1. Les origines.
Lorsque s’ouvrit la période que nous appelons moyen-âge, lorsque, lentement, commencèrent à se constituer un État et un groupement national que l’on peut qualifier de français, l’agriculture était déjà, sur notre sol, chose millénaire. Les documents archéologiques l’attestent sans ambages : d’innombrables villages, dans la France d’aujourd’hui, ont pour ancêtres directs des établissements de cultivateurs néolithiques ; leurs champs furent moissonnés avec des outils de pierre bien avant que jamais faucille de métal ne tranchât l’épi . . Si nous sommes si souvent embarrassés pour expliquer, dans leurs natures diverses, les principaux régimes agraires pratiqués sur nos terroirs, c’est que leurs racines plongent trop loin dans le passé ; de la structure profonde des sociétés qui leur donnèrent naissance, presque tout nous échappe.
Sous les Romains, la Gaule fut un des grands pays agricoles de l’Empire. Mais on voyait encore, autour des lieux habités et de leurs cultures, de vastes étendues de friches. Ces espaces vacants grandirent vers la fin de l’époque impériale, alors que, dans la Romania troublée et dépeuplée, de toutes parts se multipliaient les agri deserti. Plus d’une fois, dans des coins de terre qui au moyen-âge durent être de nouveau arrachés à la brousse ou à la forêt, dans d’autres qui, aujourd’hui encore sont vides de champs ou du moins de maisons, les fouilles ont révélé la présence de ruines antiques.
Vinrent les grandes « invasions » des IVe et Ve siècles. Les Barbares n’étaient pas bien nombreux ; mais la population de la Gaule romaine elle-même, surtout à cette date, se tenait fort au-dessous, sans doute, du chiffre actuel. Par surcroît ; elle était inégalement répartie et les envahisseurs, de leur côté, ne se fixèrent pas en couches de densité uniforme dans tout le pays : de sorte que leur apport, faible au total, dut se trouver, par endroits, relativement important. Dans certaines régions, il fut assez considérable pour que la langue des nouveaux venus se soit finalement substituée à celle du peuple vaincu : telle, la Flandre où l’habitat, aujourd’hui et depuis le moyen-âge si serré, parait avoir été à l’époque romaine passablement lâche, où, au surplus, la force et la culture latines manquaient de l’appui qu’ailleurs leur apportaient les villes, ici rares et peu fournies. A un bien moindre degré, dans toute la France du Nord, les parlers, demeurés foncièrement romans, attestent, dans leur phonétique et leur vocabulaire, une incontestable influence germanique ; de même, certaines institutions. Nous connaissons fort mal les conditions de cet établissement. Un fait, cependant, est certain : sous peine de courir les pires dangers, les conquérants ne pouvaient se disperser. L’examen des témoignages archéologiques, l’étude, notamment, des « cimetières barbares », prouve — ce qui était, par avance, évident — qu’ils ne commirent point cette erreur. Ils vécurent, sur le sol, en petits groupes, probablement organisés chacun autour d’un chef. Il est vraisemblable que, plus ou moins mêlées de colons ou d’esclaves provenant de la population soumise, ces menues collectivités donnèrent naissance quelquefois à des centres d’habitat nouveaux, découpés dans les anciens domaines gallo-romains que l’aristocratie avait dû, bon gré mal gré, partager avec ses vainqueurs . Peut-être des surfaces jusque-là incultes ou qui, du fait même de l’invasion, l’étaient devenues, furent-elles alors mises ou remises en valeur. Un assez grand nombre des noms de nos villages datent de ce temps.
