Le plurilinguisme en....

 

 

L’Angleterre est une île, ce qui signifie une forteresse quasi inviolable ou bien la cible de maintes migrations, comme le montre l’Histoire. 1066 est une date fondatrice pour l’Angleterre. En 1066, à la mort d’Édouard le Confesseur, l’Angleterre se trouve devant trois avenirs possibles : redevenir royaume scandinave comme sous le règne récent de  Cnut, ou bien continuer son indépendance anglo-saxonne, ou encore se rattacher à la Normandie d’où Édouard est venu.

Un carambolage élimine en moins de trois semaines les prétendants norvégien et anglosaxon, Harald et Harold, et donne la victoire à Guillaume. L’Angleterre, plus ou moins de bon gré, lie son destin à l’Europe continentale. L’avènement de la dynastie Plantagenêt en 1154 élargit le royaume et l’horizon : Henri II Plantagenêt, grâce à son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, règne de la Tweed à la Bidassoa. Même si son fils Jean perd la Normandie, et l’Anjou, et le Maine, et la Touraine, et le Poitou (sauf La Rochelle), l’Angleterre reste en partie continentale par la Guyenne, et, à partir de 1272, par le Ponthieu. La mort sans héritier du dernier roi capétien en 1328 donne à Édourad III, irrité de l’alliance franco-écossaise contre lui et de l’ingérence française dans les Flandres, l’idée de réclamer la couronne de France comme neveu du défunt, alors que Philippe de Valois, choisi par les Français, n’est que le cousin. C’est le début d’une longue suite de raids, on disait alors de « chevauchées », des Anglais contre la France, connue sous le nom de Guerre de Cent Ans (en gros de 1337 à 1475). Après les victoires et le couronnement comme roi de France et d’Angleterre de l’Anglais Henri V, les Français se resaisissent et boutent les Anglais hors de France (sauf de Calais, qui restera anglaise près de deux siècles, de 1347 à 1558).

Le français d’Angleterre

On appelle le français des Anglais l’anglo-normand. Ce terme composé n’est pas heureux, la langue n’étant ni anglaise ni normande. On parle à juste titre d’anglo-américain, d’anglo-écossais, d’angloirlandais, etc., parce que le cocktail est à base d’anglais, ce qui n’est pas du tout le cas pour le prétendu « anglo-normand ». Et cet anglo-normand n’est guère plus normand qu’anglais puisque les compagnons de Guillaume ne parlaient pas seulement le dialecte normand, dialecte lui-même hybride, autant picard que normand, et que bien d’autres variétés de français vinrent se mêler à ce premier ensemble. Il serait préférable de parler de « français d’Angleterre » ou, si l’on étend le domaine à l’Irlande, de « français insulaire ».

 Le français d’Angleterre, langue « maternelle »

Les Normands de la Normandie de Guillaume n’avaient plus de scandinave que le nom. Depuis que le roi de France avait reconnu leur installation sous forme de duché, en 991, ils avaient achevé leur assimilation au contexte continental : ils étaient chrétiens et parlaient latin et français, du moins une variété, un dialecte, de français.

Les conquérants francophones qui s’installèrent en Angleterre constituaient une minorité, mais une minorité importante du point de vue politique et du point de vue économique. L’Angleterre avant la Conquête devait compter environ un million et demi d’habitants. L’historien du XII ème siècle Ordéric Vital donne le chiffre de 60 000 seigneurs nouveaux venus, chiffre énorme mais justifié si l’on ajoute aux seigneurs proprement dits leur entourage. L’inventaire ordonné par Guillaume, appelé, à cause de son implacable minutie, « le Livre du Jugement Dernier », The Doomsday Book, arrêté en 1086, recense environ 5 000 seigneurs nés en France, francigenæ. Si l’on attribue à chaque seigneur une suite d’une dizaine d’individus, on arrive au chiffre de 50 000. Voilà donc des francophones détenteurs du pouvoir. La Curia Regis de Guillaume ne comptait que des francophones.

