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A l’époque carolingienne, à la minorité de ceux qui dirigent, combattent, prient s’oppose l’immense majorité de ceux qui travaillent modestement, pauvrement. Pour elle, la principale source de revenus est la terre. L’organisation de celle-ci repose sur le grand domaine. Il semble avoir été créé entre Seine et Rhin comme nous le prouvent les polyptyques.
Le plus célèbre, le plus ancien et l’un des plus riches est celui dressé sur l’ordre de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés Irminion. Un polyptyque est un registre foncier sur lequel sont inscrits les terres, les tenanciers, et les prestations que ceux-ci devaient au maître du domaine. Rédigé entre 823 et 828, il a été élaboré au cours de deux tournées d’enquêtes locales effectuées par des moines. Au final, le manuscrit compte 20 cahiers, où sont décrites 25 villae.
L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés a été fondée par Childebert Ier. Elle est situéeau sud de Paris. Elle porte le nom de son bienfaiteur, St-Germain, évêque de Paris qui y reposait depuis 576. A l’époque d’Irminon, elle compte environ 75 000 hectares sur lesquels vivent un peu plus de 10 000 personnes réparties dans environ 3000 ménages. Une villa correspond à un noyau de village, auquel on ajoute son terroir agricole. Villeneuve est située à une vingtaine de kilomètres au sud de l’abbaye. Elle est sur le réseau de routes qui convergent vers le monastère ce qui laisse présager que c’est une des plus grosses villae par opposition à celle qui sont beaucoup plus dispersées dans l’ouest et le sud.
Son auteur Irminon si ce n’est qu’il a probablement pris la charge de l’abbaye en 811. Il figure au nombre des souscripteurs du testament de Charlemagne, ce qui suppose qu’il était une personne considérable à la cour du prince. Il augmente les richesses de son abbaye en défrichant des terres, en plantant des vignes, en construisant des moulins.
Ce document est l’un des plus précieux et l’un des plus étudiés pour décrypter l’économie et l’organisation de la société carolingienne.
Villeneuve, un modèle d’organisation territoriale
le grand domaine et les manses
Le grand domaine (ou villa) connaît à l’époque carolingienne un développement spectaculaire. On place son apparition à la charnière du VII et VIII siècles.Le régime domanial correspond à une gestion exceptionnelle. Il apparaît au nord du bassin parisien. L’administration est élaborée selon une organisation bipartite. Une partie est réservée au maître, une autre est concédée aux paysans. Les maîtres sont des monastères, des évêchés ou des membres de l’aristocratie laïque proche du souverain, voire le souverain lui-même. Ici le domaine appartient à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
La base de la villa est le manse. Au sens large, c’est l’ensemble de l’exploitation dont le point de résidence est le centre. Cette notion était familière aux hommes de ce temps. Elle apparaît d’abord très liée à celle de la famille. C’est aussi pour mesurer le travail agricole : les annexes de l’exploitation familiale sont censées recouvrir la superficie qui peut être labourée en un an. Mais ce terme est surtout utilisé par les chefs comme des unités pour répartir les redevances, les services et les corvées. A l’époque carolingienne, c’est sans doute la principale fonction économique du manse. En effet, dans cette société familiale, il était normal de faire reposer les charges non pas sur les individus mais sur les enclos bien délimités et beaucoup plus faciles à dénombrer.
Manse seigneurial et manse de l’église
La description de chaque terre du polyptyque commence par l’article du chef-manse. On l’appelle aussi réserve, manse de maître ou manse seigneurial si on le traduit littéralement (« mansum dominicatum »). Ce manse est administré par le propriétaire lui-même ou par un de ses officiers. Il commande à des manses de classe inférieure (manses servile et ingénuile). Ce manse comprenait l’habitation du maître, ou manoir seigneurial mais aussi un ou des fours, des bâtiments pour les serfs du domaine qui le desservait, des ateliers ou fabriques de différentes espèces, des granges, des écuries, des pressoirs, des jardins, des vergers. Au chef manse appartiennent des terres arables (ce sont généralement les meilleures), des prés, des vignes, des bois. Leur appartiennent aussi des moulins. Dans toute l’abbaye, on en compte environ 84. Ce sont le plus souvent des moulins à eau, les moulins à bras étant devenus hors d’usage et les moulins à vent n’étaient pas connus en France ni même en Europe.
Il devait être affecté à l’entretien exclusif de chaque église un manse entier qui formait la dot de l’église. D’après les ordonnances ecclésiastiques, le manse devait être composé de plus de 12 bonniers de terres arables. Ici, on en compte 27.L'église est une des mieux dotées de l’abbaye. Les terres qui composent la dot de l’église sont séparées en deux parties : le curé en avait une et l’autre était possédée par des tenanciers Souvent les églises étaient obligées envers l’abbaye à des redevances soit à titre de cens, soit à titre de don.La villa possède une église avec « tout son mobilier ».
manse ingénuile et manse servile
Après la description du manse seigneurial et du manse de l’église sont décrits une succession de manses libres, ou manses ingénuiles (de « mansum inguenilem ») et de manses serviles. La condition juridique du manse est invariable et perpétuelle. Les manses se différencient d’après la nature et la quantité des redevances et des services. Elle n’est pas dépendante de celle du tenancier ; les analogies sont fréquentes mais des anomalies existent Ceci nous laisse supposer qu’au départ les deux coïncidaient.
