Son évolution
La gnose alchimique, telle qu'elle s'était constituée sous le nom de « science de la Balance » dans la philosophie islamique jabirienne, avait atteint une universalité qui étendait ses théories non seulement aux trois règnes de la nature, mais aussi aux mouvements des astres et jusqu'aux hypostases du monde spirituel. Ésotériquement et initiatiquement enseignée à une élite occidentale, à l'époque des premiers établissements des ordres chevaleresques en Orient, cette gnose pouvait être légitimement transposée, pour ainsi dire, en diverses langues, sans s'opposer à la variété ni à l'originalité des croyances religieuses dont elle se proposait, au contraire, d'établir la transcendante unité, fondement qu'elle jugeait indispensable à l'ordre futur du monde. Ainsi prit naissance l'« hermétisme chrétien », dans les premières années du XIIe siècle.
Il est vraisemblable, d'ailleurs, que ces connaissances ont été diffusées seulement dans des cercles restreints pour éviter d'imprudentes divulgations et aussi en raison de l'accès difficile de ces doctrines. Dès la fin du XVe siècle, elles semblent déjà oubliées. On constate, en revanche, le développement de deux tendances entre lesquelles l'intuition analogique des symboles avait maintenu longtemps un équilibre systématique : l'expérience physico-chimique et la spéculation philosophique alchimique.
Le renversement des perspectives du symbolisme alchimique médiéval s'est effectué au XVIe siècle, principalement, comme l'a souligné Ganzenmüller, dans la partie de l'œuvre de Paracelse qui s'est attachée à mettre en relief les aspects naturalistes et médicaux de l'alchimie. Techniquement, Pagel a rappelé que la pharmacie traditionnelle reposait sur la composition des ingrédients, alors que la pharmacie paracelsique est fondée sur la séparation des vertus particulières, les « arcanes », qui exercent leur action spécifique sur une ou plusieurs maladies. C'est alors qu'apparut la spagirie, « l'art qui sépare et qui unit », source positive et certaine de la chimie moderne qui s'est développée, au XVIIe siècle, à partir des recherches médicales et pharmaceutiques iatrochimiques, c'est-à-dire des applications de la chimie à la guérison des maladies.
La décadence de l'alchimie, déjà sensible au XVIIIe siècle, fut accélérée, au XIXe siècle, par la théorie des « corps simples ». Les métaux étant reconnus, depuis Lavoisier, comme indécomposables, la théorie alchimique de la transmutation se trouva niée dans son principe. Jusqu'aux dernières années du XIXe siècle, la chimie positive condamna ou dédaigna les « rêveries superstitieuses » des alchimistes. L'apparition de l'« occultisme », à la même époque, a contribué au discrédit de cette science traditionnelle.
La littérature alchimique
La littérature alchimique, l'une des plus vastes qui soient, compte, en Occident, en Orient et en Extrême-Orient, des milliers d'ouvrages dont la plupart n'ont été ni traduits, ni imprimés ni même recensés exactement. Des centres alchimiques importants, Prague, par exemple, en Europe, Fez et Le Caire, en Afrique, ont conservé de précieux manuscrits anciens qui sont encore ignorés des historiens.
Quand, vers 1910, le père Wieger compulsa les collections de la patrologie taoïste du Pai-yunn-koan, à Pékin, et du Zushoryo, à Tōkyō, il ne supposait pas que les traités alchimiques ainsi découverts allaient changer toutes les conceptions généralement admises, depuis Berthelot, sur les origines et l'évolution de l'alchimie.
Des textes fondamentaux, ceux du corpus alchimique traditionnel, comme L'Entrée ouverte au palais fermé du roi d'Eyrenée Philalèthe, ou Le Triomphe hermétique de Limojon de Saint-Didier, ne pouvaient être consultés que dans des éditions anciennes, souvent fautives, sans le moindre éclairage critique. On comprend d'autant moins l'état d'abandon dans lequel on a laissé ce domaine que ces œuvres, souvent admirablement illustrées, présentent une aussi grande importance pour l'histoire de l'art que pour l'histoire des sciences.