Tout le long de l’époque franque, les textes parlent de défrichements. D’un grand seigneur, le duc Chrodinus, Grégoire de Tours nous dit « qu’il fonda des villae (domaines ruraux), planta des vignes, édifia des maisons, créa des cultures ». Charlemagne prescrivait à ses intendants d’essarter, dans ses bois, les lieux favorables et de ne point permettre que le champ, ainsi tracé, redevînt la proie de la forêt. On ne peut guère ouvrir un de ces testaments de riches propriétaires, sources entre toutes précieuses pour l’histoire de ce temps, sans y trouver le rappel de bâtiments d’exploitation récemment élevés, de terres gagnées aux moissons. Mais ne nous y trompons point : il s’agit le plus souvent moins de conquêtes véritables que de réoccupations, après une de ces crises locales de dépeuplement si fréquentes dans des sociétés constamment troublées.
Charlemagne et Louis le Pieux, par exemple, accueillent-ils en Septimanie — le Bas-Languedoc d’aujourd’hui — des réfugiés espagnols qui, dans les broussailles et les bois, y créent des centres agricoles nouveaux -C’est que le pays, marche reprise aux Sarrasins, a été ravagé de fond en comble par de longues guerres. Lors même qu’il y avait réellement occupation nouvelle, ces victoires de l’homme sur la nature n’arrivaient sans doute que bien péniblement à compenser les pertes. Car celles-ci étaient nombreuses et lourdes.
Dès le début du IXe siècle, dans les inventaires seigneuriaux, la mention de tenures vacantes (mansi absi) se multiplie de la façon la plus inquiétante : sur les « colonges » de l’église de Lyon, d’après un bref établi avant 816, plus du sixième étaient dans ce cas . Contre les dévastations, sans cesse renaissantes, la lutte se poursuit, sans trêve elle aussi, et un pareil effort est en lui-même un beau témoignage de vitalité ; mais il est difficile de croire que le résultat, au total, ait été un gain.
Aussi bien, le combat, en fin de compte, se termina-t-il par un échec. Après l’écroulement de l’Empire Carolingien, les campagnes françaises nous apparaissent décidément dépeuplées et toutes tachetées d’espaces vides. Beaucoup de lieux autrefois cultivés ont cessé de l’être. Les textes de l’âge des défrichements — qui devait suivre, à partir de 1050 ou environ, la période d’occupation réduite que nous décrivons en ce moment — sont unanimes à montrer que, lorsqu’on se reprit à pousser en avant les champs, il fallut d’abord reconquérir le terrain perdu.
« Nous acquîmes (en 1102) le village de Maisons (en Beauce), qui n’était plus qu’un désert... nous le prîmes, inculte, pour l’essarter » : . De même, dans une tout autre région, l’Albigeois, et à une date déjà tardive (1195), le prieur de l’Hôpital, accensant le village de Lacapelle-Ségalar : « quand ce don fut fait, la ville de Lacapelle était déserte ; il n’y avait ni homme ni femme ; et elle était déserte depuis longtemps » .
Représentons-nous bien clairement ce tableau : autour des lieux habités — poignées de maisons —, des terroirs de faible superficie ; entre ces oasis, de vastes étendues où jamais ne passe la charrue. Les procédés de culture condamnaient les labours eux-mêmes à rester, une année sur deux ou trois pour le moins et souvent plusieurs années durant, à l’état de friche.
La société des dixième et onzième siècles reposait sur une occupation du sol extrêmement lâche ; c’était une société à mailles distendues, où les groupes humains, en eux-mêmes petits, vivaient en outre loin les uns des autres : trait fondamental, qui détermine un grand nombre des caractères propres à la civilisation de ce temps. Pourtant la continuité n’a pas été rompue. Ça et là, il est vrai, des villages ont disparu, sans que l’agglomération elle-même ait jamais été reconstruite . Mais le plus grand nombre subsistent, avec des terroirs plus ou moins réduits. Par endroit, les traditions techniques ont subi quelque éclipse : les Romains tenaient le marnage pour une véritable spécialité des Pictons ; il ne réapparaîtra en Poitou qu’au XVIe siècle. Pour l’essentiel cependant, les vieilles recettes se sont transmises de générations en générations.
