La licorne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La licorne, parfois nommée unicorne, est une créature légendaire généralement décrite comme proche du cheval et de la chèvre et de couleur blanche, possédant un corps chevalin, une barbiche de bouc, des sabots fendus et une grande corne au milieu du front, droite, spiralée et pointue, qui constitue sa principale caractéristique.

 La licorne est mentionnée depuis l'Antiquité grecque, sous le nom de monocéros. Elle devint l'animal imaginaire le plus important du Moyen Âge à la Renaissance, que ce soit dans l'iconographie des bestiaires médiévaux qui la décrivent comme un animal sylvestre très féroce, symbole de pureté et de grâce, que seule une vierge peut capturer, ou dans les encyclopédies où sa corne possède le pouvoir de purifier l'eau de tout poison et de guérir les maladies. Des objets présentés comme d'authentiques « cornes de licorne » s'échangèrent durant ces périodes.

 On découvrit peu à peu que ces « cornes de licorne » étaient en réalité des défenses de narval, et que les multiples descriptions qui avaient été faites de la licorne correspondaient aux déformations d'animaux comme le rhinocéros et l'antilope. La croyance en l'existence de la licorne fut discutée jusqu'au milieu du XIXe siècle et de tous temps, la bête intéressa des théologiens, médecins, naturalistes, poètes, gens de lettres, ésotéristes, alchimistes, symbolistes et historiens.

 Aujourd'hui, la licorne est une créature légendaire parmi les plus typiques et les plus connues du domaine de la fantasy, de nombreux travaux d'érudits et des œuvres de fiction lui étant entièrement consacrés. L'imagerie moderne de la licorne est souvent devenue celle d'un grand cheval blanc portant une corne unique au milieu du front.

La licorne au Moyen Âge

Le monocéros fut étudié sporadiquement au VIe siècle, où l'on précise que « La licorne est redoutable et invincible, ayant toute sa force dans la corne. Chaque fois qu'elle se croit poursuivie par plusieurs chasseurs et sur le point d'être prise, elle bondit sur un roc escarpé et se lance d'en haut ; pendant sa chute elle se retourne ; sa corne amortit le choc et elle reste indemne », et au XIe siècle, mais sans laisser de traces notables. Dans son Livre des êtres imaginaires, Jorge Luis Borges mentionne la rencontre d'un avant-garde de l'armée de Genghis Khan avec un animal unicorne dans le désert, qui vint à sa rencontre en disant : « L'heure est venue pour votre Chef de rebrousser chemin et de retourner sur ses terres ». Dès la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, la licorne devient l'un des thèmes favoris des bestiaires et de la tapisserie dans l'occident chrétien, et dans une moindre mesure, des sculptures. La généralisation de sa forme à la fois caprine et chevaline et de sa couleur blanche serait le résultat du symbolisme et des allégories attribuées à la licorne au Moyen Âge.

 Selon une théorie non vérifiée, cette mode de la licorne pourrait être due à un désir refoulé de s'intéresser à l'ancienne coutume, puisqu'elle serait issue d'une culture païenne à l'origine-

Bestiaires et miniatures médiévaux

 Les premières licornes européennes apparaissent dans des bestiaires inspirés du Physiologos. L'influence des autres textes greco-romains comme celui de Pline l'Ancien serait bien moins importante que celle de cet ouvrage, malgré les efforts de certains Papes pour interdire sa diffusion car il aurait été considéré comme hérétique. La licorne rejoignit le lion et l’éléphant dans les bestiaires : personne ou presque n’ayant eu l’occasion de voir ces animaux exotiques en Europe à l'époque, on doutait peu de l’existence réelle du monocéros quelque part dans un lointain pays-La licorne acquiert aussi un symbolisme chrétien, mais n’apparaît que dans des ouvrages pour les lettrés, soit une infime partie de la population moyenâgeuse. Il n’en est pas fait mention dans les contes et chansons du folklore populaire comme ceux qui mettent en scène les farfadets et autres loup-garous-

Chasse et capture de la licorne

 On compte des centaines, voire des milliers de miniatures de licornes avec la même mise en scène inspirée du Physiologos : la bête est séduite par une vierge traitresse et un chasseur lui transperce le flanc avec une lance- Nulle part ailleurs la licorne n’est liée de cette façon à la virginité des jeunes filles. La « capture de la licorne » semble issue de la culture de l’amour courtois, liée au respect de la femme, aux loisirs délicats, à la musique et à la poésie et tous ces récits comme leurs illustrations seraient d'inspiration chrétienne, la licorne y représentant la trahison envers le Christ, flanc percé par une lance comme dans l'épisode biblique de la Passion de Jésus-Christ.