• La diversité des œuvres
Dans l'état actuel de nos connaissances, il est donc plus utile de tenter d'éclairer et de préciser les méthodes d'approche et d'examen de la littérature alchimique que d'en dresser un inventaire qui serait souvent inexact ou superficiel. On la divisera, dans les limites de l'alchimie occidentale, en quatre catégories d'ouvrages :
1. Les œuvres attribuées à des adeptes, c'est-à-dire à des maîtres auxquels la tradition reconnaît l'autorité d'un enseignement théorique fondé sur l'élaboration expérimentale du Grand Œuvre et sur la possession réelle de la pierre philosophale. L'ensemble de ces traités constitue ce que nous nommons le corpus alchimique traditionnel.
2. Les ouvrages ayant pour objet l'étude des transmutations métalliques. Certains ont été attribués à des alchimistes ; d'autres ont pour auteurs des chimistes anciens, par exemple, Kunckel et Becher.
3. Les ouvrages pharmaceutiques et médicaux fondés sur l'interprétation iatrochimique des théories alchimiques et sur l'application de ces doctrines à la préparation des médicaments et à la guérison des maladies.
4. Les ouvrages littéraires et philosophiques inspirés par la gnose alchimique et par son langage symbolique.
Entre ces quatre catégories, trop souvent confondues entre elles par les historiens des sciences, existent des différences importantes. La première, la plus évidente, est quantitative. Le corpus alchimique traditionnel compte seulement une vingtaine d'auteurs parmi lesquels nous citerons les noms mythiques ou réels d'Hermès (La Table d'émeraude, et les commentaires d'Hortulain), d'Arnauld de Villeneuve, de Geber, d'Artéphius, de Roger Bacon, de Raymond Lulle, de Nicolas Valois, de Bernard le Trévisan, de Thomas Norton, de George Ripley, de Michael Sedziwoj (Sendivogius), de Venceslas Lavinius de Moravie, de Basile Valentin, de Jean d'Espagnet, de Limojon de Saint-Didier, d'Eyrenée Philalèthe. À notre époque, les alchimistes ont ajouté à cette liste le pseudonyme déjà célèbre d'un adepte inconnu : Fulcanelli, dont l'œuvre majeure, Les Demeures philosophales, publiée en 1930 dans sa première édition, a éclairé profondément les études alchimiques traditionnelles.
Les trois autres catégories d'ouvrages, en revanche, comptent plusieurs milliers d'auteurs et de titres. Borel et Lenglet-Dufresnoy, voici plus de deux siècles, en fixaient le nombre à six mille. D'autres collections mentionnent vingt mille titres. Si l'on y ajoute la difficulté d'accès de ces textes, dont la plupart sont rédigés en latin « scientifique », c'est-à-dire dans une langue assez différente du latin classique, on comprend aisément que les historiens soient fort loin de connaître tous ces ouvrages dont la lecture, souvent fastidieuse et décevante, exige une inlassable patience.
Certains auteurs classiques, comme, par exemple, Bernard Trévisan, appelé parfois « le Trévisan », ou « le bon Trévisan » parce qu'on le jugeait « plus charitable », c'est-à-dire moins obscur et moins « jaloux de sa science » que d'autres adeptes, n'ont pas caché le temps considérable qu'ils consacrèrent à leurs recherches. Ayant commencé à lire Rhazès à l'âge de quatorze ans, « le bon Trévisan » avoue qu'il ne découvrit le sens véritable du corpus traditionnel qu'à l'âge de soixante-treize ans.
Le cas du Trévisan n'est pas exceptionnel. La littérature alchimique a fait de la lecture même de ses œuvres une épreuve initiatique et c'est là, sans doute, son caractère le plus déconcertant, le plus étranger au moins à nos méthodes didactiques actuelles. Aussi convient-il d'essayer de comprendre les structures cryptographiques originales de ces textes dans la généralité de leurs propos et de leurs fonctions.