L’évêque de Rochester, qui, au début, en faisait partie, ignorait le français : Lanfranc, archevêque de Canterbury venu de Pavie via le Bec-Hellouin, l’élimina pour la raison qu’il ne pouvait suivre les débats, en français, de la Curia. Cependant le mariage des conquérants avec des Anglaises - l’inverse, le mariage d’Anglais avec des francophones, est plus rare - et surtout le recrutement de nourrices originaires de la région, donc anglophones, firent que le français cessa d’être la langue maternelle, la langue spontanée, des fils de cette première vague. Ordéric Vital, né en 1075, avait pour père un prêtre d’Orléans et pour mère une Anglaise. Quand il fut envoyé en Normandie à l’âge de dix ans pour devenir moine, il se sentit exilé car, dit-il, il ne comprenait pas la langue : il ne savait donc pas le français.

 Le français des milieux seigneuriaux

Il faut néanmoins ne pas oublier le renouvellement des francophones à la cour des rois et des seigneurs. Tous les rois d’Angleterre depuis Henri II (couronné en 1154) jusqu’à Henri VI (mort en 1471) inclus, c’est-à-dire pendant trois siècles sans interruption, épousèrent des princesses francophones, des Éléonore ou Aliénor, des Isabelle, des Marguerite. Ces princesses amenaient avec elles une suite nombreuse. L’influence de la parentèle d’Éléonore de Provence, épouse d’Henri III (1216-1272), conjuguée à celle des Lusignan, demi-frères du roi, alimenta la grogne des barons contre les conseillers étrangers. Par une ironie de l’histoire, les barons anglais eurent pour chef un étranger, Simon de Montfort.

 Le français des immigrés

La catégorie des travailleurs, les laboratores, le Tiers État, comprenait un bon nombre d’immigrés francophones. Les parents de s. Thomas Becket, né à Londres, en 1117/1118, étaient de ce nombre : son père était originaire de Rouen, et sa mère, de Caen. Ces immigrants se regroupaient en quartiers entiers. Les deux rues principales de Southampton étaient appelées l’une « la rue française », l’autre « la rue anglaise ».

On distinguait deux villes, respectivement anglaise et française, à Norwich, à Nottingham. Plus tard, vers 1340, Chaucer naîtra à Londres sur le quai des négociants en vin. Il y prendra l’habitude de contacts avec des étrangers, de France, des Flandres, d’Espagne, d’Italie. Mais ses compatriotes, appauvris par la peste et la guerre, attribueront une partie de leurs maux à ces mêmes étrangers et ils les pilleront et ils les tueront, lors des émeutes de 1381.

Le français d’Angleterre et l’Église

Le français des gens d’Église n’est pas à sous-estimer. Certes le latin est la langue officielle de l’Église catholique romaine, mais le français est reconnu comme autre langue internationale. Certains ecclésiastiques connaissaient mal le latin. Des anecdotes rapportées par Gerald de Galles montrent leurs bévues grotesques. Dans un procès de canonisation en 1307, une bonne partie des témoins, ecclésiastiques comme laïques, qui maîtrisaient mal le latin furent autorisés à utiliser le français. Les frères mendiants, dominicains et franciscains, ont souvent recours au français. Leurs recueils, pour les aider à rédiger des sermons attrayants, contiennent traités, historiettes, poèmes et chansons dans les trois langues. Chaucer, dans l’un de ses Contes de Canterbury, met en scène un frère qui émaille ses propos de formules françaises.

 Le français technique

Le vocabulaire français s’est imposé là où la technique française s’imposait. Le domaine le plus évident est celui du français juridique qui a longtemps été de règle en Angleterre. Les relations institutionnelles avec les nouveaux maîtres au lendemain de 1066 se déroulaient en français, les contrats et contestations se réglaient dans la langue du plus fort. De haut en bas de la hiérarchie judiciaire on employait le français, de la Curia regis aux tribunaux de comté, aux tribunaux de district et, à l’échelon local, aux tribunaux seigneuriaux. C’était un français codifié, aux formules incontournables, si bien que se multiplièrent des manuels. Ils portent tous le même titre, La court du baron. Le premier manuel de droit rédigé en anglais ne paraîtra qu’au XVI ème siècle. Certains juristes, en plein XVIII ème siècle, regretteront la disparition de l’usage du français.

Le droit anglais actuel garde encore maintes empreintes françaises. Il convient cependant de nuancer le circuit francophone des procès : les actes définitifs étaient rédigés en latin, et les interrogatoires se déroulaient certainement en anglais. La transcription par écrit n’est nullement verbatim. Les textes en français d’Angeleterre, textes continus ou listes de vocabulaire concernent de nombreux autres domaines, de l’économie domestique au commerce maritime et à l’héraldique.