Pierre de Beauvais cite littéralement le Physiologos pour parler d'un « monocéros ou unicornis ayant la taille et la forme d'un chevreau avec une corne au milieu de la tête, si féroce qu'aucun homme ne peut s'en emparer, sauf en conduisant une jeune fille vierge à l'endroit où demeure la licorne et en la laissant seule dans le bois, assise sur un siège. Quand la licorne voit la jeune fille, elle s'endort sur ses genoux, les chasseurs s'en emparent et la conduisent dans les palais des rois. » Ce même ouvrage compare Jésus-Christ à « une licorne céleste qui descendit dans le sein de la Vierge », et fut pris puis crucifié à cause de son incarnation. La corne ornant le front de la licorne serait le symbole de Dieu, la cruauté de la licorne signifierait que personne ne peut comprendre la puissance de Dieu, et sa petite taille symboliserait l'humilité de Jésus Christ dans son incarnation- Un bestiaire daté de 1468 en donne une autre version, « la licorne symbolise les hommes violents et cruels auxquels rien ne peut résister, mais qui peuvent être vaincus et convertis par le pouvoir de Dieu » Ces interprétations chrétiennes auraient justifié la présence de la licorne dans toutes sortes d'œuvres d'inspiration religieuse, bien qu'elle soit issue d'ouvrages païens à l'origine-

 Le plus détaillé des récits de capture de la licorne figure dans le Bestiaire divin de Guillaume Le Clerc de Normandie, au XIIIe siècle. La licorne est décrite comme « un animal qui ne possède qu'une corne placée au milieu du front. Elle est si téméraire, agressive hardie qu'elle s'attaque à l'éléphant avec son sabot dur et tranchant, un sabot si aigu que, quoi qu'elle frappe, il n'est rien qu'elle ne puisse percer ou fendre. L'éléphant n'a aucun moyen de se défendre quand la licorne attaque, elle le frappe comme une lame sous le ventre et l'éventre entièrement. C'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde, sa vigueur est telle qu'elle ne craint aucun chasseur. Ceux qui veulent tenter de la prendre par ruse et de la lier doivent l'épier pendant qu'elle joue sur la montagne ou dans la vallée, une fois qu'ils ont découvert son gite et relevé avec soin ses traces, ils vont chercher une demoiselle qu'ils savent vierge, puis la font s'assoir au gite de la bête et attendent là pour la capturer. Lorsque la licorne arrive et qu'elle voit la jeune fille, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux ; alors les chasseurs, qui sont en train de l'épier, s'élancent ; ils s'emparent d'elle et la lient, puis ils la conduisent devant le roi, de force et aussi vite qu'ils le peuvent. »

 Brunetto Latini (1230-1294) donne dans son Livre du Trésor la description d'une licorne redoutable dont le corps ressemble un peu à celui d'un cheval, mais avec le pied de l'éléphant, une queue de cerf et une voix épouvantable. Sa corne unique est extraordinairement étincelante et a quatre pieds de long, elle est si résistante et acérée qu'elle transperce sans peine tout ce qu'elle frappe. La licorne est cruelle et redoutable, personne ne peut l'atteindre ou la capturer avec un piège. La description de la chasse est la même que dans les autres bestiaires. Philippe de Thaon, vers 1300, précise que la vierge doit découvrir son sein, puis « la licorne sent son odeur et vient à la pucelle, baise son sein et s’y endort, ce qui entraine sa mort ». Giovanni da San Geminiano parle dans son Summa de Exemplis et Rerum Similitudinibus Locupletissima d'une odeur de virginité qui rend la licorne douce comme un agneau lorsqu'elle se réfugie dans le giron d'une jeune vierge.