• Le langage alchimique
Dans une étude publiée par la revue Critique, en 1953, Michel Butor a analysé avec beaucoup de clarté les problèmes posés par l'alchimie et son langage : « Tant qu'une transmission orale était la règle, écrit-il, ces livres ont pu être des sortes d'aide-mémoire, chiffrés de façon très simple. Pour avoir un exposé de la suite des manipulations prévues et des transformations cherchées, il suffisait de décoder, de même qu'il suffit de savoir un peu de latin pour découvrir dans un missel quels sont les gestes qu'accomplit le prêtre chrétien à l'autel et les paroles qu'il prononce, en laissant entre parenthèses la signification théologique de tout cela. Mais, au fur et à mesure que cet enseignement oral devenait l'exception, les maîtres se sont mis à faire des livres qui, de plus en plus, suffisent à l'initiation. Ce sont des documents chiffrés, mais qui invitent le lecteur à venir à bout de ce chiffre. [...]. L'alchimiste considère cette difficulté d'accès comme essentielle, car il s'agit de transformer la mentalité du lecteur afin de le rendre capable de percevoir le sens des actes décrits. Si le chiffre était extérieur au texte, il pourrait être aisément violé, il serait en fait inefficace. Le chiffre employé n'est pas conventionnel, mais il découle naturellement de la vérité qu'il cache. Il est donc vain de chercher quel aspect du symbolisme est destiné à égarer. Tout égare et révèle à la fois. »
Dans sa conclusion, Michel Butor montre bien la fonction principale de ces structures cryptographiques : « Le langage alchimique est un instrument d'une extrême souplesse, qui permet de décrire des opérations avec précision tout en les situant par rapport à une conception générale de la réalité. C'est ce qui fait sa difficulté et son intérêt. Le lecteur qui veut comprendre l'emploi d'un seul mot dans un passage précis ne peut y parvenir qu'en reconstituant peu à peu une architecture mentale ancienne. Il oblige ainsi au réveil des régions de conscience obscurcies. »
Ainsi la lecture profane devient-elle une quête initiatique du « Sens », et nous retrouvons ici ce que nous avons signalé précédemment à propos de la gnose jabirienne, de la « science de la Balance » : À toute genèse correspond une exégèse, mais, dans le cas de la tradition écrite, c'est, inversement, de l'exégèse que dépend la genèse.
En effet, la recherche de la pierre philosophale, ses énigmes et ses pièges, l'extrême fascination de l'or, des pouvoirs et du savoir que les alchimistes attendaient de sa possession, suscitaient dans leur esprit une obsession, un monoïdéisme qui s'étendait, au cours de leurs longues et pénibles recherches, à toutes les zones claires et obscures de leur conscience. Sensations, imagination, discours, songes et fluctuations mentales s'y absorbaient. Peu à peu se formait ainsi un centre, un noyau psychique rayonnant autour duquel se rassemblaient et gravitaient leurs puissances intérieures. En même temps se décantait l'humus des motivations irrationnelles autour d'images d'un désir transféré à la dimension même du cosmos, à des unions nuptiales planétaires, minérales et métalliques, ardemment entretenues et amoureusement contemplées. Ce processus de concentration illuminative n'est pas moins évident dans d'autres disciplines ésotériques et mystiques. On le retrouve dans le bouddhisme zen, dans le yoga, dans les oraisons hésychastes de l'Église d'Orient, dans le dhikr du soufisme islamique. Le monoïdéisme centre l'intention du cœur sur l'objet du désir. « Pour visiter les jardins du souvenir, enseignent les maîtres, il faut frapper à la même porte jusqu'à s'user les doigts. »
Toutefois, cette explication psychologique ne doit pas être considérée comme seule capable de rendre compte des structures cryptographiques de l'alchimie. Il ne faut pas négliger leurs raisons positives. Pour en donner quelque aperçu, imaginons que nos physiciens aient décidé de se communiquer leurs expériences sur la radioactivité artificielle, sans les révéler ni à la majeure partie de leurs collègues ni aux pouvoirs publics, tout en laissant à une élite la possibilité d'accéder à leurs connaissances.
D'une part, craignant la perspicacité des autres savants, ils auraient été dans l'obligation de leur tendre des pièges plus ou moins subtils en laissant subsister de constantes équivoques sur leurs buts véritables comme sur leurs procédés expérimentaux. D'autre part, dans la mesure où la poursuite de leurs recherches exigeait des crédits, il leur aurait été indispensable de les justifier par l'importance extraordinaire des résultats pratiques et, par exemple, financiers, que l'on en pouvait attendre. Enfin, comme ils se seraient souciés, néanmoins, de transmettre à de futurs chercheurs leurs observations sur les propriétés réelles des corps qu'ils venaient de découvrir, ils auraient marqué la différence de ces éléments artificiels avec les éléments naturels par quelque procédé simple et discret, les nommant, par exemple, « notre » plomb, « notre » mercure, « notre » or, comme l'ont fait constamment les alchimistes.
