Des grands défrichements médiévaux à la révolution agricole

 

Aux approches de l’an 1300, ici plus tôt, là plus tard, la conquête des terres nouvelles se ralentit et finit par cesser tout à fait. Pourtant il subsistait encore beaucoup de terrains boisés ou en friche. Certains  d’entre eux, à vrai dire, étaient nettement impropres à la culture ou du moins ne promettaient qu’un rendement trop faible pour justifier les peines et les dépenses de la mise en valeur. Mais d’autres qui probablement, même avec la technique un peu sommaire du temps, eussent été susceptibles d’exploitation lucrative, ne furent pas attaqués.

 

 

 

 

Pourquoi ? Manque de bras ? Peut-être : les ressources du peuplement n’étaient pas inépuisables et nous connaissons, de ci de là, des tentatives d’établissement de villages qui, faute d’hommes, échouèrent. Mais surtout il semble bien que le défrichement était allé à peu près aussi loin que les possibilités agricoles le permettaient. Car ni forêt, ni lande ne pouvaient indéfiniment être transformées en labours. Où eût-on envoyé paître les bestiaux ? où eût-on pris tous les produits que livrait la forêt ?

 

Le salut de celle-ci principalement intéressait les puissants : à cause de l’agrément qu’ils en tiraient pour leur chasse, à cause aussi des gains, bien plus considérables que jadis, qu’il était désormais raisonnable d’en attendre. Les villes avaient grandi, mangeuses de poutres et de bûches ; dans les campagnes beaucoup de maisons nouvelles s’étaient élevées, beaucoup de nouveaux foyers brûlaient ; souvent, à l’ombre même des ramures, les forges s’étaient multipliées. D’autre part, les surfaces plantées d’arbres, mordues par l’essartage, avaient partout diminué. Raréfaction de la denrée, accroissement de la demande, devant ces facteurs classiques du renchérissement, comment s’étonner que le bois fût tenu désormais pour une marchandise de prix et qu’on vît les maîtres des forêts plus attentifs, dorénavant, à ménager leurs futaies ou leurs taillis que désireux de les remplacer par des champs ?

 

A dire vrai, dès l’origine, ce n’est pas la nature seule que les défricheurs avaient eu à combattre. Les villageois, habitués à profiter de la pâture ou à puiser dans les richesses spontanées de la forêt, défendaient leurs droits. Souvent — surtout lorsque quelque seigneur, partageant leurs intérêts ou pourvu, à quelque titre que ce fût, de privilèges forestiers, soutenait leur résistance — il fallait plaider contre eux ou les indemniser ; les archives sont pleines de ces transactions. Gardons-nous de penser que la lutte se soit toujours bornée à un pacifique débat judiciaire ni que, mêlée ou non de violences, elle ait uniformément tourné à l’avantage des labours. Ce n’est pas un fait isolé que l’aventure de cette villeneuve, établie vers 1200 par un certain Frohier dans les taillis sur la rive droite de la Seine, qui, attaquée par les gens de Moret et de Montereau, usagers du bois, détruite ensuite par ordre du chapitre de Paris, ne fut jamais rebâtie. Vers le même temps, à l’autre bout du pays, sur la côte de Provence, les gens du village de Six-Fours se préoccupaient de mettre un frein, sur leurs pâtis, aux progrès de la culture . Pourtant, au début, les espaces incultes étaient si nombreux et les intérêts attachés à l’extension des cultures si forts que la charrue, en général, l’emporta. Puis, l’équilibre à peu près atteint, le grand effort d’occupation, qui avait eu le temps de changer la figure agraire de la France, s’arrêta.