Vers 1350 le chevalier Walter de Bibbesworth écrit un lexique franco-anglais d’économie domestique à l’intention des fils d’une noble dame dont la connaissance du français n’allait pas jusque là. À cette même époque se développe, en Angleterre comme en France, une série de traductions françaises de traités spécialisés, aussi bien de médecine que de religion. Des registres portuaires, de Southampton, de Rouen, de Bordeaux, rédigés en latin ou en français, abandonnent brusquement le latin ou le français pour insérer des termes techniques, désignant des types de bateaux, des pièces de matériel, dans une langue autre. Ce brusque changement de langue, « code-switching », suggère que les gens de mer, depuis les armateurs et les capitaines jusqu’aux simples matelots, utilisaient une terminologie internationale. Cette langue mixte ou macaronique n’est pas confinée aux archives maritimes. Il fourmille dans les livres de compte londoniens. On trouve un peu partout des embryons de créole.

 Le français cultivé

La dernière catégorie de français d’Angleterre est le français cultivé, au double sens de développé, cultivé plus ou moins artificiellement, comme on parle d’une plante cultivée, et de typique d’un certain niveau d’éducation et souvent d’importance sociale, comme dans l’expression « un homme cultivé ».

Outre les francophones de naissance, de moins en moins nombreux en Angleterre médiévale, se multiplièrent les francophones par apprentissage. Les écoliers, les étudiants devaient apprendre le français, et même l’utiliser comme langue d’explication du latin - jusque vers le milieu du XIV ème siècle. Parmi les pèlerins des Contes de Canterbury figure une Prieure, qui s’efforce d’avoir les belles manières de la haute société.

Elle avait pour nom Dame Églantine,

Chantait à merveille hymnes et matines

Qu’elle entonnait savammment par le nez.

Elle parlait un français des plus raffinés,

Le français qu’on apprend à Stratford-atte-Bow

Car elle ignorait du français de Paris le moindre mot.

Stratford-atte-Bow (qu’il ne faut pas confondre avec le Stratford-onAvon de Shakespeare) jouxte Londres. C’est un lieu commun que d’opposer le français artificiel appris en Angleterre et le français authentique de Paris. Dès le XII ème siècle, Marie prend soin de préciser qu’elle est « de France ». L’amusant roman de Jehan et Blonde de Philippe de Beaumanoir père ( 1230/1240) attribue au comte de Gloucester un français plus qu’approximatif, bourré de bévues ridicules. Et Gower, l’ami de Chaucer, juge nécessaire de s’excuser pour son français. À côté des ces déficiences réelles ou prétendues il faut noter l’emploi juxtaposé, souvent humoristique, des trois langues, latine, française, anglaise.

 

 Statut du français d’Angleterre

 Le français d’Angleterre, vernaculaire ou langue seconde

Il coexiste en Angleterre deux types de langue française. Le premier type est une langue vernaculaire, c’est-à-dire parlée et parlée spontanément, nullement dépendante de l’écrit. L’autre est une langue seconde,  qu’on apprend bien en allant en France, mal en se contentant du premier type, vernaculaire. Le témoignage de Gerald de Galles est net : il associe latin et français, les deux langues du savoir et du pouvoir, langues qu’il faut apprendre pour s’assurer une bonne situation. Encore faut-il apprendre le français de France, « élégant, raffiné, fort éloigné de la mixture grossière du français des Anglais ». Il y a donc une variété de français parlée en Angleterre, rude feculentum « mixture grossière ». La mixture est celle des clercs tout autant que des commerçants et artisans. Les glossateurs de textes latins qui, dans leurs équivalents, mélangent anglais et français illustrent cette hybridation.

En fait le français d’Angleterre oscille entre deux statuts : celui du latin, langue savante, langue de prestige, et celui de l’anglais, langue de la vie quotidienne. Beaucoup d’auteurs commencent leur poème composé en langue anglaise en expliquant leur choix linguistique : ils adressent leur ouvrage aux lewede men, c’est-à-dire aux profanes, à ceux qui ignorent latin et français, ce qui ne veut nullement dire aux illettrés, encore moins aux analphabètes.

 Déclin du français en Angleterre

Le déclin de l’utilisation du français et l’émergence ou plutôt la réhabilitation de l’anglais sont dus à ces lewede men. L’anglais restait la langue de la grande majorité de la population. Les moines et les curés, pour se faire comprendre de leurs ouailles, continuaient à utiliser l’anglais. Le dynamique abbé Samson, né vers 1135,  était éloquent en français comme en latin, savait lire l’anglais et prêchait en anglais aux gens du Suffolk mais, comme il était originaire du Norfolk, son dialecte différait du leur.