2. L’âge des grands défrichements
Aux alentours de l’an 1050 — un peu plus tôt, peut-être, dans certaines régions particulièrement favorisées, comme la Normandie ou la Flandre, ailleurs un peu plus tard — s’ouvrit une ère nouvelle, qui devait prendre fin seulement vers le terme du XIIIe siècle : celle des grands défrichements, — selon toute apparence, le plus grand accroissement de la surface culturale dont notre sol ait été le théâtre, depuis les temps préhistoriques.
De ce puissant effort, l’épisode le plus immédiatement sensible est la lutte contre l’arbre.
Devant celui-ci, longtemps, les labours avaient hésité. C’était sur les étendues broussailleuses ou herbeuses, les steppes, les landes, que les agriculteurs néolithiques, favorisés, probablement, par un climat plus sec qu’aujourd’hui, avaient, de préférence, établi leurs villages , la déforestation eût imposé à leurs médiocres instruments une tâche trop rude. Depuis lors, sans doute, beaucoup de massifs feuillus avaient été entamés : sous les Romains, à l’époque franque encore. Ce fut, vers le début du IXe siècle, entre Loire et Alène,que le seigneur Tancrède conquit le terrain du village tout neuf de La Nocle . Surtout, la forêt du haut moyen-âge, la forêt de l’ancienne France, en général, même sans clairières de culture, était loin d’être inexploitée ou vide d’hommes .
Tout un monde de « boisilleurs », souvent suspect aux sédentaires, la parcourait ou y bâtissait ses huttes : chasseurs, charbonniers, forgerons, chercheurs de miel et de cire sauvages , faiseurs de cendres, qu’on employait à la fabrication du verre ou à celle du savon, arracheurs d’écorces qui servaient à tanner les cuirs ou même à tresser des cordes. Encore à la fin du XIIe siècle, la dame de Valois entretient dans ses bois de Viry quatre serviteurs : l’un est un essarteur (nous sommes déjà au moment du défrichement), les trois autres, un poseur de pièges, un archer, un « cendrier ».
La chasse, à l’ombre des arbres, n’était pas seulement un sport ; elle fournissait de cuir les tanneries urbaines ou seigneuriales, les ateliers de reliure des bibliothèques monastiques ; elle approvisionnait toutes les tables, voire les armées : en 1269, Alphonse de Poitiers, qui se préparait à la croisade, ordonna de tuer un grand nombre de sangliers, de ses vastes domaines forestiers de l’Auvergne, pour en emporter « outre-mer » les chairs salées.
Aux habitants des lieux avoisinant, la forêt, en ces temps moins éloignés qu’aujourd’hui des antiques habitudes de la cueillette, offrait une abondance de ressources dont nous ne nous faisons plus idée. Ils allaient y quérir, bien entendu, le bois, beaucoup plus indispensable à la vie qu’en nos âges de houille, de pétrole et de métal : bois de chauffage, torches, matériaux de construction, planchettes pour les toitures, palissades des châteaux forts, sabots, manches de charrues, outils divers, fagots pour consolider les chemins. Ils lui demandaient, en outre, toutes sortes d’autres produits végétaux : mousses ou feuilles sèches de la litière, faînes pour en exprimer l’huile, houblon sauvage, et les âcres fruits des arbres en liberté — pommes, poires, alizes, prunelles — et ces arbres eux-mêmes, poiriers ou pommiers que l’on arrachait pour les greffer ensuite dans les vergers.
