L'incube

 

Un incube (du latin « incubus » signifiant « couché sur » ) est un démon mâle qui est censé prendre corps pour abuser sexuellement d'une femme endormie. Velu, hirsute et souvent représenté comme possédant des pieds de bouc, l'incube peut toutefois s'en prendre également aux hommes. Le démon incube pèse sur la poitrine de sa victime endormie et peut même l'étouffer. Son équivalent féminin est le succube.

 

 

. Au Moyen Âge, l'incube est assimilé au diable, qui passe pour s'unir sexuellement aux sorcières transportées au cours du sabbat. Alors que le Malleus Maleficarum en fait une figure diabolique de l'impureté, des théologiens et démonologues chrétiens, comme saint Augustin, Jean Bodin ou Martín Antonio Delrío, débattent de sa réalité et de son pouvoir sur l'âme. Le terme est ainsi particulièrement en usage dans les écrits ecclésiastiques du Moyen Âge pour signifier l'hérésie du commerce sexuel avec le diable.

 

Dès le xve siècle, des praticiens comme Jean Wier et Scipion Dupleix participent à faire passer le phénomène du domaine religieux au domaine médical, puis à la psychiatrie naissante. 

 

D'une connotation sexuelle très forte, les récits d'attaques d'incubes, véhiculés par la littérature, sont teintés d'une ambivalence à l'égard des sentiments de la victime. Tantôt plaisants, ils peuvent se transformer en cauchemar. Les enfants nés d'une relation avec un incube sont courants dans les mythologies ou les folklores ; on leur prête souvent des pouvoirs exceptionnels, ainsi qu'un destin unique. L'enchanteur Merlin, mais aussi, entre autres, le Bouddha, passent pour avoir été engendrés par des incubes. Les descriptions ethnographiques montrent que l'incube demeure une réalité dans certaines cultures. Il est souvent considéré comme un esprit médiateur entre le chaman et le monde invisible.


Les explications sont nombreuses. Symboliques, psychanalytiques ou physiologiques, les causes des apparitions d'incubes tiennent à la fois de l'imaginaire et du médical. Lié fortement au cauchemar, l'incube est l'un des démons les moins représentés par l'iconographie. Hormis des représentations artistiques, comme celles de Johann Heinrich Füssli, ou littéraires, comme celles décrites par Pétrone ou Maupassant, l'incube constitue un démon peu identifiable, tour à tour apparenté aux dieux Pan ou Faunus.

 

 Merlin serait né de la relation d'un incube avec une mortelle (enluminure d’un manuscrit français du XIIIe siècle).Selon Bloch et WartburgNote , le mot « incube »  apparaît vers 1372 pour désigner spécifiquement un démon mâle.

 

Descriptions de l'incube

Selon Françoise Gury, « la variété des physionomies que la littérature latine prête aux démons incubes témoigne de la diversité des êtres auxquels ils sont assimilés »- Tour à tour hirsutes et velus, similaires aux satyres (possédant des cornes et des pieds de boucs), les incubes sont fréquemment assimilés au dieu Pan. Ils possèdent souvent un comportement qualifié de « lubriques ». 

 

L'incube est le seul démon qui doit son statut non à sa nature, annoncée par une mythologie particulière, mais à sa fonction, à savoir celle de peser sur le sommeil des femmes ou de certains hommes- Cette action oppressante est décrite depuis l'Antiquité mais est davantage répandue au Moyen Âge:

 

« À partir de quels symptômes peut-on repérer celui qui est tourmenté par un incube ? À partir du mouvement difficile du corps ainsi que de la torpeur, d’un sommeil aussi anormalement lourd, d’une sensation d’accablement qui l’oppresse, de sorte qu’il se sent suffoquer quand il dort ou qu’il pense que quelqu’un l’a assailli qui, en oppressant son corps, s’efforce de le faire s’évanouir par étouffement. » — Michel Psellos

 

Sa forme est variable, parfois éthéré, il peut prendre possession d'un corps humain ou animal, voire celui d'un autre démon ou esprit. Il est ainsi doué de mutabilité. Cette variabilité de ses représentations, païennes comme chrétiennes, ne permet pas d'affirmer qu'une iconographie lui soit propre. Selon Claude Lecouteux, la figure de l'incube est indissociable du cauchemar, en particulier dès l'époque médiévale, à partir de laquelle il n'est plus « une forme de songe fort désagréable mais une entité qui se jette sur vous la nuit et provoque une sensation d’étranglement (...) ; une créature maléfique qui afflige les dormeurs et possède a priori trois dimensions, un poids, des sentiments et une volonté. »