Les manses libres sont nés lorsque des ancêtres alors indépendants, mais trop pauvres et trop faibles, avaient laissé leurs terres s’introduire dans le système économique de la villa, en échange de secours et de protection.
Les manses serviles ont sûrement été créés par les maîtres pour caser quelques-uns de ses esclaves domestiques pour se décharger de leur entretien et les laisser élever eux-mêmes leurs enfants, mais sans cesser prétendre à les commander et à les exploiter.
Les tenanciers des manses serviles étaient plus engagés dans le travail quotidien de la cour ; les filles travaillaient dans les ateliers domaniaux. Leur dotation en terres arables était plus réduite que celle des manses libres -
A l’origine le manse était destiné à une seule famille, mais il pouvait arriver que deux ou trois familles y soient installées alors que loin du noyau de village, certains manses étaient vides.
Villeneuve, un modèle d’organisation sociale
Maître et prêtre
Le maître est un chef. Dans la villa, il possède les meilleures terres, mais aussi de grands bois. C’est sa richesse foncière qui lui donne la possibilité de commander. Dans un milieu cloisonné comme ici, le maître peut étendre une autorité de fait. Même si le vrai chef est l’abbé de St-Germain, la domination du maître est réelle et s’étend bien au-delà de sa maison, c'est-à-dire dans les familles d’esclaves mais aussi dans celles des autres tenanciers. Quelquefois, il joue un rôle de conciliateur. On recouvrait à lui pour pacifier des discordes. Ses greniers étaient les derniers à vider en cas de famine. Les migrants s’adressaient à lui pour se faire accueillir comme hôtes, les paysans s’adressaient aussi à lui pour obtenir le droit de construire une cabane sur le manse. Il a la charge de lever les taxes royales, d’organiser les charrois, de rassembler des livraisons de foin, de viande pour l’armée. Tout ceci lui valait la reconnaissance, les cadeaux, les services.
Ensuite, vient dans la hiérarchie le prêtre. L’église est un point central du village. C’est d’abord un lieu religieux (s’y déroulent les cérémonies les plus marquantes de la vie de famille comme les mariages, les baptêmes, les enterrements) mais aussi le lieu où reposaient les ancêtres. Le clocher servait de refuge lors des alertes, on y mettait à l’abri les richesses, le bétail, les réserves de nourriture. Le prêtre est bien souvent d’origine modeste. Il partage la vie et les plaisirs des paysans. On l’invite aux cabarets et aux repas de noces. D’autre fois si le prêtre sait rédiger un acte, on lui demande de servir de notaire. Cependant les relations entre le prêtre et ses ouailles peuvent être plus difficiles lorsqu’il s’agit de payer la dîme.
serfs et colons
Les colons sont des hommes libres. Ils sont astreints au service militaire ou à payer des taxes pour l’armée- Ils sont responsables de leurs actes, peuvent se marier librement et forment l’assemblée juridique. Ils possèdent une tenure avec des terres labourables, des vignes, des prés. Viennent ensuite les serfs. On en distingue deux types, les mancipia et les servus. Les mancipia travaillaient en principe sur la réserve du maître. Ils étaient logés dans des bâtiments de la villa, soignaient le bétail, cultivaient le potager et le verger. Ils se mariaient entre eux et ils espéraient un affranchissement plus ou moins proche. Cependant, les maîtres se sont rendu compte du faible rendement de cette main-d'œuvre servile et ont décidé de les installer sur des tenures. Ces esclaves casés ont alors un sort comparable à celui des colons. Ainsi se crée la catégorie des serfs ruraux, ou servus, c'est-à-dire des hommes de tel ou tel seigneur. Ils étaient astreints à de nombreuses redevances et corvées.
Etre colon ne signifie pas forcément être plus heureux qu’être esclave. En effet, même si les esclaves (mancipia) avaient de maigres revenus, ils étaient plus protégés que les colons par le seigneur. Ainsi, ils étaient atteints moins rapidement par les disettes, ou autres problèmes.
la famille
La famille est la cellule sociale élémentaire. L’enclos de la maison rassemble la parenté et la protège. Les annexes la nourrissent. L’ensemble constitue le lien de toute l’organisation agraire. Les familles sont des familles restreintes, de structure conjugale. Le ménage réunit seulement le père, la mère et les enfants. Les enfants mariés ont coutume de s’établir à l’écart dans leur propre cabane.
Des hommes et des femmes de statuts différents sont unis . En effet, les mariages entre esclaves et colons sont autorisés. C’est d’ailleurs en partie ce qui entraîne une distorsion entre le statut juridique des manses et celui des personnes qui y habitent. si les parents avaient le même statut ,les enfants prennent ce statut ; s’il est différent, ils prennent le plus dévalorisant.