Mais le principal rôle économique de la forêt était ailleurs, là où, de nos jours, nous nous sommes désaccoutumés de le chercher. Par ses feuilles fraîches, ses jeunes pousses, l’herbe de ses sous-bois, ses glands et ses faînes, elle servait, avant tout, de terrain de pâture. Le nombre des porcs que ses divers quartiers pouvaient nourrir fut, pendant de longs siècles, en dehors de tout arpentage régulier, la mesure la plus ordinaire de leur étendue. Les villageois riverains y envoyaient leur bétail ; les grands seigneurs y entretenaient à demeure de vastes troupeaux, et pour les chevaux de véritables haras. Ces hordes animales vivaient presque à l’état de nature. Au XVIe siècle encore — car ces pratiques se maintinrent longtemps — le sire de Gouberville, en Normandie, part, à de certains moments, dans ses bois, à la recherche de ses bêtes, et ne les trouve pas à chaque coup ; une fois, il ne rencontre que le taureau « qui clochoyt » et « qu’on n’avoyt veu passé deux moys » ; un autre jour, ses domestiques réussissent à prendre des « juments folles... lesquelles on avoyt failli à prendre puys deux ans » .
Cette utilisation assez intense et en tout cas fort désordonnée avait progressivement diminué la densité des futaies. Qu’on songe seulement combien l’écorçage devait faire périr de beaux chênes ! Encombrée de troncs morts et souvent de buissons, qui la rendaient difficilement pénétrable, la forêt, au XIe et XIIe siècles, n’en était pas moins, par endroits, passablement clairsemée. Lorsque l’abbé Suger voulut faire choix, dans l’Iveline, de douze belles poutres pour sa basilique, ses forestiers doutèrent du succès de sa recherche et lui-même n’est pas éloigné d’attribuer à un miracle l’heureuse trouvaille qui, finalement, couronna son entreprise . Ainsi, raréfiant ou débilitant l’arbre, la dent des bêtes et la main des boisilleurs avaient, de longue date, préparé l’œuvre du défrichement. Pourtant, dans le haut moyen-âge, les grands massifs étaient encore si à part de la vie commune qu’ils échappaient, ordinairement, à l’organisation paroissiale dont le réseau s’étendait à toute la zone habitée.
Au XIIe, au XIIIe siècles, on se préoccupe activement de les y faire rentrer. C’est que, de toutes parts, ils se trouent de cultures, qu’il faut soumettre à la dîme, et se peuplent de laboureurs à demeure. Sur les plateaux, au versant des collines, dans les plaines d’alluvions, on les attaque par la hache, la serpe ou le feu. Bien rares, à vrai dire — si même il en fut —, ceux qui disparurent tout à fait. Mais beaucoup furent réduits à l’état de lambeaux. Souvent, perdant leur individualité, ils perdirent, peu à peu, leur nom. Jadis chacune de ces taches sombres au milieu du paysage agraire avait, comme les rivières et les principaux accidents du relief, sa place à elle dans un vocabulaire géographique dont les éléments remontaient, en bien des cas, plus haut que les langues dont l’histoire a conservé le souvenir. On disait la Bière, l’Iveline, la Laye, la Cruye, la Loge ; à partir de la fin du moyen-âge, on ne parlera plus guère, pour désigner les fragments de ces anciennes entités, que des forêts de Fontainebleau, de Rambouillet, de Saint-Germain, de Marly, d’Orléans ; une étiquette empruntée à une ville, ou à un pavillon de chasse (c’est comme terrain de chasse royale ou seigneuriale que la forêt désormais frappe surtout les imaginations) a remplacé le vieux mot, vestige de langages oubliés. A peu près vers le même temps où se déchirait le manteau arborescent des plaines, les paysans des vallées dauphinoises montaient à l’assaut des forêts alpestres que, du dedans, entamaient les établissements de moines ermites.
Gardons-nous cependant d’imaginer les défricheurs occupés uniquement à déterrer des souches. Les marais aussi les ont vus à l’œuvre, ceux de la Flandre Maritime et du Bas-Poitou notamment ; et aussi les nombreux espaces incultes jusque-là occupés par les buissons ou les herbes folles. C’est contre les broussailles, les tribules, les fougères et toutes « ces plantes encombrantes attachées aux entrailles de la terre » que la chronique de Morigny nous montre les paysans acharnés à lutter, avec la charrue et la houe. Souvent même, semble-t-il, c’est à ces étendues découvertes que d’abord s’attaqua l’essartage ; la guerre contre la forêt ne vint alors qu’en second lieu.