 


 

 

Pendant de longs siècles, on eut fort à faire pour maintenir les gains acquis. La seconde moitié du XIVe siècle et le XVe tout entier  furent en France, comme dans presque toute l’Europe, mais plus encore qu’ailleurs, une époque de dépeuplement. Une fois la Guerre de Cent Ans finie et les grandes pestes diminuées d’intensité, la tâche qui s’offrit aux seigneurs comme aux paysans fut, non de créer des villages nouveaux ou d’agrandir les terroirs, mais de rebâtir les villages anciens et de nettoyer leurs champs, envahis par la brousse ; il n’y parvinrent que lentement, parfois incomplètement .Dans tout l’Est — Bourgogne, Lorraine et sans doute dans d’autres régions qui n’ont pas encore été étudiées — les guerres du XVIe siècle, à leur tour, entraînèrent d’énormes ravages. Des villages, longtemps, restèrent abandonnés, les limites des parcelles quelquefois disparurent ; pour remettre un peu de régularité dans ce chaos il fallut souvent, une fois la tourmente passée, comme aujourd’hui, après la Grande Guerre, dans la zone dévastée, procéder à de véritables remembrements.

 

Pourtant, malgré ces troubles, le défrichement, depuis le XVIe siècle, avait par endroits repris — tant est tenace l’ardeur de l’homme à conquérir la terre ! — mais sans mouvement d’ensemble comparable à celui du moyen-âge. Ça et là, des marécages, ou bien d’anciens pâquis communaux étaient entamés ; dans certaines régions, comme le Jura septentrional, où l’essartage médiéval avait laissé encore beaucoup de sol vierge, quelques villes neuves furent fondées .

 

Un mot domine la vie rurale de l’ancienne France, jusqu’au seuil du XIXe siècle, un vieux mot de notre pays, sûrement étranger au latin, probablement gaulois, comme tant d’autres termes — charrue, chemin, somart ou sombre (dans le sens de jachère), lande, arpent — par où notre vocabulaire agricole témoigne éloquemment de l’antiquité de nos labours : le mot de blé . N’entendons point par ce nom, comme l’usage littéraire le veut aujourd’hui, le seul froment. Sous lui le parler des campagnes comprenait, au moyen-âge, et continua longtemps de comprendre, toutes les céréales panifiables, qu’elles donnassent le beau pain blanc, plaisir des riches, ou le pain noir, lourd de farines mêlées, que dévoraient les manants : avec le froment, le seigle — dont l’abus répandait le « feu Saint Antoine » — le méteil (mélange de froment et de seigle) l’épeautre, l’avoine, l’orge même . Le blé, en ce sens, couvrait, de beaucoup, la plus grande partie de la terre cultivée. Point de village, point d’exploitation qui ne lui consacrât le meilleur de ses champs. L’on en poussait la culture jusque dans les cantons où la nature eût pu sembler  l’interdire : âpres pentes alpestres et, dans l’Ouest et le Centre, ces terrains mal perméables et sans cesse trempés de pluie qui, aujourd’hui, nous paraissent prédestinés aux herbages.

 

Les conditions de vie s’opposèrent longtemps à toute spécialisation rationnelle des sols. Le pain était, pour tous, un aliment essentiel ; pour les humbles, la base même de la nourriture quotidienne. Comment se procurer la précieuse farine ? L’acheter ? Mais cette solution eût supposé un système économique fondé sur les échanges. Or ceux-ci, sans avoir, vraisemblablement, jamais été tout à fait absents, furent, pendant de longs siècles, rares et difficiles. Le plus sûr était encore pour le seigneur de faire ensemencer sur son domaine, pour le paysan d’ensemencer lui-même, sur sa tenure, les champs, pères des miches. Et restait-il au seigneur ou au riche laboureur quelques grains de trop dans leurs sacs ? l’espoir était toujours permis de les écouler vers les régions où les moissons avaient manqué.