Le témoignage est important à double titre : il atteste l’usage de l’anglais mais aussi son émiettement en dialectes. Cependant, à mesure que s’écoulent les années, les Anglais osent de plus en plus revendiquer un usage officiel de leur langue anglaise.

Trois phénomènes historiques concourent au déclin, au XIV ème siècle, du français utilisé en Angleterre.

Le premier est l’émergence d’une classe moyenne, émergence qu’illustre la promotion de la famille Chaucer. L’arrière grand-père du poète était marchand de vin à Ipswich, port au nord-est de Londres. Le grand-père du poète vint s’établir à Londres. Le père de Chaucer reçut la mission d’accompagner le roi en Flandres, probablement à cause de ses relations commerciales. Geoffrey Chaucer, notre poète, eut une carrière au service des princes et du roi, remplissant des fonctions financières - contrôle des taxes douanières sur les exportations de laine et de drap, missions en Italie, entretien des bâtiments royaux riverains de la Tamise. Chaucer ne fut pas chevalier (sinon au titre temporaire de membre du Parlement) mais son fils Thomas le devint et sa petite-fille, Alice, épousa l’héritier d’une des plus nobles maisons et devint duchesse de Suffolk. Cette promotion de la bourgeoisie, dès le Moyen Âge, épargna à l’Angleterre notre Révolution de 1789. La classe moyenne, favorisée par les rois contre les prétentions de la noblesse, se démarquait volontiers de cette dernière en employant l’anglais et non le français.On doit aux riches marchands contemporains de Chaucer des recueils comprenant des œuvres en latin, en français mais surtout en anglais.

La seconde raison du déclin de l’usage du français fut les vagues d’épidémies qui déferlèrent sur l’Europe, appelées « peste noire ». La première atteignit l’Angleterre en 1348. Les épidémies fauchèrent un tiers de la population, ravageant surtout les monastères et couvents, où la contagion se propageait facilement, et les villages, à l’hygiène rudimentaire. La diminution de la population agricole bouleversa le marché du travail. Les paysans, conscients d’une demande de main d’œuvre non satisfaite, réclamèrent une hausse de salaires. Les seigneurs et le Parlement essayèrent de bloquer les revendications. D’où les révoltes de 1381. Les révoltés étaient soulevés par les prêches de curés partageant leur vie et leurs problèmes et ils se répétaient des slogans - tout cela en anglais, parce que les paysans parlaient anglais et se défiaient du français de leurs maîtres.

Troisième raison du déclin de l’usage du français en Angleterre : la Guerre de Cent Ans. L’ardeur d’Édouard III à réclamer la couronne de France développa, en Angleterre comme en France, un sentiment patriotique. Les rois d’Angleterre avaient pris pour devise le cri de Richard Cœur de Lion à la bataille de Gisors en 1198, « Dieu et mon droit », en français, mais Dieu, au XV ème siècle, envoya Jeanne d’Arc bouter les Anglais hors de France, et les souverains anglais finirent, à la longue, par renoncer à leur titre de roi de France.

Conscients de leur anglicité, les Anglais, au XIV ème siècle, n’eurent plus honte de leur langue anglaise. En 1337, Édouard III ayant convoqué le Parlement pour débattre des alliances contre Philippe de Valois, un clerc prit la parole - et en anglais. Froissart insiste sur le fait. Ce clerc, licencié en droit et officiellement mandaté par le roi, connaissait bien les trois langues - latin, français, anglais - mais il préféra s’exprimer en anglais « afin, écrit Froissart, de se faire mieux comprendre de tout un chacun car on s’exprime toujours mieux dans la langue de son enfance ». Le français était tellement délaissé que, cette même année 1337, le Parlement dut obliger nobles et bourgeois à faire apprendre le français à leurs enfants pour les rendre plus aptes à guerroyer en France.

