le monde rural





. Aux VIe-VIIIe siècles, malgré quelques épisodes sombres (peste de 586, disette de 779...), les conditions de la vie quotidienne, fondée sur une économie agro-sylvo-pastorale, sont plutôt favorables, car l'alimentation est diversifiée. Selon Jean-Louis Flandrin, "durant le haut Moyen Âge, les paysans européens ont eu une nourriture plus équilibrée qu'à d'autres époques, passées ou futures", et il ne semble pas que le haut Moyen Âge ait connu les maladies de carence ou de malnutrition. Un premier accroissement de la population se lit d'ailleurs au début du VIIe siècle.

À partir de 980, toutes les sources historiques montrent un essor de l'agriculture. Le climat se radoucit, favorisant le développement des cultures, tandis que diminuent les invasions et les conflits. Echappant au cercle vicieux des disettes et des famines, la population augmente de nouveau, à laquelle les défrichements offrent des terres nouvelles. Les rendements s'accroissent grâce à la maîtrise de nouvelles techniques : travail du fer, améliorant l'outillage et permettant l'invention de la charrue, maîtrise de l'énergie hydraulique, donnant naissance au moulin à eau. C'est donc dans une relative prospérité que naissent les enfants jusqu'au XIVe siècle.

 

C'est alors que la croissance s'essouffle. À cette date, la France compte 16,5 millions d'habitants dans son périmètre de l'époque, selon ses frontières actuelles. Les derniers défrichements s'avèrent peu productifs. La production stagne, disettes et famines refont leur apparition, et c'est sur une population affaiblie que s'abat la Grande peste de 1348. S'ajoute à cette catastrophe un conflit qui durera plus de cent ans (1337-1453). Peu de familles, durant cette fin du Moyen Âge, s'en tirent indemnes.

 

De l'environnement rural, l'iconographie rend mal compte. Dans un univers essentiellement religieux, le paysan n'apparaît en effet que comme symbole : il s'intègre au monde biblique, à la création de Dieu. Ses travaux rythment un temps éternel. Femmes et enfants ont peu de place dans cette représentation symbolique. Si la nature est figurée sous forme de plantes et d'herbiers jusque dans les canons des Évangiles carolingiens, le paysage rural, création des hommes, n'apparaît que tardivement dans la représentation médiévale, au XIVe siècle. À la Renaissance, pleinement maîtrisé, il illustre, au sillon près, la toponymie réelle des campagnes françaises jusque dans des documents fiscaux et administratifs

 

L'époque mérovingienne

La prépondérance des campagnes
 

Pendant tout le "Moyen Âge", c'est-à-dire du Ve au XVe siècle, les campagnes ont occupé une place prépondérante, essentielle, en Europe occidentale.

Lorsque se sont achevées les invasions germaniques, dans le courant du Ve siècle, les villes avaient perdu beaucoup de leur substance. De nombreux habitants avaient fui, et notamment les plus riches d'entre eux, ceux qui, par leur mode de vie et leurs habitudes de consommation, faisaient vivre artisans et commerçants. Ces riches citadins, qui étaient aussi de grands propriétaires fonciers, s'étaient retirés dans leurs domaines, tandis que les artisans se repliaient sur des bourgs ruraux. Les villes n'ont plus survécu alors que comme centres religieux et culturels surtout et, dans une moindre mesure, comme centres administratifs. Ainsi, la presque totalité de la population, désormais clairsemée, était désormais rurale, à tous les échelons de la société. En effet, l'insécurité omniprésente et durable créée par la crise économique du IIIe siècle et plus encore par les invasions a entraîné un net déclin démographique, qui n'a été que peu enrayé par l'arrivée et l'installation des envahisseurs germaniques. C'est leur détermination passablement brutale et non leur nombre qui est en cause dans la dévastation et la désorganisation des territoires envahis.

Chasse, élevage, pêche et cueillette l'emportent sur l'agriculture
 

L'analyse d'ossements provenant de cimetières mérovingiens montre que l'espérance de vie variait entre 25 et 45 ans ; cependant si l'on survivait aux premières années, il n'était pas rare d'atteindre, voire de dépasser, l'âge de 65 ans.