Cette suprématie des céréales donnait au paysage agraire une uniformité beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. Point de contrées de monoculture, comme, de nos jours, l’immense vignoble du Bas-Languedoc ou les herbages de la vallée d’Auge. Tout au plus semble-t-il y avoir eu de bonne heure — à partir du XIIIe siècle sans doute — quelques rares finages presque exclusivement voués à la vigne. C’est que le vin était une denrée entre toutes précieuse, facile à transporter et de débouché  sûr vers les pays que la nature condamnait à n’en point avoir, ou que de très mauvais. Seuls, d’ailleurs, les coins de terre à portée d’une grande voie de trafic — une voie d’eau surtout — pouvaient prendre la liberté de violer ainsi les principes traditionnels. Ce n’est pas un hasard si, vers 1290, le port de Collioure se trouve l’unique point du Roussillon d’où les ceps aient chassé les épis et Salimbene, un peu plus tôt, a fort bien noté la raison qui, aux villageois de la vineuse vallée où s’élève Auxerre, permettait de ne « semer ni moissonner » : la rivière, à leurs pieds, « s’en va vers Paris » où le vin se vend « noblement ». Même en ce qui regarde la vigne, la spécialisation culturale ne progressa qu’à pas lents. En Bourgogne, il n’y avait encore, au XVIIe siècle, que onze communautés où tout le monde était vigneron. Pendant longtemps on s’obstina à produire le vin, comme le blé, sur place, jusque dans des régions où, lors même que l’année avait été assez bonne pour que la vendange ne manquât point tout à fait, les conditions du sol et surtout du climat n’autorisaient à espérer qu’une triste piquette. On n’y renonça en Normandie et en Flandre qu’au XVIe siècle, plus tard encore dans la vallée de la Somme. Tant les communications étaient médiocres et le vin partout recherché — pour son alcool et son goût, certes ; aussi pour son emploi cultuel. Sans lui, point de messe et même — jusqu’au moment, où, vers le XIIIe siècle, le calice fut réservé au prêtre — point de communion pour les fidèles. Religion méditerranéenne, le christianisme a porté avec lui, vers le Nord, les grappes et les pampres dont il avait fait un élément indispensable de ses mystères.

 

 


Prédominantes à peu près part out, les céréales cependant n’occupaient point à elles seules toutes les terres. A leurs côtés vivaient quelques cultures accessoires. Les unes, comme certains fourrages — la vesce notamment —, parfois les pois et les fèves, alternaient avec le blé, sur les mêmes labours. D’autres avaient, sur les terroirs, une place à part : légumes des jardins, arbres fruitiers des vergers, chanvre dans les chènevières généralement encloses et — sauf en Provence où ils s’élevaient souvent parmi les emblavures même — ceps des vignobles. Diversement répandues selon les conditions naturelles, ces plantes annexes mettaient quelque variété dans les aspects régionaux. De même ce fut parmi elles qu’au cours des temps eurent lieu les changements les plus nets. Au XIIIe siècle, dans beaucoup de contrées, les environs de Paris,  par exemple, les progrès de l’industrie drapière amenèrent la multiplication des champs de guède, l’indigo du temps. Puis ce fut l’apport américain : le maïs conquit quelques terres humides et chaudes, le haricot se substitua à la fève. Enfin, depuis le XVIe siècle, le sarrasin, venu d’Asie Mineure, peut-être par l’Espagne, et d’abord connu des seuls « droguistes », remplaça lentement, sur les plus pauvres labours de la Bresse, du Massif Central, de la Bretagne surtout, le seigle ou le méteil. Mais la grande révolution — apparition des fourrages artificiels et des plantes à tubercule — ne devait venir que plus tard, vers la fin du XVIIIe siècle : pour se produire elle exigeait la rupture de toute la vieille économie agraire.

 

Celle-ci n’était pas fondée, uniquement, sur la culture. En France, comme dans toute l’Europe, elle reposait sur l’association du labour et de la pâture : trait capital, un de ceux qui opposent le plus nettement nos civilisations techniques à celles de l’Extrême Orient. Les bestiaux étaient, de bien des façons différentes, nécessaires aux hommes, à qui ils fournissaient une part de l’alimentation carnée — le reste étant demandé à la chasse ou aux basses-cours —, les laitages, le cuir, la laine, leur force motrice enfin. Mais le blé aussi, pour croître, avait besoin d’eux : à la charrue, il fallait des bêtes de trait, aux champs, surtout, des engrais. Comment nourrir les animaux ? Grave problème, un des plus angoissants de la vie du village. Au bord des rivières ou des ruisseaux, dans les bas-fonds humides, s’étendaient des prairies naturelles ; on y récoltait le foin pour les mois d’hiver, on y laissait, une fois l’herbe coupée, paître le bétail. Mais tous les terroirs n’avaient point de prés ; les plus favorisés même ne pouvaient s’en contenter. La rareté des herbages ressort clairement de leur prix, presque constamment plus élevé que celui des champs, et du zèle que les riches — seigneurs, propriétaires bourgeois — mettaient à s’en saisir. Insuffisantes aussi, les rares plantes fourragères qui, ça et là, alternaient avec les céréales, sur la terre arable. En fait, deux procédés seulement, qu’il fallait, à l’ordinaire, employer tour à tour, pouvaient faire vivre les troupeaux : leur abandonner certains terrains de pâture, interdits par là même à la charrue, soit forêts, soit friches où se développaient librement les mille plantes de la lande ou de la steppe ; — sur les labours eux-mêmes, pendant les périodes plus ou moins longues qui séparaient la moisson des semailles, les envoyer vaguer à la recherche des chaumes, et surtout des herbes folles-

