Les grands défrichements

 

De grands défrichements sont attestés dès les années 950 en Flandre et en Normandie mais de nouvelles études montrent que dès l'époque de Charlemagne, la forêt a reculé en Occident, tout particulièrement en Catalogne. La forêt méditerranéenne a été par ailleurs fortement entamée dès l’Antiquité ; toutefois, de nombreux établissements sont datés de la fin des Ⅻe siècle et XIIIe siècle.

 

Il faut tenir compte du fait que l'ager, les terres cultivées, peut reculer rapidement en cas d'abandon (en l'espace d'une génération). En ce cas, l'avancée de la forêt ou son recul dépendent généralement de la pression démographique.

Les déboisements semblent se ralentir dès le milieu du Ⅻe siècle en Normandie et dans le Haut-Poitou. Mais ce ralentissement est plus tardif dans le Bassin Parisien (1230-1250) et les plaines germaniques (vers 1340).

Les principales causes des défrichements sont la forte croissance démographique des XIe-XIIIe siècles et les progrès techniques (utilisation croissante du fer). Il faut aussi noter que lorsque les défrichements battent leur plein, c'est-à-dire vers l'an mil, ceux-ci s'inscrivent dans une période où les invasions sur le territoire franc ont cessé et où les conditions climatiques se sont améliorées. Ces différents facteurs donnent aux hommes une certaine confiance en l'avenir et leur permettent ainsi d'envisager de grandes entreprises de défrichement. Cette vision d'un futur plus propice peut être, dans une certaine mesure, à l'origine de la croissance démographique ou, du moins, en être un stimulateur.

 

Les types de défrichement

- Élargissement de terroirs existants

Ce type de défrichement est le fait d'ermites, de charbonniers et de paysans qui agissent de manière spontanée et isolée. Ce phénomène est très difficile à décrire faute de sources suffisantes. Il se pratique par grignotement progressif et régulier de la forêt, à la marge des terres cultivées. On estime cependant qu'il contribue pour une part importante aux grands défrichements.

- Création de terroirs neufs

  À l'initiative des seigneurs et des villes (en Italie par exemple), de nouvelles terres agricoles sont mises en valeur : il faut alors couper et brûler la forêt qui souvent entoure le village. Le seigneur laïc ou ecclésiastique pourra ainsi prélever de nouvelles redevances sur les nouvelles terres. Parfois, un seigneur laïc s'associe avec un seigneur ecclésiastique (abbé, évêque) pour créer de nouveaux terroirs : ils signent un contrat de pariage ou de paréage ; Les moines, à la recherche de lieux en marge du monde « civilisé » ont été à l'origine de nombreux défrichements durant tout le Moyen Âge : dès le Ⅸe siècle, en Auvergne, la fondation de l'abbaye de la Chaise-Dieu fait reculer la forêt avec la création de clairières. Les Cisterciens, en particulier, défrichent de nombreuses terres : les « granges » sont des systèmes d'exploitation agricole confiés au travail des frères convers, qui ne sont pas astreints aux obligations spirituelles des autres moines. Les défrichements ont aussi accompagné les opérations de colonisation en Europe : la colonisation germanique vers l'est du continent a été assurée en partie grâce aux hôtes : ce sont des paysans qui s'implantent dans une nouvelle région et auxquels le seigneur donne une terre à défricher. Le seigneur promet des avantage aux nouveaux venus, comme des redevances limitées et l'exemption des corvées. Lors de la Reconquista (reconquête chrétienne sur l'Espagne musulmane), de grands défrichements eurent lieu pour installer la nouvelle population.

 

Disparition totale de la forêt au Moyen Âge ?

  Il serait caricatural de dire que les grands défrichements des XI-XIIIe siècles ont fait complètement disparaître la forêt. En montagne, la forêt résiste mieux qu'ailleurs ; la forêt offre un complément important dans l'alimentation médiévale : on y emmène les porcs pour la glandée, on y récolte des baies, des champignons et du miel. Dès le XIIIe siècle, les seigneurs fonciers, souvent propriétaires de la forêt (réserve) réagissent et tentent de protéger la forêt. L'organisation et la règlementation des espaces forestiers se fait dès le Ⅻe siècle : droits de pacage, droits d’usages (ramassage du bois, chasse par exemple) sont fixés.

* Les défrichements s'arrêtent ... Car la forêt est indispensable à la vie quotidienne ; on s'est rendu compte que certaines terres défrichées sont médiocres et donnent de faibles rendements. Avec les crises du XIVe siècle (déclin démographique provoqué par la peste noire et la Guerre de Cent Ans), la forêt regagne du terrain, surtout en Europe orientale. Les grands défrichements du Moyen Âge central restent un des symboles de l’expansion de l’Occident (colonisation germanique, Espagne).

 

Le défrichement et la création de la toponymie

L’époque féodale est une période importante pour la création et la stabilisation de la toponymie. Dans tous les pays d’Occident, on voit alors apparaître de nombreux noms de lieux issus des défrichements des XIe, XIIe et XIIIe siècles.

L’essor démographique, le perfectionnement des techniques agricoles et l’amélioration de l’outillage avec l’emploi croissant du fer, libèrent de la main-d’œuvre, favorisent l’essor rural et la colonisation de nouvelles terres dans des zones jusqu’alors peu habitées et peu utilisées.