 La jeune femme devait parfois tenir un miroir pour attirer la licorne. Si la jeune fille n'était pas vierge ou si des pensées impures lui occupaient l'esprit, la licorne l'empalait avant de s'enfuir. Selon Édouard Brasey, le folklore veut qu'une licorne soit entrée dans un village du Maine qui porte désormais le nom de Malicorne-sur-Sarthe, où elle serait devenue la favorite d'une certaine Hildegarde et finit par s'échapper. Des chasseurs la tuèrent-

Apparences de la licorne médiévale

 Les auteurs grecs n’avaient fait aucune représentation du monocéros et les premières licornes des bestiaires médiévaux ressemblaient rarement à un cheval blanc, mais plutôt à une chèvre, un mouton, une biche, voire à un chien, un ours et même un serpent. Les licornes étaient de couleurs variées, y compris bleues, brunes et ocre, avant que la couleur blanche et la forme torsadée de la corne ne se généralisent :

 « Certaines ont un corps de cheval, une tête de cerf, une queue de sanglier, et ont une corne noire (...) On les appelle souvent monocéros ou monoceron. Une autre variété de licornes est appelée églisseron, c’est-à-dire chèvre cornue. Elle est grande et haute comme un cheval, mais semblable à un chevreuil ; sa corne est blanche et très pointue (...) Une autre espèce de licorne est semblable à un bœuf, tachée de taches blanches ; sa corne est noire et brune, et elle charge son adversaire comme le fait un taureau »

La dame à la licorne et le chevalier au lion

 Vers 1350, un conte courtois méconnu raconte qu'une princesse belle et chaste se fit offrir une licorne par le Dieu d’amour et se fit appeler « la blanche dame que la licorne garde ». Elle épousa un seigneur qui partit un jour à l’aventure et captura puis apprivoisa un lion. La Dame se fit dire que son chevalier était mort et un mauvais seigneur en profita pour l’enlever. Le chevalier au lion, de retour, partit à l’assaut du château du ravisseur, libéra sa dame et tous deux quittèrent le château maudit, la dame montée sur sa licorne et le chevalier sur son lion-

 La Chasse à la licorne est une célèbre série de sept tapisseries exécutées entre 1495 et 1505, qui représentent un groupe de nobles poursuivant et capturant une licorne.

                                            Cette série, 

probablement exécutée pour un commanditaire français (peut-être à l'occasion d'un grand mariage) par les ateliers de Bruxellesou de Liège, fut ensuite propriété de la famille de La Rochefoucauld, avant d'être achetée par John D. Rockefeller, qui en fit don au Metropolitan Museum, où elle se trouve aujourd'hui.

La licorne médiévale est devenue très célèbre en grande partie grâce aux six tapisseries de la dame à la licorne, datées de la fin du XVe siècle et exposées au Musée de Cluny à Paris. Sur chacune d'elles, un lion et une licorne sont représentés à droite et à gauche d'une dame. Cinq de ces représentations illustrent un sens :

 * le goût : la dame prend une dragée que lui tend sa servante ;

* l'ouïe : la dame joue de l'orgue ;

* la vue : la licorne se contemple dans un miroir tenu par la dame ;

* l'odorat : pendant que la dame fabrique une couronne de fleurs, un singe respire le parfum d'une fleur dont il s'est emparé ;

* le toucher : la dame tient la corne de la licorne ainsi que le mât d'un étendard ;

* la sixième tapisserie, sur laquelle on peut lire la formule « À mon seul désir » sur une tente, est plus difficile à interpréter-

 Affinités et oppositions

 D'après les bestiaires, la licorne a pour ennemi naturel l'éléphant et, plus tard, le lion, dont la symbolique solaire et masculine est à l'opposée de celle de la licorne. La « lettre du Prêtre Jean », un faux de la fin du XIIe siècle, raconte un combat entre un lion et une licorne en ces termes : « Le lyon les occit moult subtillement, car quand la licorne est lassée, elle se mect de costé ung arbre, et lion va entour et la licorne le cuyde fraper de sa corne et elle frappe l'arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut oster, adonc le lyon la tue »-Édouard Brasey mentionne la licorne qui enfonce sa corne dans un arbre comme une méthode de chasse où les chasseurs se placent à côté d'un arbre et attirent la licorne qui s'efforce de les encorner mais ne réussit qu'à enfoncer sa corne profondément dans l'arbre, et se retrouve incapable de l'en extraire. Le combat de la licorne contre l'éléphant et le lion n'est cependant pas un thème artistique aussi populaire que celui de la chasse et de la purification des eaux- Selon le dictionnaire des symboles, les œuvres d'art qui présentent deux licornes s'affrontant seraient l'image d'un violent conflit intérieur entre les deux valeurs de la licorne : virginité et fécondité-

