l’apparition de formes nouvelles au cours du XIIe siècle. De même, le groupe des émaux, éclairé par la sublime présence de l’ange de Saint-Sulpice-les-Feuilles, évoque la naissance de l’émaillerie champlevée au travers de pièces insignes, mais aussi par de rarissimes médaillons trouvés en fouille. Enfin, la naissance des chapiteaux historiés est matérialisée par quelques-uns des plus remarquables exemplaires de cette période.

  Les statues-reliquaires et les Majestés romanes

 L’existence de statues d’orfèvrerie du Christ, de la Vierge et des saints est attestée en VIIIe siècle . Cette coutume, oubliée au Nord en raison des invasions qui amenèrent la dissolution de l’Empire carolingien, a été préservée puis a repris vigueur dans des zones mieux protégées comme le centre de la France. On y constate une multiplication aux Xe , XIe , XIIe siècles. Ces <<Majestés>> empruntent les marques du pouvoir terrestre (position assise, trône, couronne )pour affirmer leur pouvoir spirituel. La seule de ces <<Majestés>> du Xe siècle à être parvenue jusqu’à nous est la Sainte Foy de Conques, mais un manuscrit du XIe siècle nous montre un dessin représentant la Vierge d’or de la cathédrale de Clermont commandée par Étienne, évêque de Clermont. Ces statues où sont refermées des reliques participent à l’institution des <<Paix de Dieu>>. La beauté étrange et le regard hypnotique de certaines d’entre elles provoquent encore l’admiration. La réunion des plus anciennes figures subsistantes (à l’exception de la Sainte Foy) comme le Saint Baudime de Saint -Nectaire illustre le rôle essentiel qu’elles ont joué dans la redécouverte du rendu tridimensionnel des volumes et la renaissance de la ronde-bosse.

  La naissance de l’émaillerie méridionale

 Les fouilles récentes confirment que l’<<aire aquitaine>> fut l’un des berceaux de l’émaillerie romane. À la fin du XIe et au début du XIIe siècle, l’association de l’émail et du cuivre se généralise. Les objets exécutés à cette période procèdent de la technique du cloisonné, comme sur le médaillon de Rouen, et de la technique du champlevage, à laquelle appartient le médaillon du Louvre. L’essor de l’émaillerie romane est lié au mécénat de deux abbés de Conques, Bégon III (1087-1107) et Boniface (1107-après 1121). Plusieurs pièces peuvent être attribuées à un atelier qui travaille pour Bégon III à Conques vers 1100, elles présentent les mêmes caractéristiques techniques et stylistiques. Les six médaillons en émail champlevé sur cuivre présentés ornaient à l’origine un coffre du trésor de Conques exécuté pour l’abbé Boniface. La même gamme de coloris les caractérise : une alliance de blanc, de vert et de bleu soutient un décor d’animaux fantastiques entourés d’une bordure de Grecques. D’autres objets, telle la châsse de Bellac, ornée de semblables médaillons, témoignent de la vigueur du foyer artistique aquitain, notamment en Limousin. La statuette d’ange de Saint-Sulpice-les -Feuilles, transformée en reliquaire au XIII siècle par l’adjonction du socle et du tonnelet de cristal de roche, devait être une figure d’applique : son dos lisse et le revers gravé des ailes aux coloris subtils l’indiquent. Les émaux de l’ange évoquent ceux de la chasse de Bellac, ce qui renforce son attribution au Limousin.

  Les chapiteaux historiés

 Le chapiteau, du latin capitellum signifiant petite tête, se compose de l’astragale, de la corbeille qui reçoit le décor sculpté, et du tailloir qui la couronne. Le chapiteau historié est une des expressions artistiques les plus remarquables de l’art roman. Même si son invention ne date pas de cette période, cette association du végétal et du cadre corinthien avec des figures apparaît comme l’un des traits les plus caractéristiques de l’époque romane et se retrouve dans des ensembles très différents, tel celui du cloître de Moissac, ou encore celui de la tour-porche de Saint-Benoît-sur-Loire. Six chapiteaux exposés dans la rotonde, de styles et de provenances très divers, évoquent la maestria des sculpteurs romans qui composent des scènes, à l’iconographie complexe, soumises à la forme du chapiteau et soulignant son rôle architectonique. Le chapiteau dit << de la Dispute >> qui provient de l’hospice Saint-Nicolas à Poitiers, fondé vers 1050, ainsi que le chapiteau de la Mort de saint Jean-Batiste du cloître de la cathédrale Saint-Etienne à Toulouse, du deuxième quart du XII siècle, sont des chefs-d’œuvre de la sculpture romane.

 

 

Source

 T.CASTIEAU, L'art roman, Flammarion, Paris, 1998

 

Commentaires (1)

1. Tony 13/01/2012

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