 

 

Mais ces deux méthodes, à leur tour, posaient, l’une comme l’autre, de sérieux problèmes, de nature, à vrai dire, plutôt juridique que technique : statut du communal, organisation des servitudes collectives sur les champs. Même ces difficultés, d’ordre social, une fois supposées résolues, l’équilibre établi par l’agriculture ancienne entre l’élevage et les céréales restait passablement instable et mal balancé. L’engrais était peu abondant, — assez rare et, partant, assez précieux, pour que, à la grande indignation d’érudits modernes empressés à voir une volonté d’humiliation là où il n’y avait que sage souci d’agronome, certains seigneurs aient jugé bon d’exiger pour redevances des « pots de fiente » . Et cette pénurie était une des raisons principales, non seulement de l’obligation où l’on se trouvait de s’attacher à la culture de plantes pauvres mais robustes — le seigle, par exemple, préféré au froment —, mais aussi de la faiblesse générale des rendements.

 

A expliquer celle-ci d’autres causes encore contribuaient. Pendant longtemps les façons avaient été insuffisantes. L’augmentation du nombre des labours, sur la terre vouée aux semailles, de deux à trois, parfois à quatre, avait été un des grands progrès techniques accomplis au moyen-âge, surtout à partir du XIIe siècle et probablement à la faveur de ce même accroissement de main-d’œuvre qui rendit possibles les grands défrichements. Mais la difficulté où l’on était toujours de nourrir les animaux forçait à utiliser des attelages trop peu nombreux et surtout mal composés. Au moyen-âge très souvent, dans certaines contrées jusqu’au XVIIIe siècle, voire au XIXe, on faisait tirer la charrue par des ânes, qui vivaient de peu — voyez les bourricots algériens d’aujourd’hui —, mais n’étaient guère aptes à fournir l’effort nécessaire. Les instruments eux-mêmes étaient souvent imparfaits. Il serait absurde de chercher à donner des chiffres de rendement moyen, censés s’appliquer à toutes les époques, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, à tous les sols et à tous les genres d’exploitation. Mais les témoignages concordent à nous montrer que, dans l’ancienne France, on ne s’estimait pas malheureux lorsqu’on parvenait à récolter de trois à six fois la valeur des semences. Quand on pense à tout ce qu’il a fallu de patientes observations, d’imagination technique, de sens coopératif pour établir et rendre efficace, en dehors de toute connaissance proprement scientifique, ce programme complexe d’adaptation de l’activité humaine à la nature que représente, dès l’aube de notre civilisation rurale, la culture pratiquée sur un terroir par un groupe d’exploitants, on est pénétré, pour les générations qui, depuis la pierre polie, s’y sont employées, de cette même admiration qui, après une visite à un musée ethnographique, inspirait jadis à Vidal de la Blache une si belle page. Mais notre gratitude pour les tenaces ancêtres qui ont créé le blé, inventé le labourage et noué entre l’emblavure, la forêt et le pâquis une féconde alliance, ne nous oblige point à fermer les yeux aux imperfections de leur œuvre, à la maigreur des champs, au peu d’épaisseur de la marge qui séparait l’homme de la disette, perpétuellement côtoyée.