Ces conquérants de la terre ont fréquemment formé de nouveaux villages, construits au cœur même de l’essart : agglomérations spontanées, comme ce hameau de Froideville, au bord du ruisseau de l’Orge, dont une curieuse enquête de 1224 nous montre l’établissement, au cours des cinquante dernières années, maison par maison , — plus souvent, créations, de toutes pièces, dues à quelque seigneur entreprenant. Parfois l’examen de la carte suffirait à déceler, à défaut d’autres documents, que tel ou tel centre d’habitat date de ce temps : les maisons se groupent selon un dessin régulier, plus ou moins voisin du damier, comme a Villeneuve-le-Comte, en Brie, fondée en 1203 par Gaucher de Châtillon, ou dans les « bastides » du Languedoc ; ou bien — en forêt surtout — elles s’alignent, avec leurs enclos, le long d’un chemin frayé tout exprès, et les champs s’étendent, en arêtes de poisson, de part et d’autre de cet axe central ; tel, en Thiérache, le hameau du Bois-Saint-Denis , ou, en Normandie, dans la grande forêt d’Aliermont, ces extraordinaires villages, bâtis par les archevêques de Rouen sur les deux branches d’une interminable route .
Quelques-uns de ces lieux de nouvelle fondation sont devenus des bourgs importants, voire des villes. Beaucoup par contre demeurèrent assez petits, surtout dans les anciennes forêts : non par inaptitude à se développer, mais parce que le mode même du peuplement le voulait ainsi. Sous bois, la circulation était malaisée, peut-être dangereuse. Souvent les défricheurs trouvaient avantage à se répartir en groupes peu nombreux, dont chacun découpait, parmi les arbres, un terroir de faible amplitude. Entre les plaines nues de la Champagne et de la Lorraine, où l’habitat est des plus concentrés, l’Argonne interpose encore aujourd’hui la marqueterie de ses menus villages forestiers. Dans les bois au sud de Paris, une paroisse, formée de plusieurs petites agglomérations, portait indifféremment, par une alternance caractéristique, les noms de Magny-les-Essarts et de Magny-les-Hameaux. Il semble bien que vers la fin de l’époque romaine, dans le haut moyen-âge, les hommes, dans une grande partie de la France, aient eu, plus que par le passé, tendance à se serrer les uns contre les autres ; parmi les lieux habités qui disparurent alors, plusieurs étaient des hameaux, viculi, et nous savons que parfois ils furent abandonnés pour des raisons de sécurité . Les grands défrichements amenaient de nouveau les cultivateurs à s’égailler.
Qui dit hameau, dit encore habitat groupé, si restreint que soit le groupe. La maison isolée est toute autre chose ; elle suppose un autre régime social et d’autres habitudes ; la possibilité et le goût d’échapper à la vie collective, au coude à coude. La Gaule romaine, peut-être, l’avait connue ; encore faut-il observer que les villae dispersées à travers champs, dont l’archéologie a retrouvé les traces, réunissaient un nombre sans doute assez important de travailleurs et peut-être les logeaient dans des cabanes, disposées autour de la demeure du maître, faibles constructions dont les vestiges ont fort bien pu s’effacer . En tout cas, depuis les invasions, ces villae avaient été détruites ou délaissées. Même dans les régions où, le gros village semble avoir toujours été ignoré, c’est par petites collectivités que, dressant leurs huttes à côté les unes des autres, vivaient les paysans du haut moyen-âge. Il était réservé à l’âge des défrichements de voir s’élever, outre les villages ou hameaux nouveaux, ça et là des « granges » écartées (e mot grange, pourvu d’un sens plus large qu’aujourd’hui, désignait alors l’ensemble des bâtiments d’exploitation). Beaucoup d’entre elles furent l’œuvre d’associations monastiques, — non des anciens établissements bénédictins, constructeurs de villages, mais de formations religieuses nouvelles, nées du grand mouvement mystique qui marqua de son sceau le XIe siècle finissant.