(...) Au cours de trois siècles de troubles continus, beaucoup de terres jadis cultivées étaient retournées à la friche, de sorte qu'il ne restait plus que des îlots cultivés dans un océan de forêts, de landes et de marécages. Dans les grands domaines mérovingiens, dont certains s'étendaient sur plusieurs milliers d'hectares, les cultures en occupaient au plus quelques dizaines. Cultures médiocres au demeurant, car il semble que les paysans ne disposaient généralement que d'outils en bois. Pourtant, l'iconographie de l'époque mérovingienne montre déjà des hommes cultivant la terre à l'aide d'outils ferrés, bêches ou socs d'araire.
En définitive, à l'époque mérovingienne, les hommes demandaient donc l'essentiel de leurs moyens de subsistance à la forêt, aux friches de toute nature, aux rivières et aux étangs : la chasse, l'élevage, la pêche et la cueillette l'emportaient, et de loin, sur l'agriculture.

 

L'époque carolingienne

Cet équilibre de chasse, pêche et cueillette a certes évolué, mais très lentement, d'autant plus que les Ve, VIe et VIle siècles ont encore été très troublés, notamment du fait des rivalités meurtrières entre les descendants de Clovis. Avec l'avènement des Carolingiens commence une ère relativement plus paisible, et donc plus propice au développement des campagnes.

Le développement agricole 

 Petit à petit, des terres ont été mises en culture, si bien que, au IXe siècle, dans les grands domaines, les champs occupaient non plus, comme précédemment, quelques dizaines, mais plusieurs centaines d'hectares.

Grâce au renouveau de l'écrit à l'époque carolingienne, on est beaucoup mieux renseigné sur cette période que sur les siècles antérieurs. En particulier, on dispose de documents remarquables, appelés polyptyques, qui décrivent, souvent avec minutie, l'état de diverses grandes propriétés, et qui permettent de savoir comment étaient exploités les grands domaines possédés par les puissants de ce temps : le roi et l'aristocratie, tant laïque qu'ecclésiastique.

L'organisation d'un grand domaine

La superficie d'un grand domaine, d'une villa comme on disait alors, pouvait être très variable : de quelques centaines à plusieurs milliers d'hectares. Ainsi, une villa située au sud-est de Bruxelles s'étendait sur environ 18 600 hectares ; ce quadrilatère de 2 à 5 kilomètres de côté sur 25 kilomètres de long formait sans doute la plus grande villa dont on ait gardé le souvenir.
Le fait remarquable est que chaque villa comprenait deux parties distinctes, mais complémentaires. D'une part, il y avait la "réserve", c'est-à-dire les terres dont les revenus étaient réservés au propriétaire et qui se composaient non seulement de champs cultivés, mais aussi de vignes, de bois, de pacages, parfois d'étangs et de marécages. D'autre part existait un ensemble d'exploitations de taille relativement modeste occupées par des tenanciers, c'est-à-dire par des paysans libres et non libres, plus ou moins dépendants du propriétaire.
Les champs et les vignes de la réserve étaient cultivés partiellement par une main-d'œuvre servile, qui recevait du maître le gîte et le couvert. Mais l'essentiel du travail était accompli par les tenanciers qui devaient, pour la plupart, trois jours par semaine de travail sur la réserve : c'étaient les célèbres "corvées". Les tenanciers participaient ainsi aux labours, aux semailles et, bien entendu, à la moisson, qui constituait la plus lourde des tâches du paysan ; en outre, ces tenanciers devaient faire les clôtures dont on entourait les champs pour empêcher le bétail d'y pénétrer ; ils devaient aussi s'occuper du transport des récoltes, du vin, du bois, etc.

 

D'autres charges encore pesaient sur les tenanciers, à savoir des redevances le plus souvent en nature : blé, lin, vin, poulets, œufs. Ces revenus constituaient à la fois le loyer pour l'occupation de la tenure, et le prix des droits de jouissance accordés aux tenanciers dans les bois, landes et friches diverses de la réserve : les tenanciers pouvaient ainsi envoyer leurs porcs à la glandée dans le bois, et se procurer du bois de chauffage.