 À partir du XVe siècle, les hommes et les femmes sauvages devienne fréquents dans l'iconographie et la licorne est associée aux bêtes sauvages, parfois chevauchée par des sylvains, bien que seule une vierge puisse la monter. Cette idée selon laquelle la licorne ne peut vivre qu'à l'écart des hommes, à l'état sauvage et dans une forêt reculée dont on ne peut l'arracher, auquel cas elle mourrait de tristesse, sera reprise par d'autres auteurs bien plus tard, notamment par Carl Gustav Jung-

Corne de licorne

 La fameuse « corne de licorne » se vit associer pendant très longtemps des pouvoirs magiques et des vertus de contrepoison qui en firent l'un des remèdes les plus chers et les plus réputés au cours de la Renaissance- La principale utilisation médicinale de la corne est liée à sa corne et à son pouvoir de purification, mentionné pour la première fois au XIIIe siècle. Les légendes sur les propriétés de 

la corne de licorne circulant dès le Moyen Âge sont à l’origine du commerce florissant de ces objets qui devinrent de plus en plus communs jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, où leur origine réelle fut connue-

La première mention du pouvoir purificateur de la licorne figure dans une interprétation du Physiologus où les animaux attendent que la licorne purifie un lac en faisant le signe de la croix avec sa corne. Le thème devient vite populaire-

 L'usage de la « corne de licorne » fut préconisé contre la rubéole, la rougeole, les fièvres et les douleurs. Sous forme de poudre, elle était réputée faciliter la guérison des blessures, permettre de purifier les eaux et de neutraliser les poisons, voire lutter contre la peste. Elle suerait en présence du venin et aurait aussi un pouvoir aphrodisiaque- Une « corne de licorne » était utilisée à la cour du roi de France pour déceler la présence de poison dans les plats et les boissons : si elle se mettait à fumer, c'est que le met était empoisonné. La corne était aussi consommée de plusieurs façons-

Des « cornes » de forme torsadée s’échangeaient et circulaient depuis très longtemps- La « corne de licorne » était censée être, dès le Moyen Âge, le bien le plus précieux que puisse posséder un roi- La présence de ces cornes dissipait aussi les doutes quant à l’existence réelle de la licorne

Récits de voyages

Marco Polo

 Au XIIIe siècle, Marco Polo en parle dans son Devisement du monde, où il décrit une « licorne » près de Java. L'animal était « à peine moins gros qu’un éléphant, avec le poil du buffle, le pied comme celui de l’éléphant, une très grosse corne noire au milieu du front. Il ne fait aucun mal aux hommes ni aux bêtes avec sa corne, mais seulement avec la langue et les genoux, car sa langue est couverte d'épines très longues et aiguës. Quand il veut détruire un être, il le piétine et l’écrase par terre avec les genoux, puis le lèche avec sa langue. Il a la tête d'un sanglier sauvage et la porte toujours inclinée vers la terre. Il demeure volontiers dans la boue et la fange parmi les lacs et les forêts. C’est une vilaine bête, dégoutante à voir »

 Ludovico de Verthema

 Lors d'un séjour à La Mecque en 1503, l'explorateur italien Ludovico de Verthema rapporta avoir vu deux licornes dans un enclos, elles auraient été envoyées au Sultan de La Mecque par un roi d’Éthiopie en gage d’alliance, comme la plus belle chose qui soit au monde, un riche trésor et une grande merveille.« Le plus grand est fait comme un poulain d’un an, et a une corne d’environ quatre paumes de long. Il a la couleur d’un bai brun, la tête d’un cerf, le col court, le poil court et pendant sur un côté, la jambe légère comme un chevreuil. Son pied est fendu comme celui d’une chèvre et il a des poils sur les jambes de derrière. C’est une bête fière et discrète. »

Découverte du Narval

Au XVe siècle déjà, certains savants d'Europe supposaient que les fameuses « cornes de licorne » vendues en Europe appartenaient à un animal marinet au cours du XVIe siècle, quelques écrits y firent référence sans être remarquésles auteurs s'étonnèrent que les « cornes de licorne » semblent venir d'Angleterre, du Danemark ou d'Islande.

Les défenses du narval retrouvées sur les rivages ont longtemps été prises pour des cornes de licornes

 

 

Source

Roger Caillois, Le mythe de la licorne, Fata Morgana, 1991

Commentaires (1)

1. coco 16/12/2011

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