En 1362 l’anglais fut reconnu comme langue officielle des débats au Parlement, mais ce n’est qu’à partir de 1483 que les actes du Parlement cessèrent d’être rédigés en latin et qu’ils furent consignés en anglais. Les œuvres littéraires en anglais se multiplièrent dans la seconde moitié du XIV ème siècle. William Langland ne cessa de réécrire sa vaste épopée socialo-mystique de Pierre le Laboureur, en vers allitérés anglais ponctués de segments scripturaires en latin. John Gower composa trois longs poèmes : le premier en latin, puis un autre, en français, et finalement le troisième en anglais. « En anglais, déclare-t-il, parce que les œuvres en anglais sont rares ».

 L’œuvre de Chaucer illustre magnifiquement le passage d’une Angleterre partiellement francophone à une Angleterre fièrement anglaise. Ses contemporains et ses successeurs ne s’y sont pas trompés et ils ont salué en lui le père de la poésie anglaise. Il est vraisemblable que le jeune Chaucer a d’abord composé des poésies amoureuses en français. Voici un autre paradoxe de la Guerre de Cent Ans : la collaboration pacifique de poètes francophones appartenant à des nations diverses, voire adverses. Les chevaliers-poètes formaient comme un cercle supranational. Un des innombrables reportages sous forme de ballades d’Eustache Deschamps nous montre la complicité amusée et non sans danger des poètes, la visite de Deschamps à Calais, occupée par les Anglais, sous la protection goguenarde de Grandson. Le génie de Chaucer, fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’importateurs de vins, fut d’importer thèmes et termes du Continent mais de les mettre au goût anglais. Il fut, pour citer le refrain d’une ballade de Deschamps, « Grand translateur, noble Geoffroy Chaucer ». Conscient de la pauvreté en rimes de l’anglais par rapport au français, il ne chercha pas à rivaliser avec la virtuosité qui allait devenir de l’acrobatie avec les grands rhétoriqueurs francophones. Son idéal, très anglais, fut d’équilibre et de bon sens, allant jusqu’au compromis et à l’ambiguïté.

 Remarques linguistiques

L’Angleterre médiévale plurilingue offre un terrain riche en enseignements linguistiques.

 1) entre plurilinguisme et niveaux de langues,

2) entre le français insulaire et le français continental,

3) entre le français insulaire et l’anglais,

4) entre le fonds germanique et la greffe romane au cours de l’histoire de la langue anglaise.

 

Plurilinguisme et niveaux de langue

 L’Angleterre médiévale parle principalement trois langues : le latin, le français et l’anglais - « principalement » car d’autres langues se manifestent : celtique au nord et à l’ouest,scandinave au nord et à l’est, et les négociants apportent leurs dialectes italiens ou flamands, et les Juifs leur langue et leur écriture hébraïque. Le latin est la langue dominante. La langue latine est la langue du salut, du savoir, et de la mémoire administrative. En Angleterre elle restera la langue des savants jusqu’au XVIII ème siècle. Newton écrira ses Principia de 1687 en latin mais en anglais son Opticks de 1704.

Dans l’Angleterre médiévale le français occupe un rang moins haut que le latin, mais plus élevé que l’anglais. L’un de nos rares autographes de Chaucer est un billet où Chaucer, contrôleur des douanes, griffonne quelques mots en français pour déléguer ses pouvoirs à un remplaçant temporaire. Cette délégation fut ensuite enregistrée en latin, dans un latin bureaucratique expansif. Nous avons là un exemple de la hiérarchie linguistique de l’administration : d’abord vraisemblablement un échange oral en anglais, puis un premier écrit en français, assez bref, finalement retranscrit en latin officiel, gonflé de formules.

Les seigneurs lisent le latin, les femmes les ouvrages français. Il y a une hiérarchie dans l’utilisation des langues - c’est un trait commun à toutes les situations de plurilinguisme. Le français d’Angleterre nous est surtout connu comme langue de prestige, langue écrite. Les graphies françaises se sont imposées, même à l’anglais : on écrit child et non plus cild, queen et non plus cwen.

 Français d’Angleterre et français du continent

Les spécificités dialectales du français d’Angleterre varient suivant les textes. Hue de Rotelande écrit un français peu différent de celui du continent, mais nous le savons de la région de Hereford. Marie est de France mais elle appartient à la littérature française d’Angleterre parce qu’elle a vécu à la cour d’Henri II Plantagenêt et que certaines de ses sources sont celtiques ou anglaises. Garnier de Pont-Sainte-Maxence, biographe de Becket, proclame « mon langage est bon car en France suis né ».Certains auteurs précisent leur origine ou domicile : Thomas , auteur de Tristan, est Thomas d’Angleterre, l’auteur du Roman de toute chevalerie est Thomas de Kent.