Cependant, les ressources ordinaires de la cryptographie auraient été insuffisantes si l'on s'était borné à laisser dans ces messages une clef qui pouvait être imaginée par le décrypteur. En revanche, si cette clef était elle-même la structure caractéristique de l'un de ces corps radioactifs artificiels, les messages présentaient un seuil d'intelligibilité qui se confondait pratiquement avec le seuil des expériences décrites, et leurs lecteurs ne pouvaient être, dès lors, que des « réinventeurs ».
Le seul danger auquel s'exposait ce système était le hasard qui, on le sait, a joué un rôle considérable dans l'histoire des sciences. Mais les probabilités de reconstituer un processus expérimental pondéralement rigoureux, comprenant des opérations successives et qui dépendent, en outre, de conditions cosmologiques strictement déterminées, comme dans le cas de l'élaboration de l'œuvre alchimique, sont pratiquement négligeables.
• La quête de l'impossible
On voit ainsi que le vrai problème aurait été celui de l'ouverture d'un tel système plutôt que celui de sa fermeture. Et c'est là que les alchimistes ont fait preuve d'un véritable génie cryptographique. Ils ont utilisé le principal piège qu'ils tendaient aux avides et aux ignorants pour ouvrir à leurs disciples la porte de leur jardin. Ils ont compris, en effet, que, seule, la quête de l'impossible, de l'irréalisable, était capable de mobiliser toutes les ressources intellectuelles, morales et spirituelles de certains hommes, jusqu'à ce point critique d'une illumination, qui leur livrerait, selon l'admirable expression d'André Breton « l'ombre avec sa proie fondues dans un éclair unique ». Ainsi les maîtres de l'alchimie ont-ils confié à l'espoir la vraie clef du jardin des Hespérides, comme à sa quête héroïque la Toison d'Or. Car il savaient, par leur propre expérience, qu'ils ne devraient craindre aucune divulgation de la part de ceux qui auraient payé si chèrement leur accès à la « haute science ». L'histoire a justifié leurs prévisions. Depuis plus de vingt siècles, les secrets expérimentaux du Grand Œuvre n'ont jamais été dévoilés, selon ce qu'enseignait déjà l'adage de Lao-Tseu : « Celui qui parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas. » Martyrisé, un adepte, Alexandre Sethon, auquel l'Électeur de Saxe voulut arracher par les tortures le secret des transmutations qu'il venait d'opérer publiquement, garda dans les tourments le même silence qu'il avait opposé auparavant à l'avide curiosité du prince et à ses promesses.
L'idéal scientifique et philosophique de l'alchimie traditionnelle forme ainsi un frappant contraste avec les buts des recherches désordonnées des « souffleurs », pseudo-alchimistes, charlatans et faussaires qui, à toutes les époques, ont trouvé, dans les sciences anciennes, obscures et généralement ignorées, de nouveaux moyens d'abuser de la crédulité publique. La différence de qualité littéraire entre les textes classiques de l'alchimie et les compilations de recettes et de procédés que les historiens des sciences nomment abusivement « alchimiques » n'est pas moins évidente. Le symbolisme véritable ne s'imite point, car sa cohérence profonde, pour ainsi dire musicale, défie les plus ingénieux procédés de composition. On voit, d'ailleurs, sur des gravures alchimiques et sur des motifs décoratifs de « demeures philosophales », la représentation assez fréquente d'instruments qui évoquent l'« Art de Musique », ancien nom de l'alchimie.
Les rapports entre la métallurgie et la musique sont mentionnés déjà par Strabon, par Solin et par Plutarque. Selon Aristide Quintilien, la musique désigne, en général, « ce qui régit et coordonne tout ce que la nature enferme dans son sein ». Ptolémée, dans ses Harmoniques, assimile les mouvements astronomiques aux phénomènes musicaux. Ces correspondances symboliques étaient encore bien connues à l'époque médiévale. Près des mines de Kutná-Hora, en Tchécoslovaquie, dans l'ancienne église, une fresque du XIVe siècle montre, dans sa partie supérieure, des anges musiciens, dans sa partie inférieure, la fabrication de la monnaie et ses diverses opérations minières et métallurgiques. Certains ouvrages alchimiques et, par exemple, l'Atalanta fugiens, de Michel Maier, aux célèbres gravures, contiennent aussi des partitions musicales.