Villeneuve illustre un mode de fonctionnement
Une économie basée sur l’agriculture
Le fonctionnement du village est basé essentiellement sur l’activité agricole. Le principal trait de l’économie rurale est la combinaison de la culture de céréales et de l’élevage.
La culture des céréales est importante, notamment celle du blé car c’est la matière première pour faire du pain, à la base de l’alimentation. Presque tout l’espace arable était réservé à sa culture. Il importait aussi de protéger les champs contre les animaux sauvages ou les troupeaux en disposant des clôtures autour des champs. Différence blé d’hivers et de printemps. Et faiblesse des rendements.
La seconde activité agricole d’importance est l’élevage. Chaque villa doit avoir vacheries, bergeries… l’élevage des porcs est important. Il se fait en plein air. Les troupeaux vivent à l’état sauvage dans les bois où ils se nourrissent de glands tombés des arbres.
On élève aussi de nombreuses volailles.
La vigne requiert un travail important, elle nécessite beaucoup d’entretien (planter, tailler, vendanger, transformation du raisin en vin…).
La superficie des terres arables est supérieure à celle des prés.
redevances
Chaque possesseur de tenures devait, sous peine de perdre sa terre, payer des redevances. Ce sont presque toujours les charges les moins lourdes, et leur montant est immuable. Les redevances en argent ne sont ni très élevées ni vraiment très répandues. Plus variées et plus répandues sont les redevances en nature. Elles sont payables par exemple en grain, en vin, en bétail. Les manses devaient donner chaque année 3 poules et 15 œufs -Ces taxes payent différents droits. Le premier est le droit de paisson C’est le droit de mener ses porcs dans la forêt. Ensuite on a l’usage du bois . C’est le droit de prendre dans la forêt du bois de chauffage et le bois de construction qui lui est nécessaire. Enfin, le droit de guerre. C’est une taxe réservée aux manses libres. Elle sert à entretenir l’armée. et se fait en têtes de bétail (porcs ou moutons).
Services et travail de bras
Imposés aux tenures, ils forment la liaison économique essentielle entre celle-ci et le domaine. La capacité de main-d'œuvre des exploitations se trouvait supérieure à ce que réclamait la culture de ses champs. Ce surplus devait aller à la cour. Ceci se présente sous plusieurs formes.
-des livraisons périodiques de produits façonnés : ainsi chaque manse devait préparer un tas de bois de chauffage, des piquets, des poutres mais aussi des planches ou bardeaux. Ces bardeaux étaient des planchettes de chêne qui devaient ensuite servir à couvrir les toits et à revêtir les murs. Ils doivent aussi fournir de l’osier ; il sert à fabriquer des hottes, des corbeilles et des paniers.Ce sont les manses serviles qui y sont soumis.
- dans les manses serviles, les femmes tissaient pour le domaine des pièces de drap ou de toile. En effet, les femmes fabriquaient d’abord les serges avec lesquelles par la suite des étoffes étaient confectionnées dans les gynécées ou ateliers de femmes. Ces mêmes femmes serviles doivent souvent gaver des volailles qui reviennent ensuite au maître.
- mais les tâches principales étaient agricoles. Le manse était d’abord chargé d’un travail défini : il lui incombait par exemple de dresser une certaine longueur de clôture temporaire qui protégeait les moissons et les prés. Il recevait la mission de mettre complètement en valeur, depuis les labours préparatoires jusqu’à la récolte, un lot appelé ansange prélevé sur les labours du domaine. Le produit de ce lot revient intégralement au maître.
D’autres obligations étaient plus astreignantes car elles laissaient moins d’autonomie aux travailleurs des manses. Ce sont des réquisitions ou corvées. Elles se traduisent par des travaux de bras . Les hommes peuvent devoir construire ou réparer des bâtiments, des pressoirs, des moulins, sarcler les jardins.
Les paysans installés sur un manse libre sont moins astreints que ceux qui sont installés sur un manse servile, même s’ ils ne sont pas esclaves.
La structure agricole de l’occident médiéval est une structure complexe à la base de laquelle on trouve la villa et les manses. Le statut de celle-ci ne correspond pas toujours avec celui de ceux qui y habitent. Les redevances et les services auxquels sont soumis serfs et colons sont basés sur le statut des manses. Ce qu’on exige des tenanciers varie à l’intérieur du domaine, d’un manse à l’autre. Les paysans installés sur des manses libres ont plus de terres et sont moins astreints que ceux qui habitent des manses serviles, même s’ ils ne sont pas esclaves. Les polyptyques sont donc des documents riches. On peut tout de même relativiser leur intérêt en disant que ces inventaires ne décrivent que les exploitations paysannes soumises à l’autorité au au pouvoir économique d’un maître. Or il en existe très probablement d’autres.
Sources
L'Europe Carolingienne VIIIe-Xe siècle par Jean-Pierre Leguay, Belin, 2004
Les Carolingiens par Pierre Riché, Hachette Littérature, 1997
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