Les échanges entre Angleterre et le Continent sont aussi importants que difficiles à tracer. Beaucoup d’œuvres françaises continentales ont leur manuscrit en Angleterre : ainsi pour la version d’Oxford de la Chanson de Roland. Aux XIV ème et XV ème siècles les bibliothèques seigneuriales comportent beaucoup d’ouvrages en français. Les ouvrages d’une langue ne cessent d’être adaptés dans une autre. L’Historia regum Britanniae de Geoffroi Arthur de Monmouth est adaptée en vers français par Wace, et le poème français de Wace est adapté en vers anglais par Lawamon. Gaimar a pour sources de son Estoire en français des textes latins et anglais. Deux siècles plus tard, Chaucer traduit en anglais "Le Roman de la Rose" et s’en inspire dans ses propres compositions.

L’éclosion de la littérature française d’Angleterre a devancé celle du Continent. C’est en Angleterre, dès le XII ème siècle, qu’apparaissent la chronique versifiée (Gaimar, Wace, Benoît de Sainte-Maure), le récit de témoin (Jordan Fantosme), un poème de merveilleux celte (Le voyage de s. Brendan, de Benedeit), le théâtre religieux (Jeu d’Adam, Sainte Résurrection), le traité scientifique (Philippe de Thaon), ou scolastique (Samson de Nanteuil), la traduction de livres de la Bible, de Boèce, etc.

Plusieurs explications de cette floraison précoce ont été proposées. La rédaction et la copie de ces textes ont pu être liées au besoin de perpétuer l’usage du français, les textes auraient servi à l’enseignement du français. Il est remarquable que beaucoup de ces textes sont dédiés ou offerts à des reines d’origine continentale. On a par exemple souligné, parfois trop, le rôle d’Aliénor d’Aquitaine dont le gisant à Fontevrault tient dans les mains un livre.

La raison majeure est que l’Angleterre du XII ème siècle héritait de traditions culturelles et de langues diverses : anglaise, scandinave, latine, celtique, française d’oïl, provençale. Si le français d’Angleterre est resté du français et n’est pas vraiment devenu un créole, c’est qu’il conservait le contact avec les dialectes français continentaux. Il ne cessait de se ressourcer. La situation du français d’Angleterre au Moyen Âge illustre le chapitre du contact linguistique, avec une complexité supplémentaire, car ce français est non seulement en contact avec l’anglais mais avec le latin et avec les français continentaux, sans compter d’autres langues romanes, et les langues celtiques, et le néerlandais.

Quand on décèle une influence, par exemple, du lexique français sur l’anglais, il convient de s’interroger. S’agit-il d’une influence du français ou du latin ? La question est tranchée par les doublets. Le terme d’origine latine, emprunt savant et souvent tardif, n’a pas subi les changements phonétiques marquant la transformation du latin en français : le latin securum a donné le français sûr, d’où l’anglais sure (attesté au XIV ème siècle), il a donné aussi secure (XVI ème siècle).

Plus délicate est la question : s’agit-il de l’influence sur l’anglais du français de France ou du français d’Angleterre ?

 

Langue romane et langue germanique

 Pourquoi cette part scandinave dans tous les domaines, phonétique, grammatical, lexical, alors que le français ne touche guère que le lexique ? La réponse est simple : le scandinave est une langue germanique, comme l’anglais, alors que le français est une langue romane.

  Dans l’avant-dernière scène de  Henry V  de Shakespeare, le roi Henri, pour sceller et symboliser l’union de la France et de l’Angleterre, épousera Catherine de Valois. Il lui demande de lui accorder un baiser. Il ne sait pas plus de français que la princesse d’anglais, et leur interprète française bafouille. Cette scène du baiser illustre on ne peut mieux le problème des langues en contact, si j’ose ce double entendre. L’interprète trébuche sur toutes les difficultés, de phonétique , de morphologie, de syntaxe , de lexique . Alors le roi renverse par l’action les barrières langagières. Et le traité de paix, rédigé en français et en latin, sera ratifié, souhaitant à France et Angleterre neighbourhood and Christian-like accord « bon voisinage et fraternité chrétienne ». 

André CRÉPIN Membre de l’Institut Fondateur du Centre d’études picardes de l’Université de Picardie

Commentaires (1)

1. tag heuer Aquaracer 14/02/2012

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