Le système du grand domaine tel qu'il vient d'être esquissé s'est développé essentiellement entre Loire et Rhin, c'est-à-dire dans l'espace non seulement conquis, mais encore vraiment occupé par les Francs : c'est là que se sont installés de préférence les rois et les aristocrates mérovingiens et carolingiens, tant laïques qu'ecclésiastiques.
Ailleurs, au sud de la Loire, les grandes propriétés étaient ou bien cultivées en faire-valoir direct par une main-d'œuvre servile, ou bien fragmentées en petites unités d'exploitation mises en valeur par des paysans libres, qui devaient certes un loyer au propriétaire, mais qui n'étaient astreints à aucune corvée.

La production des céréales
 Qu'il s'agisse de grandes ou de petites exploitations, on demandait aux terres arables de produire des céréales destinées exclusivement à l'alimentation humaine : dans les grandes plaines du Nord, c'était l'épeautre, le seigle, l'orge d'hiver, l'avoine, moins souvent le froment ; dans le Sud, on cultivait le froment, le mil, le sorgho.

La rotation des cultures et jachères
En gros, on connaissait deux types de rotation des cultures. La rotation biennale a été seule pratiquée dans le Midi : à une année de culture succédait une année de jachère. Dans les terres à blé du Nord, la rotation triennale était, sinon de règle, du moins fréquente, et cela sans doute depuis longtemps : les champs portaient successivement du blé d'hiver, du blé de printemps et étaient ensuite laissés en jachère. En l'occurrence, les conditions climatiques prévalant dans les plaines du Nord étaient favorables à la rotation triennale : alors que l'orge et surtout l'avoine de printemps ne supportent pas les coups de chaleur du Midi méditerranéen, elles s'accommodent bien, en revanche, du climat plus frais et plus humide du Nord.
On avait partout recours à la jachère, que ce soit en pays de rotation biennale ou dans les zones de rotation triennale. On savait en effet qu'un repos plus ou moins long était nécessaire à la terre pour qu'elle puisse se reconstituer et porter à nouveau des récoltes. Dans les terres pauvres, il arrivait même que des champs restent en jachère pendant plusieurs années. Il y avait à tout cela une raison fondamentale qui était le manque d'engrais.

Le fumier animal
À l'exception de la marne, utilisée depuis des temps reculés dans les régions où il s'en trouvait, notamment en Artois, en Normandie et en Île-de-France, mais aussi dans le Maine et le Béarn, le seul engrais alors connu était le fumier animal. Mais les bovins, qui donnaient le meilleur fumier, étaient généralement peu nombreux. Comme on ne cultivait aucune plante fourragère, les animaux ne connaissaient que de brèves périodes de stabulation, pendant lesquelles on les nourrissait tant bien que mal avec l'herbe de rares prés de fauche : il n'en résultait que peu de fumier, que l'on épandait uniquement sur les champs qui allaient recevoir les semailles de blé d'hiver. On recourait aussi à la vaine pâture, qui consistait à faire paître les animaux sur les champs qui venaient d'être moissonnés, mais la période de vaine pâture était trop courte pour que les champs soient suffisamment fumés.
C'est pour tout cela que, pendant des siècles, bien au-delà du Moyen Âge, on a fait appel à la jachère. C'est aussi pour cette raison que les rendements sont restés longtemps très bas.
Les campagnes n'étaient pas pour autant vouées à l'immobilité. En fait, un prodigieux pas en avant a été fait entre le Xe et le XIIIe siècle, période pendant laquelle les hommes ont fait reculer les forêts, les landes, les marécages et même la mer : c'est l'époque dite "des grands défrichements".



Les grands défrichements

Plusieurs circonstances favorables ont permis le déclenchement, puis l'épanouissement de ce vaste mouvement. Et tout d'abord le retour à la paix, au Xe siècle, après les invasions hongroises et normandes du IXe siècle. Ensuite, un certain refroidissement du climat, au XIe siècle, a contribué à la dégradation de la forêt, ce qui a naturellement facilité le travail des défricheurs. Enfin, des améliorations essentielles ont été apportées à l'outillage agricole.