Les moines de ce type furent de grands défricheurs, parce qu’ils fuyaient le monde. Souvent des ermites, qui n’appartenaient à aucune communauté régulière, avaient, dans les forêts où ils s’étaient réfugiés, commencé à tracer quelques cultures ; à l’ordinaire ces indépendants finirent par entrer dans les cadres d’ordres officiellement reconnus. Mais ces ordres même étaient pénétrés d’esprit érémitique. De leurs règles, celle du plus illustre d’entre eux, l’ordre cistercien, peut être prise pour type. Point de rentes seigneuriales : le « moine blanc » doit vivre du travail de ses mains. Et un isolement, au moins au début, farouchement gardé. Comme l’abbaye elle-même, toujours bâtie loin des lieux habités — le plus souvent dans un vallon boisé dont le ruisseau, grâce à un opportun barrage, fournira les vivres nécessaires à l’observation du maigre —, les « granges », qui essaiment autour d’elle, évitent le voisinage des demeures paysannes. Elles s’établissent dans des « déserts », où les religieux, assistés de leurs frères convers, et aussi, bien vite, de serviteurs salariés, labourent quelques champs. Autour s’étendent des terrains de pâture, car l’ordre possède de grands troupeaux, de moutons surtout : l’élevage, plus que la culture, convenait à de vastes exploitations, que les statuts interdisaient de morceler en tenures, et à une main-d’œuvre forcément limitée.
Mais jamais, ou peu s’en faut, la grange, pas plus que le monastère, n’est devenue le centre d’une « ville neuve » ; c’eût été, en mêlant les moines aux laïques, violer le fondement même de l’institution cistercienne. Ainsi une idée religieuse a déterminé un mode d’habitat. Ailleurs, d’autres exploitations isolées se créèrent, peut-être à l’imitation des fondations monastiques. Il ne semble pas qu’elles aient jamais été l’œuvre de simples rustres. Elles furent, pour la plupart, établies par de riches entrepreneurs de défrichements, moins asservis que les humbles gens aux habitudes communautaires : tel ce doyen de Saint-Martin qui, en 1234, dans la forêt briarde de Vernou, éleva la belle grange, soigneusement enclose d’un bon mur, pourvue d’un pressoir et protégée par une tour, dont le cartulaire de Notre-Dame de Paris nous a conservé une vivante description . De nos jours encore, dans nos campagnes, à quelque distance des villages, il n’est point rare de rencontrer de ces grandes fermes qui, par quelque détail d’architecture un mur anormalement épais, une tourelle, le dessin d’une fenêtre révèlent leur origine médiévale.
Mais ce serait diminuer étrangement l’œuvre de défrichement que de la croire bornée aux alentours de centres d’habitat nouveaux. Les terroirs constitués de longue date autour d’agglomérations séculaires s’accrurent eux aussi, par une sorte de bourgeonnement régulier ; aux champs labourés par les ancêtres, d’autres champs vinrent s’accoler, conquis sur les landes ou les boqueteaux. Le bon curé de La Croix-en-Brie qui écrivit, vers 1220, la neuvième branche du Roman de Renart, sait bien que tout vilain aisé, à cette date, a son « novel essart ». Ce lent et patient travail a laissé dans les textes des traces moins éclatantes que les fondations de « villes neuves ». Il y transparaît cependant, à la lumière, notamment, des conflits que provoquait l’attribution des dîmes sur ces « novales ». Certainement une partie considérable, la plus considérable peut-être, du sol gagné à la culture le fut dans le rayon d’action des anciens villages et par leurs habitants .