 

 


 

Le terme « incube » est à l'origine utilisé spécialement par le monde ecclésiastique. En effet, si les Grecs y voient le plus souvent une vision particulière entrevue lors d'un cauchemar, les théologiens chrétiens en font un avatar du diable. La proximité dans leurs représentations respectives laisse à penser que la figure du diable comme un être cornu, velu et possédant des pieds de bouc, proviendrait du folklore de l'incube. La première description du diable comme un être à l'allure de bouc, se dévoilant pendant le sommeil, date de l'an 1000 et apparaît dans le récit des apparitions vécues par le moine Raoul Glaber:

 

« Je vis au pied de mon lit un petit monstre à forme humaine. Il avait, autant que je pus le reconnaître, le cou grêle, la face maigre, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche énorme, les lèvres gonflées, le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux raides et en désordre, des dents de chien, l'occiput en pointe, la poitrine et le dos en bosse, les vêtements sordides ; il s'agitait, se démenait furieusement. »

 

D'autre part, la question du songe comme tromperie et illusion diaboliques est également au centre des débats théologiques. La première référence officielle à l'incube et à ses dangers date du XVe siècle. Une bulle du pape Innocent VIII, nommée la « bulle des sorcières » (Summis desiderantes affectibus), de 1484, condamne des faits de relations sexuelles entre des démons et des femmes, dans des régions de Haute Allemagne et des contrées rhénanes (à Mayence, Cologne, Trèves, Salzbourg et Brême). Le pape confie donc aux inquisiteurs et démonologues Heinrich Kramer et Jacques Sprenger le soin de pourchasser les sorciers et sorcières ayant commercé avec le démon. Cependant, c'est surtout au XVIIe siècle que le diable est réputé prendre part au sabbat sous la forme d'un satyre, pour s'accoupler à la sorcière

 

Page de titre du Malleus Maleficarum, édition de Lyon, 1669.

Ces inquisiteurs ont en effet acquis une solide réputation de spécialiste en démonologie, grâce à la publication du livre le Malleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières), ouvrage qui gagne en autorité grâce à la bulle papaleet initie la chasse aux sorcières en Europe. Ce traité d'inquisition date de 1486 et présente une description détaillée des démons, en particulier des incubes et des succubes :

 

« Par des démons pareils, les actes sexuels de l'impureté la plus honteuse sont commis, non pour le plaisir mais pour l'infection du corps et de l'âme de ceux dont ils se font incubes et succubes. Ensuite au terme d'un acte pareil, conception et génération parfaites peuvent être réalisées par des femmes : ils peuvent à l'endroit requis du ventre de la femme approcher la semence humaine de la matière préparée pour elle. Tout comme ils peuvent recueillir des semences d'autres choses pour d'autres effets. Dans de telles générations, ce qu'on attribue au démon, c'est seulement le mouvement local et non la génération elle-même, dont le principe n'est pas la puissance du démon ou du corps par lui assumé, mais la puissance de celui de qui est la semence. D'où l'engendré est fils non du démon mais d'un homme. » — Malleus Maleficarum

 

La bulle papale confirme la politique de traque des incubes, lancée auparavant par les doctes de la Sorbonne qui, en 1318, caractérisent l'action de ces démons comme étant réelle. Cependant, pour le Malleus Maleficarum, l'incube ne peut engendrer, cet attribut étant réservé à Dieu et le diable n'est qu'un vecteur et un manipulateur de la semence humaine. Contrairement au Sabbat, la relation avec un démon incube n'intervient, pour le Malleus Maleficarum, que dans la sphère privée46. C'est par un truchement que le démon parvient à ses fins :

 

« Un démon succube prend la semence d'un homme scélérat, un démon proprement délégué près de cet homme et qui ne voudra pas se faire l'incube d'une sorcière. Il donne cette semence à un autre démon détaché près d'une femme, une sorcière ; et celui-ci, sous une constellation qui lui est favorable pour produire quelqu'un ou quelqu'une capable de maléfices, se fait l'incube d'une sorcière. » — Malleus Maleficarum