8. L'univers symbolique du Grand Œuvre
La littérature alchimique et son langage, tels que le corpus traditionnel occidental en présente les témoignages, ont eu pour but principal de transmettre, sous le voile de leurs structures particulières et grâce à elles, une révélation et une illumination qui dépendaient d'un seuil d'éveil intérieur. En le franchissant, le néophyte pénétrait dans cet « autre monde » qu'est l'univers du Grand Œuvre. Ainsi l'exploration de cette nébuleuse logique lointaine exigeait-elle un long voyage à travers le temps, un passage à un temps mythique, le temps démiurgique de toute genèse.
L'instrument de cette extraordinaire navigation intérieure était spécialement composé pour un tel usage et seulement par ceux qui l'avait accomplie déjà jusqu'à son terme. C'est pourquoi le livre alchimique traditionnel est inimitable techniquement, car sa composition complexe et, surtout, l'énergie subtile et l'influence spirituelle dont il est chargé en font à la fois un véhicule « hermétiquement clos » et un message substitué magiquement à la présence même du maître. En ce sens, on doit rapprocher la fonction initiatique de ces traités du rôle du mandala tibétain, cercle magique et diagramme de projection d'un panthéon symbolique, dont le but est de servir de support à la concentration illuminative. Le mandala, le plus souvent, est dessiné sur la terre, de même qu'étaient tracés sur le sol les emblèmes de l'ancienne maçonnerie opérative avant l'ouverture des travaux ; ils étaient effacés après la fermeture rituelle. Les modernes « tapis de loges » de la maçonnerie spéculative n'ont pas d'autre origine. On voit par cet exemple que l'impression des représentations symboliques a fixé sous les formes stables du livre ce qui, primitivement, devait être reconstruit entièrement avant d'être déchiffré et aussi afin de pouvoir être véritablement compris. En d'autres termes, nos civilisations ont substitué l'exégèse intellectuelle ou spéculative à l'exégèse opérative, avec les avantages et les inconvénients que comporte cette évolution qui n'a pas été assez attentivement analysée.
Au terme de son pèlerinage alchimique, le néophyte, ayant découvert la mystérieuse « matière première » du Grand Œuvre, symbole de la Terre sainte, trouvait aussi le livre des livres, « la mère du Livre », et, de nouveau, il devait, comme un enfant, lui demander de l'instruire. Ce microcosme « minéral et métallique », selon le témoignage unanime des adeptes, n'est pas une abstraction métaphysique ni un pieux artifice imaginé pour les besoins d'une philosophie occulte purement contemplative.
L'univers alchimique est à la fois subjectif et objectif, imaginaire et réel, spirituel et matériel. C'est, selon la juste expression d'Henry Corbin, un monde « imaginal ». Pour entendre ce terme, il faut admettre l'existence de la perception imaginative de structures dont l'ordre et la cohérence dépendent de lois non quantifiables, mais aussi certaines que celles qui régissent les structures du monde des phénomènes perçus par nos sens et par leurs instruments. Cette hypothèse peut sembler aventureuse. Pourtant, le simple bon sens suffit à la justifier. Tout art, en effet, s'il est génial, nous montre que le « beau est la splendeur du vrai » et que les structures « imaginales » existent éminemment puisqu'elles répondent à une intensité de la perception à laquelle, sans l'artiste, nos sens n'atteindraient jamais. Si paradoxale que semble cette proposition, l'art est une physique expérimentale non moins objective que la physique quantifiable, et qui dépend seulement de lois bien trop complexes pour être réduites dans l'état actuel de nos connaissances à des systèmes rationnels, ce qui, d'ailleurs, ne prouve nullement qu'elles soient irrationnelles.