Partout fondée sur le blé, l’exploitation du sol n’en obéissait pas moins, selon les régions, à des principes techniques fort différents. Pour bien saisir ces contrastes, c’est — abstraction faite de toutes les productions accessoires — vers les emblavures qu’il faut regarder. 

Les anciens agriculteurs avaient observé que les champs, à moins de fumure intensive, ont par moments besoin de « repos » : entendez que sous peine d’épuiser le sol il est nécessaire, non seulement de varier la culture, mais aussi, à certaines époques, de l’interrompre totalement. Aujourd’hui périmé, ce principe était alors parfaitement raisonnable : la médiocrité des engrais, le peu de choix que, en raison de la prédominance nécessaire des céréales, offraient les différentes productions capables de se succéder sur les labours, empêchaient qu’un simple changement dans la nature des récoltes suffît à renouveler l’humus et à prévenir son gaspillage par les mauvaises. herbes. La règle, ainsi dégagée par l’expérience, prêtait a une grande variété d’application. Il fallait, dans la suite des périodes d’activité — elles mêmes souvent diverses — et des temps de repos, un certain ordre, plus ou moins ferme et méthodique. p027 On pouvait imaginer et l’on imagina, en effet, plusieurs types d’alternance, — en d’autres termes plusieurs assolements.

 

 


 Au début du XIVe siècle, un fermier artésien, ayant pris possession d’une parcelle, sur la sole des blés d’hiver, trop tard pour y pratiquer les labours nécessaires aux semailles d’automne, dut se contenter d’y semer, en mars, de l’avoine. L’année suivante, force lui fut d’y refaire des semailles de printemps ; il fallait bien qu’il « aroyât » sa terre à la « roye » des terres voisines . Mais quoi ! manquait-on, une année, de semences ou de bras ? on était obligé d’étendre les jachères. Avait-on, par contre, trop de bouches à nourrir ? on pouvait bien, quitte à diminuer un peu les pâtures, s’entendre pour multiplier les moissons. Aussi bien, les habitudes primitives de la culture temporaire étaient encore très proches des esprits. Parfois elles influençaient jusqu’au jeu régulier des assolements, faisant succéder dans le Maine,  à plusieurs cycles où la jachère ne durait qu’un an, une période où le champ cessait, pendant plusieurs années, de porter moisson. Encore était-ce là un système mixte, mais à peu près stable. Ailleurs, c’était par intermittence que l’on en revenait à la vieille recette des longs repos. En 1225, la charte de fondation du village de Bonlieu, en Beauce, par les religieuses d’Yerres, stipule que les labours seront cultivés « selon les soles usuelles », mais prévoit le cas où un paysan, « par pauvreté ou pour améliorer sa terre », laissera celle-ci pendant quelques années sans culture . Enfin la vie, longtemps, fut trop troublée pour que les usages agraires, non plus que les autres, fussent parfaitement fixes et ordonnés.

 


 

 Assez loin vers le nord, le rythme biennal a longtemps occupé, côte à côte avec le type concurrent, de larges espaces. Jusqu’à la révolution agricole, toute une partie de la plaine d’Alsace, des portes de Strasbourg, au sud, jusqu’à Wissembourg, au nord, l’a fidèlement pratiqué. De même, plusieurs villages de la montagne franc-comtoise et, sur les côtes septentrionales de la Bretagne, d’assez nombreux terroirs . Plus anciennement, ces îlots étaient beaucoup plus fréquents. On en a décelé de fort étendus dans la Normandie médiévale. Il s’en rencontrait, d’assez vastes aussi, vers le même temps, dans l’Anjou et le Maine . En ce dernier pays, le cycle biennal subsista par places jusqu’au début du XIXe siècle, mais en s’unissant, de la façon la plus curieuse, à la pratique de la culture temporaire et à une division tripartite du sol. On avait trois saisons : sur chacune la terre demeurait six ans en culture alternative, le froment ou le seigle roulant avec la jachère ; puis venaient trois années de friche  complète . Il n’est guère possible de douter que ce ne fussent là des survivances. Et l’on entrevoit des stades intermédiaires. Les inventaires carolingiens signalent, sur les réserves seigneuriales, au nord de la Loire, l’existence de trois saisons, la distinction de l’hivernois et du trémois ; mais constamment — l’étude des corvées exigées des tenanciers, qui mettaient en valeur les champs du seigneur, le montre avec clarté — les blés d’hiver occupent une place beaucoup plus grande que ceux de mars : soit qu’une partie du domaine demeurât soumise à un rythme biennal, soit plutôt que certaines parcelles dussent subir deux années de jachère, alors que sur leurs voisines les semailles de printemps précédaient régulièrement l’unique année de repos. De toutes façons, une périodicité à trois temps encore embryonnaire. Dans le Nord, l’assolement triennal était certainement très ancien ; il est attesté dès l’époque franque et remontait sans doute beaucoup plus haut. Mais pendant des siècles — les mêmes constatations ont été faites, tout près de nous, en Grande-Bretagne — il se mêla au biennal et comporta des formes mitigées.