 

Le procès des Templiers a confirmé la forte croyance en l'existence des succubes, et par la même, des incubes, puisque parmi les chefs d'accusation de leur procès, il y aurait eu celui de renier Dieu en s'accouplant avec des démones selon Ernest Martin- Comme la sorcière, la femme coupable d'entretenir des relations avec le démon est brûlée. C'est le cas d'Angèle de la Barthe, à Toulouse, en 1275, et dont le procès conclut à sa concupiscence diabolique. L'Inquisition et ses procès, comme celui qui a eu lieu à Côme en 1485 et qui a envoyé 41 sorcières supposées de relations avec des incubes au bûcher, a ainsi favorisé la croyance en l'incube :

 

« Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de la bouche même de ces pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent inutilement, par des prières et des exorcismes.[...] Ce n’était pas seulement la confession religieuse qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme ; c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’Inquisition arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe. » — P. L. Jacob

 

 

 

 

Débat théologique

Le problème de la génération d'un être issu de l'union d'un incube et d'une femme n'est pas évoqué par les inquisiteurs Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, auteurs du Malleus, mais saint Thomas d'Aquin en parle déjà dans sa Somme théologique (1266-1273). Thomas d'Aquin récuse la possibilité que la semence soit celle du démon et, selon lui, le père réel est toujours l'homme, que l'incube manipule à ses fins. Il reprend de fait l'hypothèse de saint-Augustin qui désigne l'incube, dans La Cité de Dieu, comme un faune capable d'engendrer des illusions et des hallucinations. Selon saint Augustin, les Gaulois avaient maille à partir avec de tels démons incubes, qu'ils nomment « Dusiens », parfois « Lutins ».

 

Thomas d'Aquin cite par ailleurs un passage de la Vie de saint Bernard dans lequel ce moine délivre une femme des attaques d'un incube. Il est critiqué par un autre théologien, saint Cassien, qui défend l'idée qu'il soit impossible à un démon d'engrendrer. L'historien et moine bénédictin Guibert de Nogent (1055-1125) raconte que sa mère, alors jeune et séduisante, a du subir les nombreuses et grossières insultes de la part des incubes. Il ajoute qu'une nuit, « le démon vint tout à coup s’offrir à ses yeux, que ne fermait pas le sommeil, et l’oppressa, presque jusqu’à la mort, d’un poids étouffant », et qu'elle put être sauvée par sa foi-

 

À la Renaissance, des démonologues comme Pierre Crespet (De la haine de Satan pour l'homme, 1590) et Jean Bodin (De la Démonomanie, 1587) expliquent que l'incube est l'une des formes prises par le diable pour pénétrer sexuellement les sorcières53. L'homme médiéval pensait que le diable avait le pouvoir, sous sa forme incube, de prélever le sperme d'un homme endormi, puis qu'il en fécondait une femme, toujours pendant son sommeil. Cependant, d'autres hypothèses se font jour. Pour Pierre Boaistuau, dans ses Histoires prodigieuses (1560), l'incube masque peut être le viol de femmes par des hommes qui ainsi perpétuent la croyance dans le diable.

 

 Son usage en théologie est encore présent en 1858 puisque René Louvel, vicaire général de l'évêché d'Évreux et supérieur du séminaire de Sées, écrit dans son Traité de chasteté à l'usage des confesseurs :

 

« Les théologiens classent ordinairement parmi les actes de bestialité l'accouplement avec un démon, soit incube, soit succube, infamie d'autant plus coupable qu'à l'infraction des lois de la nature vient se joindre le sortilège, puisqu'il y a commerce avec l'ennemi irréconciliable de Dieu. Il y a en outre parfois inceste, sacrilège ou adultère, selon que le démon ait pris la forme, soit d'une proche parente, soit du mari, soit de la femme. Quoi qu'en dise saint Ligori, toute excuse paraît impossible, et quiconque consent à coucher avec un démon, de même que le mari qui couche avec sa femme, uniquement à cause de sa beauté, commet le crime d'adultère. »— René Louvel, Traité de chasteté à l'usage des confesseurs

 

 

 

 

Source
 

Claude Lecouteux, Le cauchemar dans les croyances populaires européennes, Le cauchemar. Mythe, folklore, littérature, arts, Nathan, Paris


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