L'élargissement des terroirs anciens
 Tout porte à croire que les défrichements ont commencé à la périphérie des espaces cultivés et qu'ils ont résulté de l'initiative individuelle de tenanciers qui cherchaient à accroître leurs moyens de subsistance, et cela, si possible, à l'insu de leur propriétaire, de leur seigneur. Mais les seigneurs eux-mêmes ont fini par encourager ces défrichements, ces essartages, parce qu'ils pouvaient en tirer profit en levant des droits sur les terres nouvellement mises en culture : c'est ainsi que les seigneurs ecclésiastiques - et ils étaient nombreux - se sont mis à prélever les dîmes dites "novales" sur les terres nouvelles, en plus des dîmes pesant sur les champs depuis longtemps mis en culture.

La création de nouveaux terroirs
À côté de "l'élargissement des terroirs anciens", pour reprendre ici les mots de G. Duby, il y a eu aussi la création de nouveaux terroirs, par des groupes qui s'étaient constitués soit spontanément, soit, cas le plus fréquent sans doute, à l'appel de seigneurs entreprenants. Un cas typique est celui de la Flandre, où de grands seigneurs ecclésiastiques - de riches abbayes - se sont associés avec de grands seigneurs laïques - le comte de Flandre en tête : les premiers apportaient la terre, tandis que les seconds disposaient des "rouages du pouvoir" et pouvaient "octroyer des privilèges d'ordre judiciaire, fiscal et institutionnel" (A. Verhulst) aux défricheurs.
Dans ce genre d'entreprise, on faisait appel, quand c'était possible, à une main-d'œuvre se trouvant à peu près sur place, mais le plus souvent, on employait des "hôtes", venus de plus loin. Par exemple, la région parisienne a reçu de véritables immigrants venus du Maine, de l'Anjou, du Poitou, de Bretagne, du Massif central. Il s'est ainsi créé beaucoup de villages autour desquels s'étendaient les champs nouvellement établis.

 

L'évolution de l'outillage et des techniques agricoles
Les progrès faits au XIe siècle dans la métallurgie ont permis de rendre plus efficaces et plus solides les outils des paysans, car l'on s'est désormais efforcé de garnir de fer les éléments tranchants des haches, des houes, des fourches, des serpes, des faucilles, des faux, des herses, sans oublier bien sûr le soc et le coutre des charrues.

La charrue
À côté de l'araire - instrument relativement simple en usage depuis l'Antiquité - , un outil de labour plus puissant, connu déjà, peut-être, à l'époque carolingienne, s'est répandu entre le Xe et le XIIIe siècle dans les plaines de l'Europe occidentale : c'est la charrue. Munie d'un soc analogue à celui de l'araire, la charrue est de surcroît pourvue d'un coutre, "grand couteau vertical placé à l'avant et chargé de tracer la ligne de la raie que va ouvrir le soc" (G. Fourquin), et d'un versoir, pièce de bois ou de métal qui fait se retourner et se rejeter sur le côté la terre du sillon creusé par le coutre et le soc. La charrue, instrument dont on a souvent souligné l'aspect dissymétrique, a sur l'araire, symétrique, des avantages incontestables : elle pénètre la terre plus en profondeur et la retourne ; ce faisant, elle l'ameublit, ce qui favorise la circulation de l'air et de l'eau dans le sol.

Tout ceci vaut surtout pour les sols riches et lourds, comme ceux des plaines de l'Île-de-France et de la Picardie. Au contraire, dans les sols légers et souvent pierreux comme il s'en trouve beaucoup dans le Midi, l'araire suffisait, d'autant plus que, ne retournant pas la terre, "il ne faisait pas remonter les pierres à la surface comme aurait fait la charrue" (G. Fourquin). Il n'est donc pas étonnant que l'araire ait conservé la première place dans le Midi, tandis que la charrue se répandait dans le Nord.

La traction animale
Un autre domaine a été marqué par des innovations notables, à savoir celui de la traction animale.
Pour les bovidés, animaux de trait par excellence pendant des siècles, l'élément important de l'attelage était le joug. Une première amélioration consista, probablement au tournant des XIe-XIIe siècles, à remplacer le joug de garrot, appuyé sur la nuque de l'animal, par un joug posé sur ses cornes, ce qui augmentait la capacité de traction. Puis, un siècle plus tard, fut introduit le joug frontal, plus efficace encore, et qui est resté en usage jusqu'à nos jours partout où les bœufs continuent à servir de bêtes de trait.