***
Le défrichement s’est accompagné çà et là de migrations : des pays pauvres vers les pays riches, des pays où la culture ne trouvait plus rien d’utile à exploiter vers ceux où les bonnes terres abondaient encore. Aux XIIe et XIIIe siècles, des Limousins, puis des Bretons viennent s’établir dans la région boisée, sur la rive gauche de la Basse Creuse ; des Saintongeais aident à coloniser l’Entre-Deux-Mers
. . Le plus remarquable oppose, à l’ensemble de la France, le Sud-Ouest. Là, visiblement, le mouvement a commencé plus tard et s’est prolongé plus longtemps que, par exemple, dans les pays de la Seine et de la Loire. Pourquoi ? Selon toute vraisemblance, c’est au-delà des Pyrénées qu’il faut chercher le mot de l’énigme. Pour peupler les immenses espaces vides de la péninsule ibérique, notamment sur les confins des anciens émirats musulmans, les souverains espagnols durent avoir recours à des éléments étrangers ; de nombreux Français, attirés par les avantages qu’offraient les chartes de « poblaciones », passèrent les cols, les « ports ». Nul doute que la plupart d’entre eux ne vinssent des pays immédiatement limitrophes, de la Gascogne surtout. Cet appel de main-d’œuvre, tout naturellement, retarda, dans les contrées d’où la migration était partie, l’épanouissement de la colonisation intérieure,
Aussi bien — l’observation qui précède suffirait à nous le rappeler — nous touchons ici à un phénomène d’ampleur européenne. Ruée, vers la plaine slave, des colons allemands ou néerlandais, mise en valeur des déserts de l’Espagne du Nord, développement urbain par toute l’Europe, en France, comme dans la plupart des pays environnant, défrichement de vastes surfaces, jusque-là incapables de porter moisson, — autant d’aspects d’un même élan humain. La caractéristique propre du mouvement français, comparé, par exemple, à ce qu’on peut constater en Allemagne, fut sans doute — Gascogne à part — d’avoir été presque tout intérieur, sans autre déversoir vers le dehors que la faible émigration des croisades ou encore, soit vers les terres de conquête normande, soit vers les villes de l’Europe Orientale, de la Hongrie notamment, quelques départs isolés. Il en reçut une intensité particulière. En somme les faits sont clairs. Mais la cause ?
Certes, les raisons qui amenèrent les principaux pouvoirs de la société à favoriser le peuplement n’ont rien de bien difficile à pénétrer. Les seigneurs, en général, y avaient intérêt parce qu’ils tiraient de nouvelles tenures ou de tenures accrues des redevances nouvelles : d’où l’octroi, aux colons, comme appât, de toutes sortes de privilèges et de franchises et parfois le déploiement d’un véritable effort de propagande : dans le Languedoc on vit des hérauts parcourir le pays, annonçant à son de trompe la fondation des « bastides » . D’où aussi cette sorte d’ivresse mégalomane, qui semble s’être emparée de certains fondateurs : tel l’abbé de Grandselve prévoyant, un jour, l’établissement de mille maisons, ailleurs de trois mille
.
A ces motifs, communs à toute la classe seigneuriale, les seigneurs ecclésiastiques en ajoutaient d’autres, qui leur étaient propres. Pour beaucoup d’entre eux, depuis la réforme grégorienne, une grande part de leur fortune consistait en dîmes ; celles-ci, proportionnelles à la récolte, rapportaient d’autant plus que les labours étaient plus étendus. Leurs domaines étaient constitués à coups d’aumônes ; mais tous les donateurs n’étaient pas assez généreux pour céder volontiers des terres sous moissons : il était souvent plus aisé d’obtenir des espaces incultes, qu’abbaye ou chapitre faisaient ensuite essarter. Le défrichement exigeait, à l’ordinaire, une mise de fond, probablement des avances aux cultivateurs, en tout cas l’arpentage du terrain et, s’il y avait création d’une exploitation réservée au seigneur, son établissement. Les grandes Communautés disposaient, en général, de trésors assez bien fournis, qu’il était tout indiqué d’employer ainsi. Ou, si la communauté elle-même ne le pouvait ou ne le voulait, elle trouvait sans trop de peine les ressources nécessaires chez un de ses membres ou chez un clerc ami, qui moyennant un honnête bénéfice, se chargeait de l’opération.