Dès le milieu du Xe siècle, les premiers témoignages de défrichements de terres incultes sont signalés. Ils se multiplient ensuite après 1050.
À l’initiative des seigneurs et des moines, sous l’action de la cognée des paysans et des frères convers, peu à peu les clairières villageoises s’élargissent, dépassent les lisières des anciens labours et les zones broussailleuses déjà éclaircies par les écobuages temporaires. Ces nouvelles zones prisent sur la friche se lisent encore aujourd’hui sur les cartes topographiques au 1/25 000 ème à travers la présence de certains lieux-dits : « Bussière » (endroit planté de buis), « Buissonnet », « Buisson », « Buissonnière », « Buisset », « Buissard » (mauvais buissons), « Artige », « Artigues », « Artigalas » (grande friche), « Artiganave », « Artiguenave » (friche nouvelle dans le Sud-Ouest), « Artiguebieille » (friche vieille dans le Sud-Ouest), « Lartigues », « Novelles », « Novel », « Noves »…

Les fonds humides et la haute futaie reculent partout et de nouveaux terrains agricoles viennent s’ajouter au terroir villageois. Bois et pâtis sont ainsi refoulés à la périphérie des paroisses, d’abord aménagés en prés de fauche, puis drainés afin de recueillir des céréales ou de la vigne.

Sur les cartes, un peu partout en France, les toponymes dérivés des essarts (terres nouvellement défrichées), « Essards », « Essars », « Essert », « Lessard », « Leyssard », « Issards », « Essartiers », « Esserteaux », « Essertennes », « Essertines », « Esserval », « Dussard », « Dessart » témoignent de l’avancée des fronts pionniers ainsi que les noms de lieux suivants : « Friche », « Frichet », « Routure », « Bouige » (terre en friche dans le Massif central), « Bouzige », « Bouygue », « Bouzigue », « brûlé » (terrain brûlé et défriché par le feu), « Brulat », « Usclat » (terre brûlée par le défrichement), « Usclade », « Erm » (endroit désert dans le Midi), « Herm », « Lherm », « Lhermet », « Delherm », « Lashermes », « Riège » et « Détrie » (mauvais terrains dans le Nord)…

Autour de ces nouveaux espaces agricoles, les hommes s’organisent et créent de nouveaux bourgs et villages neufs de clairières aux toponymes facilement identifiables : « Villeneuve », « Viellenave », « Villenave », « Lavilleneuve », « Villenavotte », « Villeneuvette », « Villenouvelle », « Neuville », « Neuveville », « Laneuveville », « Neuvillette », « Bordes », « Les Bordes », « Laborde », ou encore « Sauveterre » et les « Bastides » et « Sauvetés » gasconnes…

Généralement, ces villages s’allongent le long de la laie forestière ou en bordure des terres cultivables. Les maisons sont alors côte à côte avec, en arrière, de longues lanières de champs étirés appelées « manses ».
Enfin, à partir du XIIIe siècle, le défrichement est de moins en moins mené dans le cadre du village. Il est désormais l’œuvre d’exploitants isolés qui donnent naissance à une nouvelle forme d’occupation du sol : un habitat intercalaire où les maisons dispersées, disséminées entre les villages, se multiplient (cf. les essarts isolés sur les cartes). « Souvent, les défricheurs finissent par rencontrer aux limites du finage ceux venus des villages voisins, et la ceinture de terres incultes qui jadis isolait entièrement les paroisses tend à se réduire à quelques témoins épars sur les sols les plus ingrats » (Georges Duby, Le Moyen Âge, Paris, PUF, 1956).

Beaucoup de ces établissements portent encore le nom de leur fondateur (ce qui n’est pas négligeable dans le cadre d’une généalogie) : « L’Arnoudière » (la maison d’Arnoud), « Chez Bernier », « Les Rivaux »… Un simple coup d’œil sur les cartes topographiques permet d’en repérer quelques-uns.

Ces nouvelles parcelles sont souvent entourées d’une petite clairière ou les terres cultivées sont délimitées par une ceinture d’arbres ou de buissons pour se protéger des animaux sauvages. Le Roman de Renard décrit ainsi la ferme d’un riche paysan : « La maison sise au milieu d’un plaisais (clôture faite de buissons entrelacés) est richement pourvue de tous les biens de la terre : vaches et bœufs, brebis, lait et œufs, et toutes sortes de nourriture ; de poules et de chapons y avait-il à foison. Renard y trouvera de quoi se satisfaire, si seulement il y peut entrer. Mais, je crois, et même je parie, qu’il cherchera longtemps. Car tout était entièrement clos, et le jardin, et la maison, de pieux aigus et gros et longs ; un ruisseau courait tout autour. Au dedans étaient arbrisseaux de toutes espèces. Vraiment, c’était une belle demeure » (cité par M.T. Lorrain : La France au XIII° siècle, Paris, Nathan, 1975).

Ainsi les grands défrichements du Moyen Age ont modifié profondément l’aspect et la vie des campagnes. De nouveaux terroirs, de nouveaux villages sont apparus au détriment des bois et des friches. La toponymie occidentale s’est enrichie de nouveaux noms de lieux qui, à leur tour, donneront naissance à de nouveaux noms de famille-

 

Source

Jean-Jacques Dubois, 1989, Espaces et milieux forestiers dans le Nord de la France. Étude de biogéographie historique.  Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2 vol.

Commentaires (1)

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