 

Cependant, en matière de traction animale et d'attelage, la nouveauté capitale a été de recourir aussi au cheval. Longtemps utilisé essentiellement à des fins militaires, le cheval n'était capable par ailleurs que de tirer des charges assez légères, faute d'un attelage adéquat. Le joug (de garrot ou frontal) est en effet peu adapté au cheval parce que l'encolure de celui-ci est relevée et ne suit pas, comme celle du bœuf, l'axe de la colonne vertébrale. En revanche, le collier d'épaule permet d'utiliser pleinement la vigueur du cheval. Cet élément de l'attelage, qui existait peut-être déjà dans l'Antiquité mais sans effet pratique, a commencé à se répandre dans les campagnes de l'Europe occidentale vers les IXe-Xe siècles, et, avec lui, l'usage de la charrue tirée par des chevaux. Ceux-ci, nettement plus rapides que les bœufs, convenaient particulièrement bien aux grandes plaines du nord de la France, de la Belgique et de l'Allemagne. Pourtant, la traction chevaline n'y a pas fait disparaître complètement l'utilisation des bovidés pour le travail de la terre. Les chevaux sont en effet des animaux coûteux à l'achat et à l'entretien, et, s'ils ont eu le plus souvent la préférence bien compréhensible des grands propriétaires, ils ont eu naturellement moins de succès auprès des ruraux moins fortunés ou carrément modestes. D'autre part, les bovidés, de santé plus robuste et au pied plus stable, ont conservé leur place dans les campagnes accidentées et fortement ensoleillées des zones méridionales, concurremment du reste avec les mules et les ânes, qui sont moins chers et à tous égards plus solides que le cheval, et qui supportent, mieux que lui, les fortes chaleurs estivales.

 

Le pain et le vin
Au XIe siècle, pas plus dans les terroirs anciens que sur les nouvelles terres arables récemment défrichées, on ne chercha à diversifier les cultures. Comme par le passé, on s'en tint essentiellement aux "blés" et à la vigne.

La vigne
Celle-ci n'était pas, comme de nos jours, l'apanage de régions bien délimitées, choisies pour la qualité particulière du sol et les conditions climatiques favorables. Il y avait en fait des vignobles un peu partout, même dans des contrées assez peu propices, comme l'Île-de-France, l'Angleterre, la Belgique et même le Danemark : c'est que le vin était indispensable à la célébration de la messe, et qu'il constituait une boisson plus sûre que l'eau, dont la qualité laissait souvent à désirer.

Les céréales

 Quant aux céréales, elles étaient le fondement même de l'alimentation humaine : sous forme de pain, pour les plus riches, et de bouillies, pour les moins nantis, en particulier pour les paysans. Les céréales cultivées sont restées les mêmes que celles des siècles précédents ; toutefois, en même temps que la rotation triennale des cultures progressait sur des sols nouvellement transformés en terres arables, les semailles de légumineuses avec les blés de printemps se faisaient plus fréquentes. Les pois, les fèves et les vesces étaient certes connus de longue date, mais leur culture paraît avoir pris un certain essor aux XIIe et XIIIe siècles. Par leurs qualités nutritives, les légumineuses ont eu un effet bénéfique sur l'alimentation des hommes et des bêtes, tandis que leurs fanes, abandonnées sur les champs mêmes, contribuaient à engraisser la terre et à améliorer ainsi les rendements agricoles.