Moins répandus en France qu’en Allemagne, les entrepreneurs de défrichements, cependant, n’y ont pas été un type social inconnu. Beaucoup d’entre eux furent des hommes d’Église : dans la premières moitié du XIIIe siècle, deux frères, qui devaient atteindre aux plus hautes dignités du clergé français, Aubri et Gautier Cornu, prirent ainsi à l’entreprise — quitte à distribuer ensuite les lots à des sous-entrepreneurs — l’essartage de nombreux terrains, découpés dans les forêts de la Brie. L’état des documents ne permet point de mesurer exactement, dans la grande œuvre de mise en valeur des friches, la part des prélats ou religieux d’un côté, des barons laïques de l’autre. Mais que le rôle du premier élément ait été de première importance, on n’en saurait douter ; les clercs avaient plus d’esprit de suite et des vues plus larges.
Enfin sur les rois, les chefs des principautés féodales, les grands abbés, d’autres considérations encore, outre celles qu’on vient de voir, exercèrent leur action. Souci de la défense militaire : les « bastides » du Midi, villes neuves fortifiées, gardaient, en ce pays contesté, les points d’appui de la frontière franco-anglaise. Préoccupation de la sécurité publique : qui dit population serrée dit brigandage moins aisé. Plusieurs chartes donnent expressément, pour motifs des fondations, le désir de porter la hache dans une forêt, jusque-là « repaire des larrons », ou d’assurer « aux pèlerins et aux voyageurs » un passage paisible dans une contrée longtemps infestée de malfaiteurs . Au XIIe siècle, les Capétiens multiplièrent les nouveaux centres d’habitat, tout le long de la route de Paris à Orléans, axe de la monarchie .pour la même raison que, au XVIIIe, les rois d’Espagne sur la voie, mal famée, qui réunissait Madrid à Séville
.
Cependant, que nous apprennent ces observations ? Elles éclairent le développement du phénomène : son point de départ, non pas. Car, en fin de compte, pour peupler il faut avant tout des hommes et pour défricher (en l’absence de grands progrès techniques, inconnus, certainement, des XIe et XIIe siècles) il faut de nouveaux bras. A l’origine de ce prodigieux bond en avant dans l’occupation du sol, impossible de placer une autre cause qu’un fort accroissement spontané de la population. Par là, à vrai dire, le problème n’est que reculé et, dans l’état actuel des sciences de l’homme, rendu à peu près insoluble. Qui a jamais, jusqu’ici, véritablement expliqué une oscillation démographique ? . Dans l’histoire de la civilisation européenne en général, de la civilisation française en particulier, il n’en est guère de plus lourd de conséquences. Entre les hommes, désormais plus proches les uns des autres, les échanges de toute sorte — matériels, intellectuels aussi — sont alors devenus plus aisés et plus fréquents qu’au cours de tout notre passé ils ne l’avaient sans doute jamais été. Pour toutes les activités, quelle source de renouveau ! Ce siècle qui, en France, a vu « le premier vitrail, la première ogive, la première chanson de geste » ; ajoutons, dans toute l’Europe, la renaissance du commerce, les premières autonomies urbaines et, en France encore, dans l’ordre politique, la reconstitution de l’autorité monarchique, qu’accompagne — autre symptôme du déclin de l’anarchie seigneuriale — la consolidation intérieure des grandes principautés féodales. Cet épanouissement, c’est la multiplication des hommes qui l’a rendu possible, c’est le hoyau ou la serpe du défricheur qui l’a préparé
Source.
Marc Bloch Professeur à la Sorbonne : Les caractères originaux de l’Histoire rurale française (1952) Librairie Armand Colin, Paris, 1968
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