• Le règne de l'homme
L'exemple de l'art, en effet, éclaire tout le problème de la nature matérielle et spirituelle de l'alchimie. Demande-t-on à un peintre s'il est vrai qu'il utilise des couleurs palpables et des métaux comme le chrome et le cobalt ? Et s'il répond que son problème consiste à trouver un certain jaune, et un bleu qui l'obsède, devra-t-on en déduire que la peinture n'est qu'une préchimie des colorants ? On doit rappeler que l'alchimie a été nommée « art sacré », « art sacerdotal », que ses adeptes portent le nom d'« artistes », et que ce n'est pas sans de pertinentes raisons que leur travail a été désigné par l'expression caractéristique de Grand Œuvre.
Or tout art est inconcevable sans une matière, et c'est pourquoi la notion d'alchimie « spirituelle » ou purement « psychologique » est aberrante, car elle méconnaît la fonction principale de l'alchimie : délivrer l'esprit par la matière en délivrant la matière elle-même par l'esprit. Cette mutuelle délivrance ne peut être accomplie que par l'art suprême, le traditionnel « Art d'Amour » de la chevalerie de tous les temps. Loin de refuser ou de nier l'incarnation, non seulement l'alchimie l'affirme car elle la contemple, mais encore elle la glorifie. La délivrance n'est pas une évasion, c'est une nouvelle naissance, une seconde genèse ; celle du règne de l'homme qui achève par l'art l'œuvre de la nature, ce qui confirme aussi son entière et lourde responsabilité terrestre. Aucun roi n'est innocent. L'homme est à la fois la matière et l'alchimiste du Grand Œuvre de l'histoire. Presque tous ses drames naissent de ses erreurs d'interprétation des enseignements qu'il a reçus à un âge où il ne savait presque rien, et qu'il lui faut réinventer. C'est ce qu'annonce un vitrail alchimique où l'on voit Dieu créant le monde et l'homme, et où l'on peut lire ces mots : « Comment fut fait notre premier père, en belle et due image de Dieu. Comment il nous le faut refaire. »
Dans cette perspective, le sujet du Grand Œuvre minéral et métallique portait aussi le nom d'« Adam ». En quelque sorte, il enseignait mystérieusement à l'alchimiste les principaux changements de la condition humaine, par une double analogie de cet « archétype expérimental » avec le processus initiatique et de l'initiation elle-même avec l'histoire universelle. Là encore, le problème des structures imaginales se pose, car elles perturbent, dans ce cas, nos conceptions logiques du temps. Nous ne pouvons guère attendre qu'une expression comme celle de « niveaux de temps » nous éclaire, et cependant son contenu peut nous aider à comprendre le temps et ses profondes modifications dans l'univers alchimique. Cet espace fermé, ces labyrinthes, ces lueurs soudaines, ces ténèbres, cette galerie de miroirs entre lesquels circulent des rois, des dragons, des enfants, des déesses nues, des couples d'amoureux, des musiciens, tout un peuple d'acteurs qui, cependant, ne montre point leur vrai visage, cette machinerie, ce théâtre, ces palais déserts, peu à peu, désorientent, troublent, égarent le voyageur par leurs interférences comme par l'absence de tout critère extérieur de réalité.
Si l'on imagine l'effet produit par des dizaines d'années de méditation quotidienne sur ces thèmes symboliques, on voit que l'alchimiste, comme le moine tibétain devant son mandala, était, en quelque sorte, transféré finalement dans le cercle magique d'un autre « espace-temps » où il risquait d'être absorbé sans retour. Dans ces conditions, le travail matériel et les manipulations expérimentales des arts du feu, qui ne tolèrent aucune faute d'attention, étaient indispensables à l'équilibre des puissances intérieures engagées dans la quête alchimique.
Ce fut là, sans doute, l'un des aspects didactiques les plus originaux et les plus dignes d'intérêt de cette science traditionnelle. Les alchimistes ont exigé de leurs disciples qu'ils complètent les travaux du laboratoire par l'œuvre de l'oratoire, et qu'ils éprouvent la réalité de leur foi comme de leurs théories par l'observation « des choses qui ne savent pas mentir ». Par cette double discipline, « les plus illustres rêveurs dont l'humanité ait connaissance » nous montrent qu'il ne faut exclure ni la sagesse ni le bon sens du profond royaume de leurs songes.
Source
L'histoire de l'alchimie - Alain Queruel - Ed. Trajectoire - 2009
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