Ceux-ci sont demeurés très bas, très variables d'une région à l'autre et d'une année à l'autre. C'est en tout cas l'impression que l'on retire de la littérature agronomique de l'époque et des documents épars qui permettent, tant bien que mal, de calculer les rendements. N'en donnons qu'un exemple, pris dans la plus belle collection de rendements médiévaux découverte jusqu'ici, celle qui a été publiée en 1972 par J. Z. Titow d'après les comptes de l'évêché de Winchester : sur 58 rendements annuels qui ont pu être calculés entre 1271 et 1349, il apparaît que 11,6 hectolitres par hectare ont été récoltés en moyenne sur les bonnes terres du manoir d'Ivinghoe, dans le Buckinghamshire, c'est-à-dire dans celui des trente-trois manoirs de l'évêché de Winchester qui donnait les moissons les plus abondantes.
Compte tenu du poids spécifique du froment, qui oscille de nos jours entre 73 et 88 kg, les 11,6 hectolitres sont l'équivalent de 8,5 à 10,2 quintaux par hectare, qui paraissent bien dérisoires aujourd'hui.

 

L'évolution du monde rural

Tandis que s'étendaient les cultures et que se modifiait ainsi le paysage, des transformations capitales affectaient le monde rural du haut en bas de l'échelle sociale.

 

Le pouvoir seigneurial

Partout en Europe occidentale, les propriétaires fonciers laïques et ecclésiastiques de quelque envergure se sont peu à peu mués en seigneurs, c'est-à-dire en personnages qui ne se contentaient plus de gérer leurs terres et d'en percevoir les fruits, mais qui se sont efforcés d'exercer une domination personnelle sur la paysannerie tout entière. Cette domination a pris la forme de droits très lucratifs, dont les seigneurs fixaient le montant à leur guise et qu'ils ont de plus en plus souvent perçus en numéraire : droits de justice (qui impliquaient la perception des amendes) ; "banalités" diverses (taxes à payer pour l'utilisation - du reste obligatoire - du moulin, du four, du pressoir construits par le seigneur) ; taille (somme à verser pour la protection accordée par le seigneur) ; tonlieux et péages.
Ces exactions se sont développées surtout en Europe continentale, où les seigneurs ont tiré parti de la faiblesse du pouvoir royal ; en Angleterre, la royauté, plus puissante, a su beaucoup mieux contenir les menées seigneuriales.
En ses débuts, la montée du pouvoir seigneurial, qui a commencé à se faire jour quand s'est affaissée l'autorité des Carolingiens, a eu pour conséquence l'uniformisation de la condition paysanne, car les paysans libres, soumis de gré ou de force à l'emprise des seigneurs, ont glissé inexorablement dans une dépendance certaine.

 

L'émancipation paysanne
 

Ce sont les grands défrichements qui ont donné aux paysans les moyens de se défendre contre l'arbitraire des seigneurs et d'améliorer ainsi leur sort. Les seigneurs, qui avaient tout intérêt à la mise en culture de leurs friches et de leurs forêts, n'ont en effet pu attirer des colons défricheurs qu'en leur accordant des conditions favorables. Cela a été le point de départ d'un large mouvement d'émancipation des populations, mouvement qui s'est traduit par la concession de franchises qui fixaient, en les limitant, les droits seigneuriaux. Ces franchises ont été accordées aussi à ceux qui restaient sur les terres cultivées de longue date, car les seigneurs craignaient la fuite des paysans en quête de conditions meilleures, en particulier des serfs soumis aux corvées.

Parallèlement à l'émancipation paysanne s'est produite une évolution dans le mode d'exploitation des terres. La disparition, sinon totale, du moins généralisée, des corvées a conduit les seigneurs à se désintéresser du faire-valoir direct et à lotir la réserve en tenures. Les conditions d'exploitation des tenures ont, elles aussi, évolué et ont souvent abouti au fermage et au métayage.
Les défrichements s'avèrent donc avoir eu, à tous égards, une grande importance. Ils n'ont pu se faire que grâce à une population - et donc à une main-d'œuvre - devenue peu à peu plus abondante. À cet égard, il est probable qu'une certaine stabilisation de la société à l'époque carolingienne a permis l'amorce d'un essor démographique qui n'a fait que s'amplifier avec l'accroissement des moyens de subsistance, lui-même produit par les défrichements. Croissance démographique et défrichements se sont en quelque sorte épaulés mutuellement, l'ensemble du processus aboutissant non seulement à un peuplement plus dense des campagnes, comme en témoigne l'éclosion de nombreux villages partout en Europe occidentale, mais aussi à l'apparition d'une population citadine de plus en plus importante, que ce soit dans les anciennes villes romaines sortant enfin d'une longue léthargie, ou qu'il s'agisse, comme dans tous les pays qui n'avaient pas fait partie de l'Empire romain, de centres urbains nouvellement fondés.