 

 

 


Par ces observations, le contraste fondamental entre les deux grandes zones d’assolement n’est nullement atténué. Chose du Nord, le système triennal y a fait tache d’huile. Le Midi lui est toujours resté obstinément rebelle, comme à un élément étranger. Dans le Nord, visiblement, à mesure que la population augmentait, les préférences allèrent vers la méthode qui permettait, chaque année, de ne maintenir vide de moisson que le tiers, au lieu de la moitié du terroir. Nul doute que, dans le Midi, les mêmes besoins ne se soient faits sentir. Pourtant, avant la révolution agricole, jamais, semble-t-il, on n’y eut l’idée d’accroître la production en introduisant les trois soles : tant ce qu’on pourrait appeler l’habitude biennale était enracinée. Cette antithèse pose à l’histoire agraire une véritable énigme. Évidemment les raisons géographiques, au sens étroit du mot, sont inopérantes : les aires d’extension sont trop vastes et chacune d’elles, dans ses conditions naturelles, trop diverse.


 

Aussi bien dépassent-elles, l’une comme l’autre, et de beaucoup, les frontières de notre pays. Le cycle à deux temps est le vieil assolement méditerranéen, pratiqué par les Grecs et les Italiotes, chanté par Pindare comme par Virgile. Le triennal couvre la majeure partie de l’Angleterre, et toutes les grandes plaines de l’Europe du Nord. Leur opposition, dans notre pays, traduit le heurt de deux grandes formes de civilisation agraire, que l’on peut, faute de mieux, appeler civilisation du Nord et civilisation du Midi, constituées, toutes deux, sous des influences qui nous demeurent encore profondément mystérieuses : ethniques et historiques sans doute, géographiques aussi. Car, si des circonstances d’ordre physique s’avèrent incapables d’expliquer, à elles seules, la répartition finale des régimes d’assolement, il se peut fort bien qu’elles rendent compte de l’origine, loin de la Méditerranée, du point de rayonnement du rythme triennal. L’agronomie romaine n’ignorait par les bienfaits de la rotation culturale, que, sur les terres les plus riches, elle poussait jusqu’à interdire au sol tout repos. Mais c’étaient des légumineuses ou du lin qu’elle insérait entre les récoltes des grains ; entre céréales, elle ne pratiquait, d’espèce à espèce, aucune relève régulière. Elle connaissait bien le blé de printemps, mais ne voyait en lui qu’un expédient commode pour les cas où les ensemencements, avant l’hiver, avaient manqué . Sans doute, pour faire de l’alternance des semailles printanières avec celles de l’automne la base même de tout un système de culture, fallait-il des étés qui, mieux que les siens, fussent garantis contre la sécheresse. On ne peut parler que de peut-être. Une chose cependant est certaine, nous aurons, par la suite encore, l’occasion de nous en assurer : la coexistence de deux grands types d’institutions agraires — type méridional, type septentrional, — est à la fois une des originalités les plus frappantes de notre vie rurale, et l’une des plus précieuses révélations que nous apporte, sur les racines profondes de notre civilisation, en général, l’étude de l’économie champêtre.

 


 

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