 

Le cercle vicieux de l'économie agricole ancienne

La fin des défrichements 

 C'est au XIIe siècle que ce vaste mouvement de croissance a atteint son apogée, leur arrêt s'est ensuite imposé. D'un côté parce que les terres qui auraient pu être éventuellement mises en culture étaient trop médiocres pour que les techniques agricoles d'alors en permettent une exploitation suffisamment rentable. Et en même temps parce que tout le système d'exploitation du sol reposait sur le respect d'un délicat équilibre entre les terres cultivées et les forêts, landes et autres lieux de pacage : tandis que les terres arables nourrissaient les hommes, la forêt et les terres incultes faisaient vivre un bétail que l'on souhaitait aussi nombreux que possible, car on en attendait le fumier pour engraisser les champs, mais que l'on ne pouvait pas trop accroître, sous peine d'épuiser les capacités nourricières des pâtures.

Ainsi, les grands défrichements, si porteurs de croissance pendant près de trois siècles, ont abouti à ce que les historiens ont appelé le cercle vicieux de l'économie agricole ancienne, qui est en fait celui d'une exploitation extensive du sol, caractérisée, en ses résultats, par des rendements agricoles très modestes, par l'incapacité à exploiter et à rentabiliser durablement les terres pauvres, et par une production fourragère pratiquement nulle.
Pour sortir de ce cercle vicieux, il aurait fallu développer une agriculture plus intensive, mais cela ne s'est guère produit qu'en Flandre (flamande et francophone) où, dès le XIIIe siècle, on a commencé à ensemencer la jachère et où l'on s'est efforcé de mieux fumer les terres en utilisant les déjections humaines produites en abondance par les centres urbains.
Au total, l'expansion agricole par la conquête de nouvelles terres arables avait donc ses limites, et c'est pourquoi le XIIIe siècle a été marqué par le ralentissement puis par l'arrêt des défrichements. Mais la croissance démographique, elle, s'est poursuivie, et il en est résulté un déséquilibre entre les moyens de subsistance et la population, qui a été désormais moins bien nourrie. Il s'est produit en même temps un tassement de la vie économique, tassement qui s'est transformé en marasme puis en véritable crise économique aux XIVeet XVe siècles. La société tout entière, rurale et citadine, a été incapable de s'adapter assez vite aux nouvelles conditions et s'est fortement fragilisée.

La crise économique des XIVe et XVe siècles

Déjà en proie à la disette lorsque la moisson n'était pas bonne, les populations n'ont pu résister aux catastrophes. Il y eut d'abord, dans une grande partie de l'Allemagne, en Angleterre, dans les anciens Pays-Bas et dans le nord de la France, la longue famine très éprouvante de 1314 à 1316, à la suite des récoltes désastreuses de 1314 et 1315. Puis ce fut la peste qui, venue d'Orient, emporta une bonne partie des populations d'Europe occidentale au milieu du XIVe siècle. Enfin il y eut les malheurs de la guerre de Cent Ans. Le tout a entraîné un formidable recul démographique que les textes ne permettent pas de chiffrer avec précision, mais qu'ils font sentir en parlant de villages désertés et de terres cultivées retournant à la friche. Pour la France, on a estimé que la population, qui avait atteint 18 à 20 millions d'habitants avant les malheurs, n'était plus que de 9 à 10 millions à la fin de la guerre de Cent Ans.


Dans l'ensemble, la crise des XIVe et XVe siècles a été cependant moins profonde que celle qui avait marqué l'Occident mille ans auparavant, et des signes de renouveau de la croissance agricole apparaissent vers 1470. Ainsi, malgré les déboires de la fin du Moyen Âge, les campagnes ont eu pendant un millénaire un rôle moteur pour toute la vie économique.


Source
Article de Gisèle Lambert paru dans le catalogue Paysages, paysans. L'art et la terre en Europe du Moyen Âge au XXe siècle (BnF/RMN, Paris, 1994)


Commentaires (1)

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